Bombe à fragmentation

Autisme, Valério Romão, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, Chandeigne, 2016 

autismeJ’ai commencé à lire Autisme juste après avoir vu le film de Julie Bertuccelli, Dernières nouvelles du cosmos (2016). Ce documentaire raconte l’étonnante évolution d’une jeune fille autiste. Grâce à la dévotion et à la profonde intelligence de sa mère, Hélène est parvenue à l’âge de 20 ans à s’exprimer et accepte désormais le contact (toucher, échanges de paroles) avec les autres. Par l’intermédiaire de casiers emplis de lettres, Hélène compose des mots et parle une langue poétique aiguisée. La talentueuse réalisatrice (auteure du merveilleux Cour de Babel, 2014) montre ce cheminement troublant, magnifique. La mère pose un regard affranchi sur sa fille dotée d’une émouvante puissance verbale.

Le roman de Valério Romão expose un tout autre versant de l’autisme. Il en dit la surface lisse, épaisse, dure, contre laquelle viennent se cogner les parents. Autour du petit Henrique, cinq adultes, ses parents, Marta et Rogério, ses grands-parents maternels et dans l’ombre, le grand-père paternel. Si avec le documentaire de J. Bertuccelli, on pénètre le monde d’Hélène par ses propres mots cinglant de vérité, rien de tel dans le roman portugais. Henrique ne parle que dans les rêves de ses parents. On ne voit l’autisme que par ceux qui, autour, le subissent et tentent, en vain, de le faire reculer.

La chronologie de la narration est dissoute, l’écoulement du temps a implosé. Après le prologue dans lequel est annoncé l’accident de voiture dont Henrique a été victime, s’égrènent plusieurs face-à-face piégés (entre mère et enfant, entre parents, Rogério avec lui-même). Le romancier distille les séquences par bouts pour mieux dire le heurté, le fragmenté, l’impossible lien. Nous entendons la voix de la mère qui répète à Henrique les mêmes mots, bêtifie, s’épuise, se sacrifie, se perd. Nous entendons les voix de Marta et Rogério qui se déchirent dans l’attente de nouvelles, parqués à l’accueil des urgences. Nous entendons la voix de Rogério qui écrit ou explore son impasse paternelle avec son analyste.

Eli in my sweatshirt, photographie de Timothy Archibald, série Echolilia conçue avec son fils autiste (2013)
Elijah with the baby, photographie de Timothy Archibald, série Echolilia conçue avec Eli, son fils autiste (2008)

L’autisme compte un avant et un après. Avant sa découverte, des signes que les parents écartent facilement. Il ne parle pas… on ne réussit pas à ce qu’il nous dispute un jouet…il ne bouge pas, tout content de ce qu’il a dans la main… glisse l’éducatrice au père qui la tient à distance, la méprise, l’insulte même intérieurement.  Puis débutent de petits allers et retours entre doute, idée que l’enfant est simplement spécial, qu’il a peut-être quelque chose. Enfin ne manque plus qu’un mot. C’était l’accouchement à l’envers, le corps tout entier était déjà sorti et il ne manquait plus que la tête de la phrase, le cerveau de la phrase… Marta, je crois qu’il est autiste. La mère répond Je sais. Henrique a un peu plus de deux ans.

Le texte est travaillé dans une langue parfois simple, directe, parfois pleine de méandres, souvent caustique et noire. Les dialogues, secs, débordent d’ironie et de violence. Plusieurs scènes m’ont arraché de sombres sourires. Rendez-vous avec le Fabuleux docteur qui confirme une perturbation générale du comportement mais prédit que tout ira bien et qu’à force de persévérance, l’enfant atteindra la normalité. Terribles disputes entre Rogério et Marta, dégoûts que s’inspirent les grands parents… Autant de pièges qui se resserrent. Au point que l’on se demande si le petit Henrique est vraiment le plus enfermé de tous.

T. Archimbald, photographie issue de la série Echolilia (2008)
T. Archimbald, photographie issue de la série Echolilia (2008)

De nombreux témoignages ont été publiés sur l’autisme, généralement écrits par des parents. Compte rendu du diagnostic médical, de l’évolution des traitements, des résultats, tout cela poussé par la nécessité de partager l’impartageable avec son enfant. En littérature, L’enfant bleu d’Henry Bauchau raconte la façon dont une psychanalyste suit un adolescent très perturbé, discernant peu à peu sa puissante imagination et ses dons artistiques. Comme dans Dernières nouvelles du cosmos, c’est un versant lumineux, créateur qui est montré.

Choisissant aussi la voie littéraire, V Romão assume d’ausculter ici la seule noirceur de l’autisme. L’action se déroule sur une courte période, autour des deux ans de l’enfant. On peut penser que des progrès surviendront par la suite (comme dans Dernières nouvelles du cosmos). Mais le romancier préfère délimiter son champ miné. Il se concentre sur la souffrance, l’impuissance des parents et plus particulièrement celle du père. Autisme est d’ailleurs annoncé comme le premier volume d’une trilogie consacrée à l’échec de la paternité.

Radical, assumant sa noirceur, Autisme est une bombe à fragmentation qui fait exploser paternité, couple, élan vital. C’est la plongée courageuse dans la turpitude d’un père qui ne parvient pas à l’être.

Né en France en 1974, Valério Romão est rentré au Portugal enfant. Après des études de philosophie, il se consacre à l’écriture. Il est également poète, traducteur (Virginia Woolf, Samuel Beckett) et homme de théâtre. Paru en 2012 au Portugal, Autisme est son premier roman.

5 réflexions au sujet de « Bombe à fragmentation »

  1. En voyant le titre, je me suis demandé si la critique allait porter sur le très intéressant livre de Henry Parker, « Anatomie d’un soldat » ou sur celui de Laurent Gaudé, très fragmenté, « Ecoutez nos défaites ». Je faisais… fausse route ! Je vais donc me précipiter sur « Autisme », au risque d’être autant bouleversé qu’en voyant le renversant « Dernières nouvelles du cosmos ».
    Et, une fois de plus, bravo pour le choix icono !
  2. Mais Claire, tu sais bien que tu peux aussi parler des livres que tu n’as pas lus… souviens-toi : http://suruneilejemporterais.fr/petite-histoire-dun-retournement/
    Pierre Bayard te donne quelques techniques et sur le blog, cela crée des ouvertures, peut-être fragiles, peut-être incertaines, mais c’est ça qui est bien ! Tu vois, moi par exemple, je te conseille un livre que je n’ai pas lu mais que je vais lire, « Marcher droit, tourner en rond » d’Emmanuel Venet (Verdier, 2016). Un homme atteint du syndrome d’Asperger, se livre. Cela commence comme ça « Je ne comprendrai jamais pourquoi, lors des cérémonies de funérailles, on essaie de nous faire croire qu’il y a une vie après la mort et que le défunt n’avait, de son vivant, que des qualités. Si un dieu de la miséricorde existe, on se demande bien au nom de quel caprice il nous ferait patienter dans cette vallée de larmes avant de nous octroyer la vie éternelle ; et si les humains se conduisaient aussi vertueusement qu’on le dit après coup, l’humanité ne connaîtrait ni les guerres ni les injustices qui déchirent les âmes sensibles. »
  3. S’il ne l’a déjà fait, je suggère que Daniel Fasquelle lise « Autisme » et voie « Dernières nouvelles du cosmos ». Histoire d’y réfléchir avec la plus grande ouverture possible, seule façon de faire pour un sujet pareil…
  4. Le 8 décembre, un député de Les Républicains (de droite), Daniel Fasquelle met en débat à l’Assemblée nationale une proposition de résolution sur l’autisme dont l’un des buts est d’exclure la psychanalyse des traitements.
    Je ne sais pas qu’elle est ou qu’elle peut être l’apport de la psychanalyse au traitement de l’autisme, mais le fait de la mettre dans le même sac que le « packing » et « toutes les approches maltraitantes » (sic) ne me semble pas de nature à présager d’un débat intelligent.
  5. Moins sombre (parce que ce « Autisme » me fera (ferait ?) pleurer), sur l’autisme : « Le bizarre incident du chien pendant la nuit ». Pas vraiment sur l’autisme d’ailleurs puisque l’auteur (Mark Haddon) a dit lui-même que ses connaissances sur l’autisme étaient très limitées et recommandait de plutôt s’adresser à des spécialistes…
    Du coup, en plus spécialiste, « Embrasser le ciel immense », de Daniel Hammet, où il parle de… lui, autiste Asperger génial, et de la façon dont (il pense que) fonctionne son cerveau. Il a écrit d’autres livres sur son autisme (« Je suis né un jour bleu »), mais je ne les ai pas lus. Je ne suis déjà pas très bavarde sur ceux que j’ai lus, alors sur ceux que je n’ai pas lus…

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