Tous les articles par Isabelle Louviot

(Ex)pulsions

De la famille, Valério Romão, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, Chandeigne, 2018

Dans l’élégante bibliothèque Gulbekian, il y avait cette semaine une lecture-conférence sur De la famille, recueil de nouvelles de Valério Romão, fraîchement édité par Chandeigne. Invités à lire et s’exprimer, l’auteur et la traductrice. Lectures alternées d’extraits en portugais et en français puis questions. Valério Romão répond avec un aplomb doux, séduisante pensée, tranchante et sereine. Elisabeth Monteiro Rodrigues parle avec retenue, parfois résistance, de son travail de traductrice, particulièrement difficile sur le texte, la langue de V. Romão, phrases longues dont il faut saisir et garder le rythme, images frappantes à transposer. Onze nouvelles, une écriture qui fouille, se déploie et circule dans les méandres surréalistes de la famille. Un enchantement.

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Sainte Leonora, rêvez pour nous

La vie songeuse de Leonora de la Cruz, texte d’Agnieszka Taborska, traduit du polonais par Véronique Patte, illustrations de Selena Kimball, Éditions Interférences, 2007

Dans la librairie de la rue de Jouy, je l’ai feuilleté, attirée par sa couverture tout en nuances de gris. Une délicate main de femme surplombe un homme barbu, buste penché, accueillant sur son épaule une jambe nue. Détail d’une illustration de l’intérieur. L’ensemble semble se situer dans une église envahie par les eaux, la jambe nue pourrait appartenir à la femme coiffée d’un foulard, qui pleure, regard tourné vers l’homme ou le ciel. Ce n’est pas sûr. D’ailleurs rien n’est sûr dans cet album consacré à Leonora de la Cruz, hormis sa beauté, extérieure et intérieure.

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N comme nom

Passeport de fiction

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Onomastique. Un drôle de mot dans lequel j’entends la contraction sonore d’onanisme et de plastique. Mastiquer des noms propres, en faire l’étude, leur forme, leur choix. Dans un roman, les noms propres sont comme de petites giclées de vie, d’évocations, d’émotions. Passeport vers la fiction, le nom propre ouvre un voyage au lecteur. Du côté de Guermantes au rivage des Syrtes, on galope avec Emma Bovary, on part en quête de Moby Dick. Et pour celui qui prend pseudonyme, le nom est passeport vers l’écriture. Les exemples abondent, du besoin de distinguer deux identités (Marguerite de Crayencour devenue Yourcenar par la grâce de l’anagramme) à celui de cacher, jouer avec elles (Gary/Ajar, faces d’une même pièce, la ribambelle d’hétéronymes d’Antoine Volodine). De quoi le nom est-il le nom ? Virée en terre onomastique avec N comme NOM.

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L’urgence de peindre

Charlotte Salomon, Vie ? ou Théâtre ?, Le Tripode, 2015 // Ceija Stojka, Une artiste rom dans le siècle, éditions Fage, catalogue de l’exposition, la Maison rouge, 23 février au 20 mai 2018

Deux femmes, l’une juive allemande née en 1917, l’autre rom autrichienne née en 1933. Deux déportées à Auschwitz en 1943, l’une en octobre, elle est assassinée à son arrivée, l’autre en mars, elle survivra. Deux peintres, l’une passée par les Beaux-Arts de Berlin, l’autre autodidacte. Deux artistes prises par l’urgence de croiser images et mots pour se raconter. L’œuvre de l’une a été magnifiée par un étonnant objet d’édition paru au Tripode (déjà évoqué ), celle de l’autre, actuellement exposée à la Maison rouge, a heureusement retardé la fermeture du lieu. L’urgence de montrer. L’une s’appelle Charlotte Salomon, l’autre Ceija Stojka. Mêmes initiales. Rencontre avec deux femmes, deux œuvres totales, deux urgences.

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M comme mélancolie

Le mot et la chose

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Presqu’un nom de fleur. L’attaque en douceur du m, l’allitération en l avec, intercalée, la petite dureté du c. Mot-mélodie dont j’ai toujours senti l’accord entre son et sens. Léo Ferré me l’a beaucoup chantée. Retour aux sources : addition grecque de mélas (noir) et khôle (bile), bile noire, l’une des quatre humeurs, celle qui cause la tristesse, détectée par Hippocrate à l’aube de la médecine. Marée ancienne, la mélancolie s’est largement déployée dans les champs de la psychologie et de la littérature. Des écrivains en sont affligés, ils se consolent avec l’inspiration qu’elle délivre. Onde parfois fertile. Petit bain dans une eau ténébreuse avec M comme MÉLANCOLIE.

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L’aube enflammée de l’écrit

Le démon de saint Jérôme, L’ardeur des livres, Lucrèce Luciani, La Bibliothèque, 2018

Saint Jérôme dans son cabinet d’étude, Colantonio, vers 1445-1450 (Musée di Capodimonte, Naples)

Avant, je rangeais mes livres, verticalement, selon un ordre explicite, dans un endroit unique, nommé bibliothèque. Aujourd’hui, ça dépend. Parfois, mes bureaux, meuble et espace, en sont couverts, piles inégales, entassements qui ne parlent qu’à moi. En désordre, à portée de main, ils témoignent de plaisirs passés ou en promettent de nouveaux. Parfois, insupportée par l’invasion, je reprends la main. Je range. Je retrouve la couleur du plancher, mes rayonnages, un air sage et mon chat, la douce chaleur de l’ordinateur. Une longue guerre est engagée avec les livres, alternance de combats et de trêves, de plaisirs (ce qu’ils ouvrent, confortent, apaisent) et de rages (les mauvais livres dont on se débarrasse, l’infini de ceux qu’on ne pourra lire, l’oubli de ceux qu’on a aimés). Je lis plusieurs livres à la fois, picore ou dévore, j’en ai toujours deux ou trois dans mon sac, plein à côté de mon lit et je ne reviens pas sur les bureaux. L’histoire de l’objet m’intéresse. Folle de livres et de littérature, j’aime mes homologues. Saint Jérôme en était un et Lucrèce Luciani me paraît aussi bien toquée.

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Naïvetés

Détenues, Bettina Rheims, Gallimard, 2018

Dans la Sainte-Chapelle du château de Vincennes se tient jusqu’au 30 avril l’exposition de Bettina Rheims, Détenues. Détachée de toute construction, très haute, longs rectangles de vitraux miroitant dans le soleil, la Sainte-Chapelle a quelque chose de fier, de prétentieux, d’exalté. À l’intérieur, c’est une autre histoire qui est racontée avec ces photographies. Encouragée par Robert Badinter, B. Rheims a photographié des femmes en prison. Chacune se découpe sur un mur blanc, assise sur un tabouret que l’on ne voit pas, et nous circulons, corps minuscules dans l’édifice imposant, parmi ces images de femmes nous regardant ou pas, enfermées à Rennes, Poitiers-Vivonne, Roanne ou Lyon-Corbas.

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David Meulemans veut déchirer le réel

Un nouvel éditeur-Robinson sur l’île… Rappel du jeu pour les distraits ou les fraîchement débarqués, je rencontre un éditeur, créateur de sa maison, explorateur-découvreur à sa façon de la terre littéraire, je lui soumets quelques questions plus ou moins métaphoriques, et tire son portrait en images et en mots. Deuxième étage au 212 de la rue Saint-Martin. Je traverse d’abord une belle salle blanche, lumineuse. Aux murs, l’intégrale de la revue Esprit fondée en 1932 par Emmanuel Mounier, au centre, une longue table rectangulaire autour de laquelle s’installe régulièrement la rédaction. Après un petit couloir et quelques marches, j’accède à l’antre de David Meulemans. Né en 1978, normalien, il a abandonné l’enseignement de la philosophie pour créer en 2010, les éditions Aux forges de Vulcain. Portrait d’un artisan humble et ambitieux. Continuer la lecture de David Meulemans veut déchirer le réel

Raconte-moi

et filii, Patrick Da Silva, Le Tripode, 2018

Toute rencontre avec un livre a son histoire. Le 30 janvier dernier, je me rends à la librairie Delamain, 155 rue Saint Honoré, métro Palais royal. Devant, la Comédie française, derrière, le Louvre. Concentré d’art, de culture, d’histoire, de Paris. Y est invité Patrick Da Silva, auteur de Au cirque, emporté sur l’île. Au programme, lecture d’extraits de ses deux derniers textes, Les pas d’Odette et et filii. Tout ce petit monde publié par le Tripode. Autour de 60 ans, solide, posé, P. Da Silva, s’assied face au public. En main, un petit livre rose (Les pas d’Odette) qu’il n’ouvrira pas. Il sait son texte par cœur. Belle voix grave, lenteur de l’élocution. Si comme dans un jeu d’enfant, j’avais compté, je serais allée jusqu’à trois avant d’être emportée. Oubliés la librairie Delamain, la Comédie française, le Louvre, le Palais royal et Paris, balayés par la voix du conteur. Continuer la lecture de Raconte-moi

L comme lettre

Chère, cher,

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

J’aime les lettres, en écrire, en recevoir, en lire. J’aime le brut, le chaud, l’instantané de la lettre, une suspension, dire un moment à un autre, le figer par des mots que l’on ne reverra plus (une écriture de la perte) sauf si, comme aujourd’hui, on les saisit sur un clavier. J’aime cet échange incertain, interrompu par les rencontres et les mots dits de vive voix. Les lettres, pointillés d’une relation. En suivre quelques-uns, bribes de spontanéité, dans une chronique un peu décousue, nommée L comme LETTRE. Continuer la lecture de L comme lettre