A ceux qui aiment le foot et aux autres

Hors-jeu, Matthieu Chiara, L’agrume, 2016

hirs-jeuDifficile d’y échapper. Qu’on aime ou pas le foot, il est là. Il s’impose pour beaucoup comme une évidence, une nécessité, une passion. D’autres dédaignent, repoussent, nient, mais il est là, surtout en ce début d’été 2016. Mon fils aime le foot. A sa façon. Il ne le pratique pas dans un club. Quelquefois, mais finalement assez rarement, il joue dans un jardin ou un stade, avec des copains. Il joue aussi de façon virtuelle. Il ne suit pas toutes les compétitions, mais là, il me semble qu’il n’a raté aucun match de l’Euro 2016. Il ne va pas au stade avec son père qui déteste ce sport. Il a son équipe favorite tout en étant facilement prêt à la dénigrer si elle cumule trop de défaites. Je ne suis pas sûre qu’il ait une culture historique approfondie en la matière. Il me semble qu’il se trompe parfois grossièrement sur le nom d’un joueur, l’équipe gagnante d’une compétition passée ou sur l’enchaînement complexe des sélections d’un joueur renommé, mais ce n’est qu’une intuition de ma part et je n’ai ni l’envie ni les moyens de la vérifier. En résumé, mon fils aime le foot. Il aime aussi la BD. Je lui ai donc offert Hors-jeu.

C’est un album épais, dessiné en noir. Les planches comptent peu de textes. Vignettes et personnages sont plutôt petits, hors quelques images occupant toute une page ou une double-page. J’ai lu le début dans la librairie. Pas de textes. Une planche de dix vignettes représentant deux hommes préhistoriques, l’un assis sur un rocher, tête entre les mains, semble s’ennuyer, l’autre aussi, debout, il tourne en rond. Soudain, celui-ci, de son pied gauche et nu, shoote (anachronisme doublé d’un anglicisme que l’on me pardonnera) dans une petite pierre qu’il projette un peu plus loin. L’homme assis redresse son buste. Je tourne la page pour connaître la suite de ce qui s’annonce comme la naissance de ce qui est devenu bien plus qu’un sport. L’homme assis se lève, shoote à son tour, fait la passe à l’autre qui lui refait la passe et quelques vignettes plus loin, ils sont bien fatigués de tant d’effort. Une (la) femme arrive, vêtue de son seul pagne (c’est la préhistoire), elle semble jouer l’arbitre, puis prenant place sur le rocher, devient public excité. Le jeu entre les deux hommes autour du ballon-pierre devient intense, déchaîné, terrible, jusqu’à la mort. 1-0.

L’espace de jeu de la préhistoire sur lequel le squelette du premier mort du foot blanchit, devient pelouse immense tondue grâce à un petit tracteur. Nous basculons dans la période contemporaine.

Nous pénétrons alors les lieux du foot et suivons les regards, intérieurs, extérieurs sur cette activité incontournable. De la rue, deux clochards (l’un aime, l’autre pas le foot) grappillent des images sur l’ordinateur d’un webcafé. Dans un salon, on se réunit pour regarder et commenter le match. Un garçon joue au ballon dans un jardin. On suit les états d’âmes d’un joueur star. Dans les vestiaires, l’équipe se prépare plus ou moins. Dans les gradins, la masse déguisée exulte et sur la pelouse, bien sûr, ça joue.

La narration ne reste pas collée au réel, au quotidien des expériences de ceux qui regardent ou qui jouent, elle s’échappe du côté du fantastique, du délire, du rêve, autant d’effets créés par ce sport. Un monstre surgit de la pelouse lorsque le garçon cadre parfaitement son tir sur la fenêtre de sa maison et en brise la vitre… Le gardien de but se motive en se qualifiant de génie, fesses tendues vers le stade dans une posture inédite qualifiée de booty shake par le présentateur qui sait toujours quoi dire. Dans une vision fantasmée, les joueurs sont montrés montés chacun sur un énorme pénis, le ballon se mue en spermatozoïde et les cages en vulve. Les liens établis entre foot et sexe masculin sont nombreux. Même si des femmes peuvent revendiquer un intérêt ou une connaissance en la matière (l’album le dit de façon très drôle), le foot reste quand même une affaire d’hommes.

Il y a aussi beaucoup d’ironie dans Hors-jeu. Quand les gouttelettes de rosée perlent à la surface et que ça scintille comme la mer, soupire le jardinier du stade, méditant sur la nature à la fois fragile et robuste des brins d’herbe qui composent la pelouse. Ou bien cette star du foot qui ne veut plus jouer, ne croit plus au collectif, cherche son véritable désir et se demande Peut-être ai-je une approche trop pragmatique du football ?

Chaque petit groupe fixe le ballon, s’agite, débat, se dispute autour d’objets qui lui sont associés : la simulation, l’argent, la superstition, le commentaire et tous les rituels du jeu lui-même. Le ballon sert de lien, il permet de faire la passe entre les hommes, entre les groupes dessinés par Matthieu Chiara.

Je me suis demandée si cet illustrateur aimait le foot. Il y a une distance amusée, parfois critique dans son écriture, mais on sent le connaisseur qui aime dessiner ce jeu, ses gestes, ses lieux. Matthieu Chiara aime sans doute le foot mais ne s’y laisse pas prendre complètement. Il en fait entendre toutes les voix, celles de ses acteurs, promoteurs ou détracteurs. Et au-delà du simple phénomène d’imitation, il creuse sa force d’attraction du côté du fantasme masculin, avec une belle audace et un humour féroce. Tous à vos commentaires !

Né en 1983, diplômé des Arts décoratifs de Strasbourg, Matthieu Chiara a publié Dessins variés, effets divers (Éditions du Monte-en-l’air, 2015), des bandes dessinées et des dessins dans plusieurs revues (Citrus, Fluide glacial, Franky et Nicole).

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