Lecteurs et livres peints

Le livre dans le tableauUne image picturale de la lecture, Jamie Camplin et Maria Ranauro, Thames & Hudson, 2018.

Ilya Repin, portrait de V. M. Garshin (1884)

Le titre en français sonne comme celui de la nouvelle d’Henry James. Le livre, motif du tableau. Son ambition est d’explorer l’histoire protéiforme et incroyablement longue des livres, des différentes façons dont les artistes les ont interprétés et les raisons qui les ont poussés à le faire. L’éditeur britannique a assuré lui-même l’édition française. Choix typographique, mise en page, qualité de reproduction des œuvres, papier à peine ivoire, grammage parfait, forme impeccable et belle. Le carton de couverture est très, trop épais pour nos mains habituées à plus de souplesse mais voilà, d’autres cultures de fabrication existent outre Manche, on ne se formalise pas pour si peu. On s’empare du livre, on en caresse les surfaces, et nos yeux se promènent parmi tous ces lecteurs et ces livres peints. Un livre pour des fous de livres et de lecture, un livre miroir, un livre Narcisse, pour se chercher dans les eaux des 165 œuvres reproduites.

Ce qui me frappe au feuilletage ce sont les yeux de ces lecteurs. Gravité, paix, concentration, abandon, exil, repos des visages, parfois quelque chose de rieur ou de voluptueux, la lecture comme un retrait dont l’intensité, la tonalité sont façonnées par le singulier, l’unique qui se noue entre un livre et son lecteur. On lit seul, à deux, on regarde ou écoute un autre lire, on lève les yeux du livre et les yeux restent pleins, on s’avachit, on pose, on s’abîme les yeux, on nous lit dans le dos, on lit dehors, dedans, à côté d’une plume ou d’un piano, on est avec un seul ou entouré de plusieurs livres. Je passe en revue ces images où le même objet est représenté. Mais qu’est-ce qu’un livre dans l’histoire humaine ? Les feuilles de palmier encrées et reliées, les tablettes d’argile, le rouleau sont-ils livres ? On admet facilement que tout commence avec le codex dans les premiers siècles de notre ère. Pratique, portable, ce cahier formé de pages manuscrites reliées ensemble marque l’origine de notre d’histoire d’amour millénaire avec cet artefact culturel que nous appelons « livre ». Tout ce qui change après, c’est ce qui accroît la diffusion et l’influence de l’objet avec l’imprimerie et le papier.

Le texte du Livre dans le tableau explore et fabrique une histoire de la relation entre livre et artiste, de la place du livre dans nos sociétés. Les références sont nombreuses mais plus juxtaposées que véritablement enchâssées dans une écriture, une voix, une pensée courant dans le texte, et cet impressionnisme est frustrant. Ce qui me plait surtout ce sont les promenades visuelles parmi ces lecteurs peints. On circule successivement dans quatre galeries, espaces physiques ou mentaux, la parole de Dieu, la maison, l’extérieur et la sagesse.

Gari Melchers, La Communiante, vers 1900

Livre et parole de Dieu, fondation, érudition des évangélistes, c’est l’Église qui donne statut et autorité au livre. Vierge, saints lisant la Bible ou un livre de prières, l’intérieur du livre ouvert est représenté dans un luxe de détails. Il est aussi source de transfiguration. Si belle cette communiante comme suspendue ! Et on n’est pas obligé de croire que seul Dieu l’élève.

L’amour du livre ou le sentiment d’être chez soi. La lecture à la maison possède une longue histoire : dans un manuscrit enluminé du XIIIe siècle on voyait déjà un moine lire au lit. Mais les artistes ont mis beaucoup de temps à ne plus considérer le livre comme un statut social, de savoir ou de dévotion, à déplacer le lecteur ou la lectrice dans un environnement plus privé. Dieu s’éloigne, l’intime s’installe dans une douceur de chair qui se pâme. Ah ! La liseuse de Wiertz ! Ou cette jeune rousse dans son bain peinte par Alfred Stevens. Lire et amour, indissociés. D’une pièce colorée par Matisse, Delaunay ou Picasso, on glisse facilement à l’intérieur d’un lecteur, tout ce que le livre ouvre, entretient, fait germer dans un esprit, un corps.

Antoine Wiertz, La liseuse de romans, 1853

Et dehors ? Lire dehors ? Proust ( Sur la lecture) enfant dans son parc qui revient. Je montais en courant dans le labyrinthe, jusqu’à telle charmille où je m’asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant un plant d’asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains jours, les chevaux faisaient monter l’eau en tournant, la porte blanche qui était la « fin du parc » en haut, et au-delà, les champs de bleuets et de coquelicots. Le livre comme un indispensable compagnon, on doit pouvoir l’ouvrir dans une forêt, au bord d’une rivière, de la mer, un champ, un jardin. Lecture et paysage s’accordent, dialoguent, les yeux sont sur le livre, mais le paysage semble sortir des pages, c’est lui que le livre contenait et il se déploie sur la toile. À moins qu’il ne soit écrin, passage pour le lecteur qui va voir ailleurs.

Lawrence Alma-Tadema, 94 ° in the Shade, 1876

Enfin, la sagesse. Le livre comme support de transcription et de transmission du nouveau savoir. Saint Jérôme dans son étude peint par Antonello Messina ou Colantonio, Copernic et Vésale, L’Astronome de Vermeer et Le portrait d’Olof Rudbeck par Kenckel. L’éducation aussi, le calme d’une leçon de lecture, et les artistes au milieu des livres ou avec un seul, Manet, Baudelaire ou Jeanne Lanvin. La bibliothèque est grand duché, arche ou île… Elle est protection, refuge, réserve, conservation de lectures, de moments pleinement vécus, encore Proust. Les peintres en sont des protecteurs fétichistes et magnifiques. Cette coulée de livres autour de Hugo Koller par Schiele !

Egon Schiele, Portrait d’Hugo Koller, 1918

Dans Le motif dans le tapis, Henry James met en scène et en abîme un impossible de la lecture. Que  permet-elle d’atteindre, éclairer, mettre à nu, traverser ? Un jeu de chat et souris s’installe entre l’auteur du roman, Hugh Vereker et son critique, narrateur de la nouvelle, qui ne parvient pas à en percer le secret. Le livre dans le tableau pourrait être le premier volume d’une collection borgésienne et (donc) infinie. Le livre, ce qu’il nous livre, objet représenté ou lu, inépuisable. Un label d’éternité, en somme.

Jamie Camplin fut directeur éditorial puis directeur général des éditions Thames & Hudson. Iconographe, Maria Ranauro, en est la responsable iconographique.

Leçons d’un philosophe garou

Les Diplomates, Baptiste Morizot, Éditions Wildproject, 2016

Charles Le Brun, Tête physiognomonique inspirée par un loup, vers 1670. musée du Louvre.

Philosophe, Baptiste Morizot piste les loups. Les diplomates est un essai-enquête, un projet d’éthologie politique. Comprendre. Pourquoi les loups sont revenus ? Qui sont-ils ? Comment vivre avec eux ? Baptiste Morizot est audacieux, franchit les barrières disciplinaires avec aisance, ose les hypothèses, ne perd pas l’essentiel. Quelle place l’humain doit-il s’accorder sur une terre qui, malgré bien des tentatives et des croyances, ne lui appartient pas ? Comment le vivant dans sa pluralité humaine, animale, végétale, peut-il coexister harmonieusement ? L’adverbe est simplet, mais je vais affiner, pister le pisteur, ses chemins de pensée, séduisants et précieux. Continuer la lecture de Leçons d’un philosophe garou

Q comme (le)queu

Jean-Jacques Lequeu, bâtisseur de fantasmes, Petit Palais, BNF, Éditions Norma, 2018

« Le grand bailleur », détail

Comme beaucoup, je ne le connaissais pas. Devant ses dessins exposés dans le sous-sol du Petit Palais, me venait pour en faire le portrait : drôle, secret, fou, obsessionnel, sensuel, aimant mêmement mot et dessin, frustré, plein d’élans, froid, fantasque, opportuniste, idéaliste, encyclopédiste, rêveur. Qui était Jean-Jacques Lequeu (1757 – 1826) ? Il se disait architecte-dessinateur. S’il n’a presque rien construit, quasiment aucun de ses projets n’a été retenu, il a dessiné une œuvre abondante, précieuse, faite de vues de palais, pavillons, jardins, théâtres, dômes, portes, temples, belvédères mais aussi des portraits, des corps, des sexes masculins atteints de difformité, des sexes féminins annonçant celui de Courbet.

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La funambule Dufourmantelle

La femme et le sacrifice, D’Antigone à la femme d’à côté, Anne Dufourmantelle, Denoël, 2018 (nouvelle édition).

La Mort d’Ophélie, John Everett Millais, 1852, Tate Gallery, Londres

Partie sauver les enfants d’une amie, Anne Dufourmantelle est morte noyée durant l’été 2017. Dix ans auparavant, elle avait écrit cet essai puisant dans la littérature, son travail de psychanalyste et sa culture philosophique, sur les relations entre femme et sacrifice. Un texte et un acte liés, l’un semblant annoncer l’autre. Et dans le dernier chapitre, elle souligne cette intrication pour une autre noyée. Tous les romans de Virginia Woolf sont crépusculaires, ils portent l’évidence d’une mort annoncée comme condition de la vie, de l’intensité d’une vie dont chaque instant présent se détache sur fond de disparition imminente. Le sacrifice se situe sur une frontière, entre vie et mort, entre ce que l’on croit devoir et ce que l’on donne, entre un être et une collectivité, entre le réel et ce qui le transcende. C’est un fil fin, souvent invisible, que l’essayiste suit en funambule éclairée. Continuer la lecture de La funambule Dufourmantelle

La littérature au burin

Idée, Frans Masereel, Les éditions Martin de Halleux, 2018

C’est quoi une idée ? Un impalpable, une abstraction ? Pourtant son origine grecque (eidon, voir, eidolon, l’image) relie le mot au visible. Illustrateur, graveur, peintre, Frans Masereel (1889-1972) fait la même chose. Il l’incarne, la montre en femme nue dans un roman de 83 images taillées au burin dans le bois d’un poirier, encrées puis passées dans une presse. Paru en 1920 aux éditions Ollendorff, tiré à 853 exemplaires, ce roman sans paroles ne fait pas grand bruit. Nouvelle tentative en Allemagne dans les années 1926-27, avec préface d’Hermann Hesse et puis le feu d’un autodafé en 1933. Bonheur, étonnement de cette nouvelle édition. Ni ride, ni poussière, du noir et blanc radical, féroce et lumineux.

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P comme portrait

Je, tu, il ou elle

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

De l’origine (le protraho latin), l’idée de tirer sur le devant, amener dans la lumière. Le peintre et le photographe connaissent le mouvement. Un être s’avance, saisi par un regard d’artiste. Je me demande souvent devant certains portraits, un regard, une allure, une expression, ce qui attire tant. Qu’est-ce qui se renouvelle, donne envie de s’arrêter, regarder longtemps ? Et dans un roman, un film, qu’est-ce qui fascine dans un personnage, un être, rester dans son sillon, quel qu’il soit ? Enquête avec pour périmètre un P comme PORTRAIT.

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Total Mexico

Jeu nouveau, Raphaël Meltz, Le Tripode, 2018

Raphaël Meltz m’intrigue, je l’ai déjà dit. Je mets de côté le personnage public qui a co-créé et fait vivre un temps la revue de papier Le Tigre et avant, celle virtuelle de R de réel, celui qui a été en 2011 candidat à la direction du Monde ou celui qui a occupé récemment les fonctions d’attaché culturel à l’ambassade de France du Mexique. Non, ce qui m’intrigue, depuis Urbs, c’est son rapport avec l’écriture, cette façon de s’y montrer dedans et dehors, de désosser tout en donnant chair, de nous plonger dans une narration tout en paraissant rester observateur de lui-même (mais quel lui-même ? quel je ?). Je me suis donc embarquée avec une grande curiosité dans ce Jeu nouveau, 382 pages dont 130 de questions, doutes, sources, analyses, commentaires qui font cortège au roman.

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Ô faits divers !

Le coup du lapin et autres histoires extravagantes, Didier Paquignon  Le Tripode, 2018

Quel est le point commun entre un coup du lapin et un fait divers ? On est pris par surprise. On peut mourir de l’un, surtout le lapin, et de l’autre, plutôt de rire, à sa lecture. Peintre, Didier Paquignon, est aussi collectionneur de faits divers. Dans Le coup du lapin, il illustre d’un magnifique monotoype près d’une centaine de faits divers glanés dans la presse française et étrangère. Histoires vraies, brèves, noires, drôles, bouleversantes. Un employé de la manufacture de tabacs de Palerme, muet de naissance, a été condamné à une amende de 400 000 lires pour avoir harcelé sa fiancé au téléphone à plusieurs reprises entre 1995 et 1996 (Corriere della Sera, 3 juin 1999).

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Dessine-moi un fantôme

Le guetteur, Christophe Boltanski, Stock, 2018

Photographie de famille chinée à Arles, été 2018, auteur et guetteur inconnus

Faire le portrait d’une mère morte à laquelle on n’a finalement prêté que peu d’intérêt, surtout à la fin. Culpabilité, plaisir de donner naissance par ses propres mots à celle qui nous a donné naissance, curiosité née de découvertes posthumes, envie de prolonger une entreprise d’écriture maternelle avortée… Christophe Boltanski a sûrement été guidé par un peu tout ça. Et puis, il y a un truc dans cette famille, c’est la famille justement. Plusieurs membres sont connus, le père, Luc, sociologue adepte un temps de Bourdieu, l’oncle, Christian, plasticien. Et la famille qui est un thème de création pour Christian, travaillant sur la mémoire, l’autobiographie, pour Christophe, auteur de La cache, histoire de cette famille Bolt, son caveau d’encre et de papier. L’inépuisable de la famille.

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par Isabelle Louviot