L’homme d’images qui aimait les mots

Quand j’étais photographe, Nadar, A propos, 2017

Nadar, Autoportrait tournant, 1865

Dans son atelier du 113 rue Saint-Lazare, il a réalisé de nombreux et beaux portraits d’artistes. Né avec les premières recherches de Nicéphore Niepce, il a suivi les trouvailles de Daguerre (la fixation sur plaque argentée d’une image) et participé aux premiers pas d’une technique devenue art. Nadar a 80 ans quand parait son ouvrage Quand j’étais photographe.  Quatorze récits vifs et souvent drôles pour saisir l’étonnant de l’invention photographique. Les éditions A propos ont eu la bonne idée d’exhumer ces textes. Ils paraissent enrichis (avant-propos, notes de Caroline Larroche, historienne de l’art, chronologie et bibliographie) et illustrés. Plongée dans le tourbillon du XIXe siècle avec un homme qui aimait autant les images que les mots. Continuer la lecture de L’homme d’images qui aimait les mots

Proust avant Proust

Sur la lecture, Marcel Proust, Actes Sud, 1988

Marcel Proust en 1900

Tentant de rendre hommage, ici, aussi, à Françoise Nyssen fraîchement nommée ministre de la Culture. Fille d’Hubert, disparu en 2011, créateur de l’étonnante entreprise au nom claquant aux vents de la belle ville d’Arles, elle a creusé le sillon singulier d’une maison qui, loin de Paris, a souhaité éditer autrement. Formats étroits, papier ivoire, auteurs du monde, lieu de pensée, d’arts et de culture, Actes Sud pourrait se définir par ce concentré-là. Impression en l’énonçant de ne dire que l’évidence qui s’est peu à peu imposée depuis 1977. Peut-être que ce qui me frappe le plus c’est que cette maison ait réussi à incarner, en relativement peu de temps et avec autant de force, l’attachement, les liens profonds et nourris avec une tradition, une histoire de la culture, des arts et de la littérature. Mince de ses 64 pages, né préface, Sur la lecture de Marcel Proust a été édité en 1988 de façon autonome par la maison arlésienne. Si Anne Walter, cinéaste et romancière qui a eu l’idée de cette publication détachée mais ancrée dans l’histoire de l’art de la littérature, m’avait demandé une préface à ce qui n’en était plus une, voici l’histoire que j’aurais racontée… Continuer la lecture de Proust avant Proust

Quatre boules de cuir

Beauté du geste, Nicolas Zeisler, Le Tripode, 2017 

L’illustration de couverture a été réalisée par Anna Boulanger, auteur du magnifique album « l’Absence » (http://suruneilejemporterais.fr/sens-de-lecture/)

Je ne connais pas grand-chose à la boxe. Pas spécialement attirée par les shorts amples de satin rouge ou bleu vif couverts de stickers moches, les nez écrasés, les visages déformés à la longue, les arcades explosées, les regards vidés par l’effort du combat. Mon fils a commencé à en faire cette année. Un truc important pour lui. Parfois, dans la cuisine, il esquisse des gestes appris. Quand je le vois se mettre en position, préparant son corps, simultanément, à l’attaque et à la protection de lui-même, je trouve ça beau, mais c’est mon fils. Beauté du geste, nouvel ovni des éditions Le Tripode, parle de boxe et c’est un très beau livre. Continuer la lecture de Quatre boules de cuir

Qui va à Sein en revient

La grande panne, Hadrien Klent, Le Tripode, 2016

Et si un nuage de graphite, minerais hautement inflammable au contact d’une ligne électrique, nous arrivait d’Italie, comment réagirait le pouvoir politique français ? Il opterait pour la grande panne, tout couper plutôt que subir de petites pannes isolées décidées par le vent. Tel est le point de départ du roman signé Hadrien Klent. Souvenirs croisés de deux nuages, réels, celui de Tchernobyl célébré en 1986 pour son respect des frontières françaises et celui échappé du volcan islandais Eyjafjöll en 2010 qui vida un temps l’espace aérien européen. En 24 ans, la réponse politique a évolué, passant du mensonge d’État au principe de précaution. Ne rien dire ou trop en faire, deux bornes entre lesquelles navigue le pouvoir. Continuer la lecture de Qui va à Sein en revient

F comme forêt

Un dedans du dehors

Extrait de l’alphabet fantaisie, XVIe siècle

Existe-t-il un endroit de la littérature aussi prisé des différents genres (conte, récit d’aventure, fantastique, polar…), aussi chargé de tout et son contraire (bien et mal, peur et enchantement, quête et impasse, initiation et mort…), autant traversé par l’épopée (forêt de L’Éneide, Brocéliande des chevaliers de la Table ronde, forêt obscure puis antique de La Divine Comédie ou interdite du cycle Harry Potter…) ? Nouveau défi de ce A à Z, partir du F pour déployer et pénétrer la forêt. Alors, chasse non gardée, braconnage autorisé dans F comme FORÊT. Continuer la lecture de F comme forêt

La littérature transite par l’estomac

Qui a peur de l’imitation ? Maxime Decout, Minuit, 2017

« Sans titre », Andy Warhol et Jean-Marie Basquiat, acrylique et huile, collection particulière, 1985. La tête de mort (A. Warhol), motif ancien de la vanité, confrontée à l’estomac (J.M Basquiat), symbole d’une énergie vitale sans cesse renouvelée.

Rien de plus original, rien de plus soi que de se nourrir des autres. Mais il faut les digérer. Le lion est fait de mouton assimilé. C’est Paul Valéry qui parle, cité par Maxime Decout au début de Qui a peur de l’imitation ? L’essai parait dans la collection Paradoxe (Minuit) accueillant une grande partie de l’œuvre de Pierre Bayard. L’idée de la collection est de soulever une bizarrerie chahutant la littérature pour en déployer toute la fécondité. Les écrivains revendiquent (et les lecteurs, généralement, les attendent à ce tournant-là) une originalité de création. Par ailleurs, chaque écrivain a ses modèles, son panthéon, à la fois indispensable nourriture et profonde angoisse (vais-je arriver à faire différemment, voire, rêvons un peu, mieux ?). Maxime Decout a décidé d’en découdre avec l’imitation, puissant lieu de réflexion sur l’influence, la dette, le rejet, l’originalité, le style et l’identité. Plongée dans l’art du pastiche, de l’allusion, la parodie, la satire et autres formes d’inspirations inspirantes. Continuer la lecture de La littérature transite par l’estomac

E comme expérimental

No limit

Extrait de l’alphabet fantaisie, XVIe siècle

Déjà assez libre avec cette consigne d’écriture que je me donne (associer à une lettre un mot, puis fabriquer à partir de lui, une chronique littéraire dans l’air du temps mais pas que), j’en rajoute avec le choix d’un mot qui invite à la sortie de route, au mélange des genres, à la déconstruction, l’exploration de ce qui n’a pas pignon-sur-rue. La littérature expérimentale, c’est quoi au juste ? La littérature n’est-elle pas, par nature, expérimentale ? Voyons voir avec ce E comme EXPÉRIMENTAL. Continuer la lecture de E comme expérimental

Alors, on fait comment avec les animaux ?

Abattoirs de Chicago, Le monde humain, Jacques Damade, collection L’Ombre animale, La Bibliothèque, 2016

Les gens, ils ont oublié que pour manger de la viande, il fallait tuer un animal. Le directeur d’un abattoir, filmé pour un reportage d’Envoyé spécial diffusé le 16 février 2017, s’agace. C’est vrai, tout a été fait pour qu’on oublie ce point de départ. En anglais, il y a des mots différents pour dire l’animal vivant dans le pré ou la bauge (a calf, a sheep, a pig) et le mort dans l’assiette (veal, mutton, pork). En français et en anglais, on dira vache (cow) pour le mammifère ruminant et bœuf (beef) pour le tartare ou la pièce que l’on demandera saignante ou à point. Citadins pour la plupart, nous ne voyons bien souvent de l’animal que le domestique ou, par le biais d’une échappée campagnarde, les vaches tachetées ou les moutons à laine grasse et aux drôles de pupilles. Jacques Damade situe le point d’origine de notre rapport clivé avec l’animal à Chicago, au début du XIXe siècle.  Continuer la lecture de Alors, on fait comment avec les animaux ?

D comme disparition

La littérature a horreur du vide

Extrait de l’alphabet fantaisie, XVIe siècle

Georges Perec a écrit plus de 300 pages sans utiliser la lettre E. La disparition (1969) fut une audacieuse expérience littéraire, il y assouvissait, jusqu’à plus soif, un instinct aussi constant qu’infantin (ou qu’infantil) : son goût, son amour, sa passion pour l’accumulation, pour la saturation, pour l’imitation, pour la citation, pour la traduction, pour l’automatisation. De la privation, G. Perec fabrique du trop-plein. Soustrayant, il multiplie. Dans un polar aussi, la disparition d’une personne, d’un objet crée du plein, une enquête, une narration, un livre. Disparition et création, deux faces d’une même monnaie ? Examen de l’hypothèse dans D comme DISPARITION. Continuer la lecture de D comme disparition

Et si j’écrivais un roman américain ?

La disparition de Jim Sullivan, Tanguy Viel, Minuit, 2013

Portrait du chanteur Jim Sullivan (1940 – 1975) dormant avec son chien

Publié depuis 1998 aux Éditions de Minuit (maison dont la production littéraire est particulièrement homogène et d’une certaine façon, française, je sais que c’est un peu raccourci, mais j’y reviendrai au besoin dans un commentaire), Tanguy Viel annonce d’emblée qu’il a envie d’écrire un roman américain. Le professeur de littérature comparée à l’université de Paris-Sorbonne qui sommeille en vous, se demande peut-être ce que cela peut bien vouloir dire écrire un roman américain quand on est français. Enquête. Continuer la lecture de Et si j’écrivais un roman américain ?

par Isabelle Louviot