Hommage discret

Rose pourquoi, Jean Paul Civeyrac, POL, 2017Paul Otchakovsky-Laurens est mort le 2 janvier 2018 à 73 ans dans un accident de voiture à Marie-Galante. J’ai trouvé ça triste et bête. Quelques semaines auparavant, j’avais lu Rose pourquoi signé du réalisateur Jean Paul Civeyrac et édité par l’homme devenu sigle. Un très beau texte sur la mémoire, l’émotion, le cinéma. J’avais été à la fois intéressée et émue, les critères pour une traversée vers l’île étaient donc réunis, mais j’avais renoncé. Ensuite, j’ai visionné un court métrage de JP Civeyrac, Une heure avec Alice. J’ai été à la fois intéressée et émue par cette rencontre rohmérienne. Et puis Paul O-L meurt. Comme un signe pour rassembler des fils, écrire un texte mémoire sur la mémoire, la rencontre et l’émotion. Hommage discret. Continuer la lecture de Hommage discret

Lady Catherine Millet

Aimer Lawrence, Catherine Millet, Flammarion, 2017

D. H. Lawrence, photographié par Nickolas Muray, 1925

Lors de sa publication en 2001, je suis passée complètement à côté de La vie sexuelle de Catherine M. Je viens de lire ce texte après avoir écouté les cinq émissions de A voix nue récemment consacrées à son auteur. Critique d’art, cofondatrice en 1972 de la revue d’art contemporain Art Press, Catherine Millet a donc raconté sa vie sexuelle dans un récit qui obtint un très large succès en France (vendu à plus d’un million d’exemplaires) et ailleurs (traduit dans une vingtaine de langues). Écartant l’ordre chronologique, elle adopte une approche précise et clinique de critique d’art, abordant successivement le nombre, l’espace, l’espace replié et les détails pour restituer et continuer d’explorer une vie sexuelle riche, par son étendue, son éclectisme et sa liberté. De ce récit-là au texte sur D. H. Lawrence, il n’y avait qu’un tout petit glissement. Les héroïnes de l’auteur de L’amant de Lady Chatterley sont en effet tumultueuses, modernes, ne [cédant] en rien de leurs désirs ni de leur volonté et n’en sont pas moins traversées par l’inconscient de l’espèce. Continuer la lecture de Lady Catherine Millet

Aux amoureux de la langue

Petite archéologie des dictionnaires, Richelet, Furetière, Littré, présenté et annoté par Jacques Damade, La Bibliothèque, 2003 // Poésie du gérondif, Jean-Pierre Minaudier, Le Tripode, 2017

Dictionnaires et grammaires sont deux types d’ouvrages qui décrivent la langue, l’énoncent, l’expliquent, l’illustrent. Deux types d’ouvrages qui en parlent de l’extérieur, tout en s’en nourrissant et en usant pour s’écrire eux-mêmes (comment faire autrement ?). Petite archéologie des dictionnaires et Poésie du gérondif explorent avec humour, joie et curiosité chacun de ces versants. Amoureux de la langue, ne pas s’abstenir. Continuer la lecture de Aux amoureux de la langue

Des absentes au goût d’absinthe

Minuit en mon silence, Pierre Cendors, Le Tripode, 2017 // Une autre Aurélia, Jean François Billeter, Allia, 2017

Ce sont deux textes courts, une centaine de pages chacun. Je les ai lus rapprochés dans le temps et je les ai rapprochés autrement. Chacun est centré sur une absente, une absence. Dans Minuit en mon silence, un jeune soldat allemand, avant de repartir au front avec la certitude d’y mourir, adresse une lettre d’amour à une jeune Else rencontrée avant la guerre à Paris. La lettre est datée du 28 septembre 1914. Dans Une autre Aurélia, Jean François Billeter, 78 ans, recense sous la forme d’un journal serré, ses impressions après la mort de sa femme, Wen, le 9 novembre 2012. Deux femmes aimées qui s’éloignent, deux hommes qui formulent leur solitude, deux jeux d’aller-retour entre présence et absence, deux textes d’une grande densité émotionnelle. Continuer la lecture de Des absentes au goût d’absinthe

Qui est Frédéric Martin ?

Il y a quelque chose qui cloche chez Frédéric Martin. La quarantaine, barbu, l’œil bleu-vert brillant, une pointe d’accent marseillais, à l’origine de la singulière aventure du Tripode, maison d’édition créée en 2012, issue de la scission d’une autre, Attila. Le Tripode a pour étendard plusieurs maximes, celle de Jean-Jacques Pauvert, Ouvrir un lieu d’asile aux esprits singuliers, celle de Francis Ponge, Créer des bombes à retardement plutôt que des mitraillettes. On pourrait ajouter celle de Charlotte Salomon, J’appris à suivre tous les chemins et j’en devins un moi-même. Oui, mais alors qu’est-ce qui cloche chez Frédéric Martin ? Justement, ce nom, incroyablement banal, utilisé pour tous les fac-similés de papiers d’identité ou de cartes de fidélité… Un nom qui ne va pas du tout à un éditeur accueillant la singularité avec autant de générosité. Je me suis même demandé s’il n’avait pas choisi un pseudo pour passer incognito, s’effacer le plus possible derrière sa mission d’éditeur… Enquête, portrait avec pour principal matériau, un entretien dans un café tout proche de la maison d’édition, au cœur du Marais, rue Charlemagne. Continuer la lecture de Qui est Frédéric Martin ?

K comme kaïros

Maintenant ou jamais

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

K, ça se complique. Le choix se resserre. Éviter les mots exotiques, rigolos mais qui n’évoquent que des facilités pour profiter des 10 points du K, à placer si possible sur la case bleu foncé (lettre compte triple, pour les hostiles au scrabble). Kafkaien ou kafaen risque de m’engluer dans la littérature sur la littérature. Reste un mot, venu du grec sans trop d’apprêt, dit intraduisible, brut, ouvert, vivant, kaïros. C’est maintenant ou jamais, ascension du K comme KAÏROS. Continuer la lecture de K comme kaïros

Symptôme : attachement excessif au passé

Ernesto, Umberto Saba, traduit de l’italien par René de Ceccatty, Le Seuil, 2010

Umberto Saba dans une rue de Trieste (1951)

En 1953, le grand poète italien Umberto Saba est malade, déprimé, hospitalisé, il a 70 ans quand il écrit Ernesto. Il n’est pas sûr d’arriver au bout. Il en lit des passages autour de lui, au médecin, à quelques visiteurs, tout en prenant beaucoup de précautions sur le sort à réserver au manuscrit. Il écrit à sa fille en ce sens (le mettre sous clé après lecture, ne pas le faire lire à plus de trois personnes, le lui rendre après lecture). Ernesto semble ne rien avoir à voir avec cette fin de vie fatiguée, méfiante. C’est le récit d’une éclosion, l’aube d’une sexualité, l’audace insouciante d’un jeune homme de 17 ans à l’extrême fin du XIXe siècle, à Trieste. Continuer la lecture de Symptôme : attachement excessif au passé

Pauvreté et lumière

Nous sommes tous innocents, Cathy Jurado-Lécina, Aux forges de Vulcain, 2015

J.B. Millet, « Délicate étude Paysan nourrissant ses poules », dessin à la mine de plomb, vers 1880

Un extrait pour commencer, large, généreux. Comment dire la belle langue autrement qu’en la citant, largement, généreusement ?

Trop tard : la lame a tranché net la peau de son index, juste au-dessus de l’articulation. La douleur acide le surprend là où il ne l’attendait pas. Un pincement au niveau de la gorge, un gros noyau de sanglots retenant le cri, le confinant dans sa poitrine où il fait un raffut d’enfer. Puis le sang afflue, gouttant sur la chair pâle et humide des légumes, le long des pelures violacées, sur la planche de bois. Éclat du sang sur la nacre du navet.

– T’as encore passé trop de temps sur les livres, Jeannot. Voilà le résultat. T’es en train de nous barbouiller la soupe, là, avec ton sang de cochon. Pousse-toi que je m’y mette et donne ce couteau. Allons ! Va donc t’enturbanner ça avec un linge. Continuer la lecture de Pauvreté et lumière

Volodine, inventeur en tous genres

Écrivains, Antoine Volodine, Le Seuil, 2010

Antoine Volodine est un fabricant en gros. Il ne lésine pas, il aime les accumulations, les énumérations, les saturations. A. Volodine, qui ne s’appelle d’ailleurs peut-être pas comme ça, écrit aussi sous plusieurs pseudonymes connus (Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Eli Kronauer) et peut-être inconnus, invente à tour de bras. Écrivains est un texte fait de sept, unis par la présence dans chacun d’un écrivain. C’est noir, drôle et plein d’inventions. Ce livre, âgé d’à peine sept ans, est épuisé dans sa version papier. Regrets. Restent l’epub et l’occasion. Continuer la lecture de Volodine, inventeur en tous genres

Anne Lima ou Madame Chandeigne

Direction Luxembourg, la station de RER, le jardin, le 11 rue de Médicis. Lieu historique, librairie et éditions José Corti s’y installent en 1938, la librairie des éditeurs associés y est désormais sise. Lieu de mon rendez-vous avec Anne Lima, directrice des éditions Chandeigne, créées voici 25 ans avec Michel Chandeigne. Portrait d’une éditrice discrète, résolue et audacieuse. Continuer la lecture de Anne Lima ou Madame Chandeigne

par Isabelle Louviot