Julien Viteau, libraire vertical

Le nom de Vendredi donné dès l’origine en 1919, reste un mystère. Pas la référence à Robinson Crusoé, peut-être une revue née après la Commune, que l’on aurait vendue là (la SFIO n’était pas loin, Cité Malesherbes), mais dans un nom, chacun peut mettre ce qu’il veut (Julien Viteau, en substance, 10 juillet 2020).

Julien Viteau est sur l’île de la Guadeloupe en 2015 quand il décide de racheter Vendredi, librairie aujourd’hui centenaire. À peine 25 m2, 67 rue des Martyrs, Paris 9e. Grand lecteur de poésie, il fréquente Vendredi depuis l’âge de 20 ans. Il connaît à peine Gilberte de Poncheville, sa propriétaire depuis 1978, qui lui a glissé qu’elle vendait. Par boutade, il l’exhorte de ne pas céder aux prétendants. Et au retour de l’île, il lui annonce qu’il reprend. Il a 45 ans et n’a jamais fait commerce de livres. Gilberte a compris que la condition n’était pas tant d’être libraire mais de bien connaître Vendredi. Rencontre-portrait d’un Robinson de la libraire.

Encore…

Perles de Prague

À Milena, Kafka, traduit de l’allemand par Robert Kahn, Nous, 2015 ; Vie de Milena, Jana Černá, traduit du tchèque par Barbora Faure, La Contre Allée, 2014 ; Vivre, Milena Jesenská, traduit du tchèque par Claudia Ancelot, Cambourakis, 2014

Prague, Place Venceslas, carte postale, 1920

Lire comme suivre les perles d’un bijou baroque, impossible collier, on se laisse happer par des signes, même petits, lovés dans une préface, une note, cailloux blancs. À Milena contient les lettres que Franz Kafka adressa à Milena Jesenská entre mars 1920 et décembre 1923 (Kafka meurt l’année suivante). L’éditeur Nous en a proposé une nouvelle traduction par Robert Kahn, qui chez le même éditeur a retraduit le journal de l’écrivain, devenu Journaux, restituant l’intégralité et l’ordre originel des douze cahiers confiés à l’ami éditeur Max Brod. Jana Černá que j’avais découverte avec Pas dans le cul aujourd’hui, longue lettre érotique et philosophique à son amant, Egon Bondy, a fait le récit de la vie de sa mère, Vie de Milena. Et l’éditeur Cambourakis a réuni des chroniques publiées par Milena Jesenská entre 1919 et 1939 (elle meurt à Ravensbrück en 1944). J’ai suivi ces chemins praguois, les rues, les cafés où on lit à voix haute et où on parle de littérature, politique, en tchèque, en allemand, les chambres où on écrit et où on fait l’amour. 

Encore…

Crème de voyage

Libraires envolés – Bangkok Damas, Anne & Laurent Champs-Massart, illustrations de Véronique Aurégan-Poulain, La Bibliothèque, 2020

Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. Nicolas Bouvier introduit ainsi son Usage du monde et Anne & Laurent Champs-Massart ont voyagé sous ce soleil-là. Entre 2005 et 2018, les deux jeunes amants ont parcouru le monde. Partis avec des livres qu’ils espéraient vendre dans une librairie francophone qu’ils auraient ouverte dans le quartier des ferrailleurs à Bangkok, ils renoncent, et le voyage s’impose. Libraires envolés compte onze récits rapportés d’Asie. À l’ouvrage manque un bandeau portant mention Bouvier aurait adoré

T comme Tripode

Tropisme

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Tu as déjà tiré le portrait de Frédéric Martin, tu as déjà chroniqué quatorze livres édités par la maison, tu t’es même inquiétée parfois qu’on puisse te penser en service commandé, alors que sur cette île tu fais tout comme tu veux. Tu mentionnes rarement cette maison sans l’orner de fioritures. Tu vas jusqu’à t’excuser auprès de tes proches de la citer encore, n’assumant pas complètement ton tropisme. Son catalogue qui vient de paraître (illustration de couverture bleu nuit signée Brecht Evens, 24 pages dans un format de gazette) te fait une place (p. 16-17) et un grand plaisir. L’heure du T sonne. Sans crainte d’épuiser quoi que ce soit, sans même vraiment savoir ce que tu vas en dire, tu te lances tête baissée dans le tourbillon d’un T comme Tripode.

Encore…

S comme silence

Le blanc de la parole

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Marie-Léone s’est tue. Elle n’était déjà pas bavarde. Elle était abonnée à l’île et c’était la mère d’une amie. Je ne l’ai vue qu’une fois, dans une église où sa fille chantait. Un cancer l’a vite emportée au début du mois de mars. Je savais par sa fille que ce blog comptait beaucoup pour elle, et elle était presque toujours la première à ouvrir les niouzeletters annonçant une publication. Je ne la connaissais pas. Dans l’église, elle m’avait lancé « Ah c’est vous ! », et j’avais senti dans les quelques mots qui avaient suivi, tout petits, ni compliments, ni politesses, dans sa façon de parler, quelque chose comme un laser. Elle parlait en perçant quelque chose. Chronique à trous. S comme silence.

Encore…

La doctrine Munro

Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout, Alice Munro, traduit de l’anglais (Canada) par Agnès Desarthe, L’Olivier, 2019

Edward Hopper, Automat, huile sur toile, 1927

C’est le deuxième recueil de nouvelles d’Alice Munro que je lis, chronique. Je ne sais pas si c’est la littérature que je préfère. Mais la formulation, trop ramassée, a-t-elle un sens ? Mon attrait pour les textes ressemble à une nuée d’étourneaux immense et mouvante, prenant un cap, en changeant pour un autre, se déformant, restant nuée. Qu’est-ce qui fait goût, laisse une empreinte ? Lisant, je chemine avec cette question par en dessous. Et les éclats à la lecture sont des réponses, micas donnant au sable fin ses parcelles d’or. Alors, comment elles brillent les nouvelles de Munro ?

Encore…

Défier la sédentarité des lecteurs

Le détour, Luce d’Eramo, traduit de l’italien par Corinne Lucas Fiorato, Le Tripode, 2020

Commencé avant le confinement, terminé pendant. Livre à la frontière, dedans, dehors. Livre qui laisse une marque, incertaine, confuse, forte. J’ai entendu une voix, celle d’une femme, décidée à se souvenir, qui s’y reprend pour raconter, faire remonter le passé, pas seulement pour en rendre compte, mais aussi pour y croire elle-même, édifier quelque chose d’elle-même en le travaillant avec son présent et par l’écriture. Italienne, née à Reims, Luce d’Eramo a 13 ans quand elle quitte la France, en 1938, pour rentrer avec ses parents en Italie. Famille fasciste (le père devient sous-secrétaire d’État de la république de Salò en 1943). Elle en a 19 quand elle décide d’aller voir par elle-même ce qui se passe dans les camps nazis. On raconte tant d’histoires. Elle part, portraits de Mussolini et d’Hitler dans son petit bagage, s’engage comme ouvrière volontaire en Allemagne. Le détour est la somme agitée et vivante de ces remémorations.

Encore…

R comme rue

ou comme restaurants, rires, riens

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

J’ai emmenagé depuis quelques mois dans une rue piétonne du 19e. Une rue avec restaurants, cafés, tailleur, bazars, fleuriste, coiffeurs, cordonnier, caviste, fromager, boucherie, primeurs, boulangeries, pharmacie. Elle porte le nom d’un charcutier mort en 1913 qui présida l’Union philanthropique culinaire et de l’alimentation. La quasi-totalité des immeubles date de 1912. Un seul architecte, C. H. François, œuvra. Alignement presque parfait des balcons de pierre et de fer aux deuxième et cinquième étages, pan presque continu d’ardoise au sixième, alternance de la brique blonde et de la brique rouge. Les murs des halls d’entrée sont tous carrelés de motifs floraux. Dans le mien, des iris bleus, jaunes, des nénuphars blancs, et des libellules. J’ai maintenant tout le temps de la détailler. R comme rue.

Encore…

Les livres de Martin de Halleux

Les premiers titres parus (IdéeLa ville, deux romans sans parole du graveur belge Frans Masereel, L’empreinte du monde, son impressionnante monographie de 664 pages) m’ont vite donné envie de rencontrer Martin de Halleux pour lui proposer de figurer dans ma galerie îlienne. Pas de chance, dans l’entretien, l’éditeur m’annonce qu’il n’aime pas parler de ce qu’il fait, il préfère faire, laisser parler les livres, ses livres, il insiste. Moi aussi. Je questionne mais je récolte des Je fais mon métier, je travailleJe ne suis pas un éditeur singulier, Ce que j’aime c’est faire des livresCe qui compte, c’est les livres ou encore Les livres viennent ou ne viennent pas. Rugosités, rideaux tirés, petites impasses dans lesquelles notre conversation semble s’évanouir. Et je pense au très beau film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu. Héloise doit peindre le portrait de Marianne à son insu, sans séance de pose, l’observer puis tracer seule dans l’atelier. Le modèle qui se refuse. Ce ne fut pas à ce point. J’eus ma séance de pose, mais je sentais le modèle se dérober.

Encore…

par Isabelle Louviot