Tous les articles par Isabelle Louviot

J comme jardin

Tous sens dehors

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Je ou jardin ? J’ai hésité. Puiser dans le tombereau de choses écrites sur l’autobiographie, l’autofiction, la personne, première, qui s’élance, seule visible, dans l’écriture ou l’espace clos, cultivé, d’agrément ou nourricier, secret ou public, parfois zoologique. J’ai opté pour celui-ci. À cause des images de lectures anciennes qui me sont revenues, La faute de l’abbé Mouret, Bouvard et Pécuchet, Colette, de films aimés (Meurtre dans un jardin anglais, Blow-Up, Shining, Rohmer), d’un puzzle aussi (ces femmes en grandes robes blanches posées dans un immense jardin de 500 pièces signé Claude Monet) qui me donna tant de mal, enfant. Pénétrons donc cet endroit-là coloré, parfumé, sonorisé par l’oiseau, l’insecte ou le vent, dont on peut, aux beaux jours, goûter la framboise velue, ce J comme JARDIN. Continuer la lecture de J comme jardin

I comme île

Imaginaire par nature

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Été, ma petite académie en est à la lettre I, le blog s’appelle comme on sait, tout converge vers cette terre isolée, intrigante, fantasmée, refuge ou prison, bagne ou paradis, confetti ou assez vaste pour faire oublier la mer autour, tropicale ou glacée, avec ou sans îliens, caillou ou plantée d’arbres immenses dont on se demande s’ils ne prennent pas racine en mer. En un mot, court, à la fois féminin et masculin, léger, mille fois chanté, sensuel, le I étirant les lèvres à l’horizontale puis l’L roulé par la langue soudain stoppée dans son élan. Est-il beaucoup de mots de seulement trois lettres qui en entraînent autant dans leur sillage ? D’accord, il y a aussi vie, eau, feu, oui, non, été, mer et quelques autres (cruciverbistes, n’hésitez pas à compléter), mais île a une belle place au soleil des associations.  Le prononcer, c’est déjà partir. Explorations tous azimuts avec I comme ÎLE. Continuer la lecture de I comme île

Ivres de livres

Le corps des libraires, Vincent Puente, La Bibliothèque, 2015

Roland Topor, « Le voyageur immobile », lithographie, 1968, BNF

Quels libraires se reconnaîtront dans Le corps des libraires – Histoires de quelques libraires remarquables et autres choses ? Tous ceux restés attentifs à la folie, même enfouie, qui les a fait choisir cet étonnant métier. Vincent Puente nous fait traverser de drôles de librairies de France ou d’ailleurs, encore ouvertes ou bizarrement disparues. Nous rencontrons des libraires sortis de romans de Franz Kafka, Robert Walser ou Boris Vian et nous rions beaucoup, ce qui n’est pas forcément garanti avec les deux premiers auteurs cités. Continuer la lecture de Ivres de livres

H comme haïku

Les pouvoirs du peu

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Dans La préparation du roman, Roland Barthes consacre plusieurs séances au haïku. C’est avec cette lecture que je me suis vraiment plongée dans la forme poétique nippone. Je ne dirais pas qu’elle me soit devenue familière, mais elle est entrée dans mon paysage littéraire. Cette façon dont le très court se déploie m’intrigue. Tension entre l’économie extrême de mots et l’infini des sens. Comme un pied de nez à l’écriture-même. Humons-voir avec ce H comme HAÏKU. Continuer la lecture de H comme haïku

On sait, on est de la famille

Au cirque, Patrick Da Silva, Le Tripode, 2017

C’est une histoire. Elle est écrite depuis les temps immémoriaux ; elle s’écrit à nouveau ; celle-là même, entre quelques autres. On la connait. Elle ne cesse de s’écrire avec les inflexions, des variantes mais la même. (…) histoire de dire les abîmes qui nous traversent, nous aspirent, que l’on fuit, qui nous fondent, cette violence animale et céleste, qui nous anime, nous agit et nous brûle. Extrait de la postface d’Au Cirque de Patrick Da Silva. J’ai envie de commencer par ces mots de la fin qui disent sans détour l’éternel de l’histoire, l’éternel de ce qui recommence à s’écrire parce que ça a toujours été là et continuera de l’être. Au cirque raconte par la fin une tragédie familiale, mère retrouvée pendue, yeux du père arrachés, langue et sexe tranchés. Et puis, on remonte le fleuve dangereux de l’histoire, convoqués par l’irrésistible envie de savoir. Pourquoi ? Comment ça a commencé ? Qui a fait le coup ? Continuer la lecture de On sait, on est de la famille

Jacques Damade, militant dilettante

Rendez-vous est pris avec le premier éditeur-Robinson de ma série. L’été est là, la rue de presque midi est un four, les volets clos de l’appartement font de piètres remparts contre l’épuisante chaleur. Jacques Damade a créé les éditions de la Bibliothèque voici 25 ans. Il est fier de ce nom, qui a la force de sa simplicité. LA bibliothèque c’est la sienne, les autres ont besoin pour exister d’un qualificatif (nationale, très grande) ou d’un nom propre, la célébrité de ce dernier disant la dépendance du lieu à son égard. Les éditions de la Bibliothèque se suffisent à elles-mêmes. Portrait d’un éditeur qui cultive le singulier. Continuer la lecture de Jacques Damade, militant dilettante

Où commence la littérature ?

Le Grand Paris, Aurélien Bellanger, Gallimard, 2017

Peu après son arrivée de Pologne en France, en 1971, Eustachy Kossakowski photographie les 159 panneaux marquant l’entrée dans Paris (Musée Nicéphore Niepce, Châlon-sur-Saône). Ces photographies ont été présentées dans l’exposition « Six mètres avant Paris » au Mac Val (avril 2017).

Hors la mention roman imprimée sur la couverture ivoire de la célèbre collection de Gallimard, qu’est-ce qui fait du Grand Paris signé Aurélien Bellanger un roman ? La question m’a travaillée durant 476 pages. Au-delà du genre dans lequel classer un texte, il y a la question de ce qui fait littérature, sa germination, son éclosion dans un texte, ce dernier en devenant véritablement porteur. Continuer la lecture de Où commence la littérature ?

L’homme d’images qui aimait les mots

Quand j’étais photographe, Nadar, A propos, 2017

Nadar, Autoportrait tournant, 1865

Dans son atelier du 113 rue Saint-Lazare, il a réalisé de nombreux et beaux portraits d’artistes. Né avec les premières recherches de Nicéphore Niepce, il a suivi les trouvailles de Daguerre (la fixation sur plaque argentée d’une image) et participé aux premiers pas d’une technique devenue art. Nadar a 80 ans quand parait son ouvrage Quand j’étais photographe.  Quatorze récits vifs et souvent drôles pour saisir l’étonnant de l’invention photographique. Les éditions A propos ont eu la bonne idée d’exhumer ces textes. Ils paraissent enrichis (avant-propos, notes de Caroline Larroche, historienne de l’art, chronologie et bibliographie) et illustrés. Plongée dans le tourbillon du XIXe siècle avec un homme qui aimait autant les images que les mots. Continuer la lecture de L’homme d’images qui aimait les mots

Proust avant Proust

Sur la lecture, Marcel Proust, Actes Sud, 1988

Marcel Proust en 1900

Tentant de rendre hommage, ici, aussi, à Françoise Nyssen fraîchement nommée ministre de la Culture. Fille d’Hubert, disparu en 2011, créateur de l’étonnante entreprise au nom claquant aux vents de la belle ville d’Arles, elle a creusé le sillon singulier d’une maison qui, loin de Paris, a souhaité éditer autrement. Formats étroits, papier ivoire, auteurs du monde, lieu de pensée, d’arts et de culture, Actes Sud pourrait se définir par ce concentré-là. Impression en l’énonçant de ne dire que l’évidence qui s’est peu à peu imposée depuis 1977. Peut-être que ce qui me frappe le plus c’est que cette maison ait réussi à incarner, en relativement peu de temps et avec autant de force, l’attachement, les liens profonds et nourris avec une tradition, une histoire de la culture, des arts et de la littérature. Mince de ses 64 pages, né préface, Sur la lecture de Marcel Proust a été édité en 1988 de façon autonome par la maison arlésienne. Si Anne Walter, cinéaste et romancière qui a eu l’idée de cette publication détachée mais ancrée dans l’histoire de l’art de la littérature, m’avait demandé une préface à ce qui n’en était plus une, voici l’histoire que j’aurais racontée… Continuer la lecture de Proust avant Proust