Tous les articles par Isabelle Louviot

Pauvreté et lumière

Nous sommes tous innocents, Cathy Jurado-Lécina, Aux forges de Vulcain, 2015

J.B. Millet, « Délicate étude Paysan nourrissant ses poules », dessin à la mine de plomb, vers 1880

Un extrait pour commencer, large, généreux. Comment dire la belle langue autrement qu’en la citant, largement, généreusement ?

Trop tard : la lame a tranché net la peau de son index, juste au-dessus de l’articulation. La douleur acide le surprend là où il ne l’attendait pas. Un pincement au niveau de la gorge, un gros noyau de sanglots retenant le cri, le confinant dans sa poitrine où il fait un raffut d’enfer. Puis le sang afflue, gouttant sur la chair pâle et humide des légumes, le long des pelures violacées, sur la planche de bois. Éclat du sang sur la nacre du navet.

– T’as encore passé trop de temps sur les livres, Jeannot. Voilà le résultat. T’es en train de nous barbouiller la soupe, là, avec ton sang de cochon. Pousse-toi que je m’y mette et donne ce couteau. Allons ! Va donc t’enturbanner ça avec un linge. Continuer la lecture de Pauvreté et lumière

Volodine, inventeur en tous genres

Écrivains, Antoine Volodine, Le Seuil, 2010

Antoine Volodine est un fabricant en gros. Il ne lésine pas, il aime les accumulations, les énumérations, les saturations. A. Volodine, qui ne s’appelle d’ailleurs peut-être pas comme ça, écrit aussi sous plusieurs pseudonymes connus (Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Eli Kronauer) et peut-être inconnus, invente à tour de bras. Écrivains est un texte fait de sept, unis par la présence dans chacun d’un écrivain. C’est noir, drôle et plein d’inventions. Ce livre, âgé d’à peine sept ans, est épuisé dans sa version papier. Regrets. Restent l’epub et l’occasion. Continuer la lecture de Volodine, inventeur en tous genres

Anne Lima ou Madame Chandeigne

Direction Luxembourg, la station de RER, le jardin, le 11 rue de Médicis. Lieu historique, librairie et éditions José Corti s’y installent en 1938, la librairie des éditeurs associés y est désormais sise. Lieu de mon rendez-vous avec Anne Lima, directrice des éditions Chandeigne, créées voici 25 ans avec Michel Chandeigne. Portrait d’une éditrice discrète, résolue et audacieuse. Continuer la lecture de Anne Lima ou Madame Chandeigne

Histoire d’un décollement

Une chance folle, Anne Godard, Minuit, 2017

L. Fontana, « Concetto speziale, Attesa », 1965. La toile lacérée ouvre une troisième dimension.

Certaines écritures accumulent, édifient, représentent le monde, d’autres dénudent, déplient, déblaient. Les unes ajoutent, les autres soustraient. Celle d’Anne Godard est de celles-ci. Elle se glisse dans les interstices, les gratte, les révèle. L’écriture est investie d’une mission, accoucher d’une langue unique (Pour pouvoir respirer et que ma langue soit la mienne seulement, et non cette viande fibreuse que j’aurais remâchée sans jamais l’avaler). Une chance folle est un récit d’enfance et d’adolescence. Magda, la narratrice part de la trace (le début n’est pas au commencement, ça commence toujours par la fin, c’est-à-dire par la trace de ce qui s’est passé longtemps avant), et remonte dans les anfractuosités de l’être, de la famille. Gravement brûlée toute petite fille, Magda explore, à partir de cette cicatrice-origine. Continuer la lecture de Histoire d’un décollement

La chronique que j’hésitais à écrire

Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher, Quidam éditeur, 2017

« Mur de la liberté », P. Valent, mise en forme de témoignages, mots et objets, collés sur un mur-barrière, un des dix projets de mémorial en hommage aux victimes du Bataclan (choix en cours, 2017)

Ce livre me pose la question que l’auteur s’est posée, même si les contextes n’ont rien à voir. Erwan Larher, romancier, a été blessé le 13 novembre 2015 au Bataclan et écrit là-dessus après avoir un temps refusé de le faire. Je nourris ce blog de livres aimés, je me demande si j’ai aimé ce livre et si j’ai envie d’en parler ici. Dans le doute, je l’emporte sur l’île. Comme un objet qu’on emporte dans son atelier pour voir ce qu’il a dans le ventre. Là, rien à réparer, juste à fouiner un peu, par goût de l’exploration (littéraire). Continuer la lecture de La chronique que j’hésitais à écrire

J comme jardin

Tous sens dehors

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Je ou jardin ? J’ai hésité. Puiser dans le tombereau de choses écrites sur l’autobiographie, l’autofiction, la personne, première, qui s’élance, seule visible, dans l’écriture ou l’espace clos, cultivé, d’agrément ou nourricier, secret ou public, parfois zoologique. J’ai opté pour celui-ci. À cause des images de lectures anciennes qui me sont revenues, La faute de l’abbé Mouret, Bouvard et Pécuchet, Colette, de films aimés (Meurtre dans un jardin anglais, Blow-Up, Shining, Rohmer), d’un puzzle aussi (ces femmes en grandes robes blanches posées dans un immense jardin de 500 pièces signé Claude Monet) qui me donna tant de mal, enfant. Pénétrons donc cet endroit-là coloré, parfumé, sonorisé par l’oiseau, l’insecte ou le vent, dont on peut, aux beaux jours, goûter la framboise velue, ce J comme JARDIN. Continuer la lecture de J comme jardin

I comme île

Imaginaire par nature

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Été, ma petite académie en est à la lettre I, le blog s’appelle comme on sait, tout converge vers cette terre isolée, intrigante, fantasmée, refuge ou prison, bagne ou paradis, confetti ou assez vaste pour faire oublier la mer autour, tropicale ou glacée, avec ou sans îliens, caillou ou plantée d’arbres immenses dont on se demande s’ils ne prennent pas racine en mer. En un mot, court, à la fois féminin et masculin, léger, mille fois chanté, sensuel, le I étirant les lèvres à l’horizontale puis l’L roulé par la langue soudain stoppée dans son élan. Est-il beaucoup de mots de seulement trois lettres qui en entraînent autant dans leur sillage ? D’accord, il y a aussi vie, eau, feu, oui, non, été, mer et quelques autres (cruciverbistes, n’hésitez pas à compléter), mais île a une belle place au soleil des associations.  Le prononcer, c’est déjà partir. Explorations tous azimuts avec I comme ÎLE. Continuer la lecture de I comme île

Ivres de livres

Le corps des libraires, Vincent Puente, La Bibliothèque, 2015

Roland Topor, « Le voyageur immobile », lithographie, 1968, BNF

Quels libraires se reconnaîtront dans Le corps des libraires – Histoires de quelques libraires remarquables et autres choses ? Tous ceux restés attentifs à la folie, même enfouie, qui les a fait choisir cet étonnant métier. Vincent Puente nous fait traverser de drôles de librairies de France ou d’ailleurs, encore ouvertes ou bizarrement disparues. Nous rencontrons des libraires sortis de romans de Franz Kafka, Robert Walser ou Boris Vian et nous rions beaucoup, ce qui n’est pas forcément garanti avec les deux premiers auteurs cités. Continuer la lecture de Ivres de livres

H comme haïku

Les pouvoirs du peu

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Dans La préparation du roman, Roland Barthes consacre plusieurs séances au haïku. C’est avec cette lecture que je me suis vraiment plongée dans la forme poétique nippone. Je ne dirais pas qu’elle me soit devenue familière, mais elle est entrée dans mon paysage littéraire. Cette façon dont le très court se déploie m’intrigue. Tension entre l’économie extrême de mots et l’infini des sens. Comme un pied de nez à l’écriture-même. Humons-voir avec ce H comme HAÏKU. Continuer la lecture de H comme haïku

On sait, on est de la famille

Au cirque, Patrick Da Silva, Le Tripode, 2017

C’est une histoire. Elle est écrite depuis les temps immémoriaux ; elle s’écrit à nouveau ; celle-là même, entre quelques autres. On la connait. Elle ne cesse de s’écrire avec les inflexions, des variantes mais la même. (…) histoire de dire les abîmes qui nous traversent, nous aspirent, que l’on fuit, qui nous fondent, cette violence animale et céleste, qui nous anime, nous agit et nous brûle. Extrait de la postface d’Au Cirque de Patrick Da Silva. J’ai envie de commencer par ces mots de la fin qui disent sans détour l’éternel de l’histoire, l’éternel de ce qui recommence à s’écrire parce que ça a toujours été là et continuera de l’être. Au cirque raconte par la fin une tragédie familiale, mère retrouvée pendue, yeux du père arrachés, langue et sexe tranchés. Et puis, on remonte le fleuve dangereux de l’histoire, convoqués par l’irrésistible envie de savoir. Pourquoi ? Comment ça a commencé ? Qui a fait le coup ? Continuer la lecture de On sait, on est de la famille