Aux amoureux de la langue

Petite archéologie des dictionnaires, Richelet, Furetière, Littré, présenté et annoté par Jacques Damade, La Bibliothèque, 2003 // Poésie du gérondif, Jean-Pierre Minaudier, Le Tripode, 2017

Dictionnaires et grammaires sont deux types d’ouvrages qui décrivent la langue, l’énoncent, l’expliquent, l’illustrent. Deux types d’ouvrages qui en parlent de l’extérieur, tout en s’en nourrissant et en usant pour s’écrire eux-mêmes (comment faire autrement ?). Petite archéologie des dictionnaires et Poésie du gérondif explorent avec humour, joie et curiosité chacun de ces versants. Amoureux de la langue, ne pas s’abstenir. Continuer la lecture de Aux amoureux de la langue

Des absentes au goût d’absinthe

Minuit en mon silence, Pierre Cendors, Le Tripode, 2017 // Une autre Aurélia, Jean François Billeter, Allia, 2017

Ce sont deux textes courts, une centaine de pages chacun. Je les ai lus rapprochés dans le temps et je les ai rapprochés autrement. Chacun est centré sur une absente, une absence. Dans Minuit en mon silence, un jeune soldat allemand, avant de repartir au front avec la certitude d’y mourir, adresse une lettre d’amour à une jeune Else rencontrée avant la guerre à Paris. La lettre est datée du 28 septembre 1914. Dans Une autre Aurélia, Jean François Billeter, 78 ans, recense sous la forme d’un journal serré, ses impressions après la mort de sa femme, Wen, le 9 novembre 2012. Deux femmes aimées qui s’éloignent, deux hommes qui formulent leur solitude, deux jeux d’aller-retour entre présence et absence, deux textes d’une grande densité émotionnelle. Continuer la lecture de Des absentes au goût d’absinthe

Qui est Frédéric Martin ?

Il y a quelque chose qui cloche chez Frédéric Martin. La quarantaine, barbu, l’œil bleu-vert brillant, une pointe d’accent marseillais, à l’origine de la singulière aventure du Tripode, maison d’édition créée en 2012, issue de la scission d’une autre, Attila. Le Tripode a pour étendard plusieurs maximes, celle de Jean-Jacques Pauvert, Ouvrir un lieu d’asile aux esprits singuliers, celle de Francis Ponge, Créer des bombes à retardement plutôt que des mitraillettes. On pourrait ajouter celle de Charlotte Salomon, J’appris à suivre tous les chemins et j’en devins un moi-même. Oui, mais alors qu’est-ce qui cloche chez Frédéric Martin ? Justement, ce nom, incroyablement banal, utilisé pour tous les fac-similés de papiers d’identité ou de cartes de fidélité… Un nom qui ne va pas du tout à un éditeur accueillant la singularité avec autant de générosité. Je me suis même demandé s’il n’avait pas choisi un pseudo pour passer incognito, s’effacer le plus possible derrière sa mission d’éditeur… Enquête, portrait avec pour principal matériau, un entretien dans un café tout proche de la maison d’édition, au cœur du Marais, rue Charlemagne. Continuer la lecture de Qui est Frédéric Martin ?

K comme kaïros

Maintenant ou jamais

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

K, ça se complique. Le choix se resserre. Éviter les mots exotiques, rigolos mais qui n’évoquent que des facilités pour profiter des 10 points du K, à placer si possible sur la case bleu foncé (lettre compte triple, pour les hostiles au scrabble). Kafkaien ou kafaen risque de m’engluer dans la littérature sur la littérature. Reste un mot, venu du grec sans trop d’apprêt, dit intraduisible, brut, ouvert, vivant, kaïros. C’est maintenant ou jamais, ascension du K comme KAÏROS. Continuer la lecture de K comme kaïros

Symptôme : attachement excessif au passé

Ernesto, Umberto Saba, traduit de l’italien par René de Ceccatty, Le Seuil, 2010

Umberto Saba dans une rue de Trieste (1951)

En 1953, le grand poète italien Umberto Saba est malade, déprimé, hospitalisé, il a 70 ans quand il écrit Ernesto. Il n’est pas sûr d’arriver au bout. Il en lit des passages autour de lui, au médecin, à quelques visiteurs, tout en prenant beaucoup de précautions sur le sort à réserver au manuscrit. Il écrit à sa fille en ce sens (le mettre sous clé après lecture, ne pas le faire lire à plus de trois personnes, le lui rendre après lecture). Ernesto semble ne rien avoir à voir avec cette fin de vie fatiguée, méfiante. C’est le récit d’une éclosion, l’aube d’une sexualité, l’audace insouciante d’un jeune homme de 17 ans à l’extrême fin du XIXe siècle, à Trieste. Continuer la lecture de Symptôme : attachement excessif au passé

Pauvreté et lumière

Nous sommes tous innocents, Cathy Jurado-Lécina, Aux forges de Vulcain, 2015

J.B. Millet, « Délicate étude Paysan nourrissant ses poules », dessin à la mine de plomb, vers 1880

Un extrait pour commencer, large, généreux. Comment dire la belle langue autrement qu’en la citant, largement, généreusement ?

Trop tard : la lame a tranché net la peau de son index, juste au-dessus de l’articulation. La douleur acide le surprend là où il ne l’attendait pas. Un pincement au niveau de la gorge, un gros noyau de sanglots retenant le cri, le confinant dans sa poitrine où il fait un raffut d’enfer. Puis le sang afflue, gouttant sur la chair pâle et humide des légumes, le long des pelures violacées, sur la planche de bois. Éclat du sang sur la nacre du navet.

– T’as encore passé trop de temps sur les livres, Jeannot. Voilà le résultat. T’es en train de nous barbouiller la soupe, là, avec ton sang de cochon. Pousse-toi que je m’y mette et donne ce couteau. Allons ! Va donc t’enturbanner ça avec un linge. Continuer la lecture de Pauvreté et lumière

Volodine, inventeur en tous genres

Écrivains, Antoine Volodine, Le Seuil, 2010

Antoine Volodine est un fabricant en gros. Il ne lésine pas, il aime les accumulations, les énumérations, les saturations. A. Volodine, qui ne s’appelle d’ailleurs peut-être pas comme ça, écrit aussi sous plusieurs pseudonymes connus (Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Eli Kronauer) et peut-être inconnus, invente à tour de bras. Écrivains est un texte fait de sept, unis par la présence dans chacun d’un écrivain. C’est noir, drôle et plein d’inventions. Ce livre, âgé d’à peine sept ans, est épuisé dans sa version papier. Regrets. Restent l’epub et l’occasion. Continuer la lecture de Volodine, inventeur en tous genres

Anne Lima ou Madame Chandeigne

Direction Luxembourg, la station de RER, le jardin, le 11 rue de Médicis. Lieu historique, librairie et éditions José Corti s’y installent en 1938, la librairie des éditeurs associés y est désormais sise. Lieu de mon rendez-vous avec Anne Lima, directrice des éditions Chandeigne, créées voici 25 ans avec Michel Chandeigne. Portrait d’une éditrice discrète, résolue et audacieuse. Continuer la lecture de Anne Lima ou Madame Chandeigne

Histoire d’un décollement

Une chance folle, Anne Godard, Minuit, 2017

L. Fontana, « Concetto speziale, Attesa », 1965. La toile lacérée ouvre une troisième dimension.

Certaines écritures accumulent, édifient, représentent le monde, d’autres dénudent, déplient, déblaient. Les unes ajoutent, les autres soustraient. Celle d’Anne Godard est de celles-ci. Elle se glisse dans les interstices, les gratte, les révèle. L’écriture est investie d’une mission, accoucher d’une langue unique (Pour pouvoir respirer et que ma langue soit la mienne seulement, et non cette viande fibreuse que j’aurais remâchée sans jamais l’avaler). Une chance folle est un récit d’enfance et d’adolescence. Magda, la narratrice part de la trace (le début n’est pas au commencement, ça commence toujours par la fin, c’est-à-dire par la trace de ce qui s’est passé longtemps avant), et remonte dans les anfractuosités de l’être, de la famille. Gravement brûlée toute petite fille, Magda explore, à partir de cette cicatrice-origine. Continuer la lecture de Histoire d’un décollement

La chronique que j’hésitais à écrire

Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher, Quidam éditeur, 2017

« Mur de la liberté », P. Valent, mise en forme de témoignages, mots et objets, collés sur un mur-barrière, un des dix projets de mémorial en hommage aux victimes du Bataclan (choix en cours, 2017)

Ce livre me pose la question que l’auteur s’est posée, même si les contextes n’ont rien à voir. Erwan Larher, romancier, a été blessé le 13 novembre 2015 au Bataclan et écrit là-dessus après avoir un temps refusé de le faire. Je nourris ce blog de livres aimés, je me demande si j’ai aimé ce livre et si j’ai envie d’en parler ici. Dans le doute, je l’emporte sur l’île. Comme un objet qu’on emporte dans son atelier pour voir ce qu’il a dans le ventre. Là, rien à réparer, juste à fouiner un peu, par goût de l’exploration (littéraire). Continuer la lecture de La chronique que j’hésitais à écrire

par Isabelle Louviot