Des absentes au goût d’absinthe

Minuit en mon silence, Pierre Cendors, Le Tripode, 2017 // Une autre Aurélia, Jean François Billeter, Allia, 2017

Ce sont deux textes courts, une centaine de pages chacun. Je les ai lus rapprochés dans le temps et je les ai rapprochés autrement. Chacun est centré sur une absente, une absence. Dans Minuit en mon silence, un jeune soldat allemand, avant de repartir au front avec la certitude d’y mourir, adresse une lettre d’amour à une jeune Else rencontrée avant la guerre à Paris. La lettre est datée du 28 septembre 1914. Dans Une autre Aurélia, Jean François Billeter, 78 ans, recense sous la forme d’un journal serré, ses impressions après la mort de sa femme, Wen, le 9 novembre 2012. Deux femmes aimées qui s’éloignent, deux hommes qui formulent leur solitude, deux jeux d’aller-retour entre présence et absence, deux textes d’une grande densité émotionnelle.

Minuit en mon silence est un long poème, un concentré de sens. C’est le genre de petit livre qui frappe, à l’adolescence, et demeure pierre noire satinée, distincte, sur le chemin d’une vie de lecture. Je me dis que si je l’avais lu à 17 ans, il aurait joué ce rôle-là pour moi, comme le fit Lettres à un jeune poète de Raina Maria Rilke, d’ailleurs cité en quatrième de couverture. La prose de Pierre Cendors est travaillée, brodée, ourlée, précieuse, creusée. Elle joue avec les ombres, la mort au bout, les silences, trouver le sien à l’intérieur, l’amour, figure pleine et fantomatique. De la belle ouvrage, poignante et philosophique.

Une autre Aurélia est formée de bribes datées du 12 novembre 2012 au 16 avril 2017. Au début, quotidiennes, elles s’espacent ensuite, le rapport avec l’épouse défunte est en perpétuel changement, comme une eau soumise aux variations de la lumière. J.F. Billeter creuse au-delà de la mort, ce qui faisait la vie avec Wen, tout en découvrant et nommant sa nouvelle vie sans elle. 12 novembre 2012. Ne pas chercher d’images d’elle. Quand j’en cherche, elles sont décevantes, ne sont pas celles que je voudrais. Il faut que l’émotion naisse et que l’image vienne d’elle-même – ou ne vienne pas. (…) 15 nov. Sieste. Accepter l’émotion, comme on le fait de la pluie en avril. Veut-on me consoler ? – Surtout pas.

J.F. Billeter vit pleinement sa nouvelle condition d’être traversé par la perte d’un autre. Sismographe de lui-même, il détaille, acharné, proustien. 23 nov. (…) le souvenir est une activité de l’imagination qui se développe en moi, au sein de l’activité par laquelle je suis présent à moi-même. Cette présence est incompatible avec l’idée de l’absence. Mais d’où vient cette idée fatale ? Du langage. L’imagination rend manifeste les tensions, les conflits, les transformations de mon activité, mais ne connait pas la négation, qui n’existe que dans le langage. (…) Le souvenir est un début de présence qui se forme en nous. Le néant interrompt ce développement, cette interruption provoque une sidération. J’ai trouvé un moyen de l’éviter : accepter le souvenir naissant comme une forme de présence, sans y ajouter l’idée d’absence.

Le texte de P. Cendors creuse aussi l’impasse des mots. Si les mots savent habiller nos sentiments et nos pensées, ils échouent à nous mettre à nu. La nudité de l’être use leur étoffe jusqu’à atteindre une transparence peu dicible. Ainsi, j’étais silencieux au-dehors, nu au-dedans et transpercé de part en part. Rien de ce que je vivais, cependant ne paraissait sur mon visage, sinon peut-être dans son immobilité, une sorte d’absence tendue, de pâleur forclose, d’intime défaillance.

Les deux textes diffèrent sur un point fondamental. Minuit en mon silence est le récit d’un amour de loin. Les amants se sont à peine vus, touchés. Une autre Aurélia s’énonce après une longue et heureuse vie commune.

Pour le jeune soldat, Une certaine distance est plus complice qu’une complicité qui comprime. Un certain règne de l’espace est mieux à même de hausser, jusqu’à sa cime la plus fine, l’efflorescence de l’intime. Éloge de l’amour plutôt que d’un amour. Il est, pour celui qui aime, une solitude nuptiale de l’amour dont l’intensité des fulgurations finit par exclure la compagnie de l’amante. L’amour devient essence, concentré, point ultime, détaché des formes qu’il prend dans la vie.

J.F. Billeter reconstitue le sentiment amoureux après la perte de son amour. Je comprends ce qui se passe quand on tombe amoureux. L’activité dont je suis fait, qui peine à s’appréhender elle-même comme un tout, s’éprend : elle adopte la forme de la personne aimée et accède par là à un degré d’unité qui lui manquait. Elle se perçoit elle-même sous la forme de l’autre, elle est habitée. On a l’autre en soi et hors de soi, ce qui crée une surréalité, un vertige.

Dans les deux textes, l’absence est une magnifique condition pour dire l’amour, la place qu’il prend, indissociable de la mort, de la solitude, du silence. Deux textes qui m’ont tenue dans une sorte d’éther émotionnel et philosophique. Des absentes au goût d’absinthe. J’en suis sortie ivre.

Né en 1968, Pierre Cendors a écrit plusieurs romans (dont Les archives du vent, Le Tripode, 2015), des nouvelles et des recueils de poésie. // Né en 1939, sinologue, Jean François Billeter a publié plusieurs essais dont L’art chinois de l’écriture (Skira, 1989) ou Trois essais sur la traduction (Allia, nouvelle édition en 2017).

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