Corps parlants

Vodka, Emmanuelle Jay, illustrations de Noémie Chust, Michel Lagarde, 2016 /// Le corps de la langue, Julien Bosc, préface de Bernard Noël, Quidam éditeur, 2016

P. Picasso, Figures au bord de la mer, 1931, RMN – Grand Palais

Deux livres reliés par les plaisirs du corps et les mots pour les dire. Deux livres qui explorent des corps qui parlent du plaisir qui les traverse. Deux textes poétiques qui mettent chacun en présence un corps de femme et un corps d’homme. Deux textes qui font chacun parler une femme. Vodka est écrit par Emmanuelle Jay, Le corps de la langue par Julien Bosc.

Le temps d’une vodka, glacier ardent, une femme dit l’acte amoureux en cours, ce que ça lui fait, ce qu’elle fait, ce qu’ils font. Elle se sert des mots pour parcourir les corps et les plaisirs qu’ils se donnent. Ta B. dans ma B. / Tes D enfoncés / ma L. sur ton T. / Nos Y mélangés. / Je t’aime du plus profond de mon C. et de mon V. / Notre Alpha jouit. Glissements de sens extraits des proximités sonores (J’ai trop peur. Torpeur. Trop peur d’être heureuse. Je suis trop heureuse). Serge Gainsbourg est tout proche. Bobby Lapointe n’est pas loin (Tu m’étends… dresse). Paroles d’une longue chanson d’amour dont la musique est à écrire. Cela s’y prête, se donne même pleinement, j’en suis sûre !

Le texte dialogue avec les dessins aux crayons de Noémie Chust, étudiante à la Haute école des arts du Rhin. La jeune illustratrice joue avec les corps, les déforme, les soude, les ampute, plongeant l’ensemble dans un grand bain surréaliste. Vodka dit la douceur passionnée de la jeune fille en émoi qui explore et veut s’installer dans la durée heureuse de la continuité amoureuse.

Dans Le corps de la langue, Julien Bosc entreprend une tout autre expérience d’écriture. Une femme est payée par un homme pour pouvoir tout lui demander (ne jamais dire non / aller aussi loin qu’elle le voulait sans compter sur rien). Le temps d’un long poème, nous suivons la vie de ce singulier contrat. En échos à la poésie de Georges Bataille, la langue est sans détours (elle a dit aimer /voulu savoir pour lui / a dit aussi aimer comment il suce / que cela la mouille). La femme demande, dit ce qu’elle aime, se réjouit (j’aurais pu sans vous vous savez / jouir sans vous / mais c’était délicieux de vous voir n’être rien que ce que je veux mon chéri). Le texte court sur les pages, aéré par de grands blancs, silences non vides, rythmant cette avancée des corps et de la langue pour les dire.

Ce long dialogue d’où seule la voix de la femme ressort prend l’allure d’un lent rapprochement des sens propres et figurés, de la langue qui parle et de celle qui lèche, du verbe et du corps, de ce qui se dit et ce qui se sent, comme si tout cela fusionnait. Pouvoir de l’écriture de mêler ce qui communément se cloisonne. Dans la préface au Corps de la langue, le poète Bernard Noël souligne l’exigence toujours plus vive d’avoir à accorder le sens des mots à leur effet. Et, conclut-il, on croit assister à une cérémonie sensuelle allant ainsi d’un bord à l’autre de la peau et du mot tandis que la lecture met en mouvement un retour du mot dans notre peau avec pour conséquence peu à peu perçue l’épanchement d’une sensation toujours plus vivement pensive…

Si Vodka est succession d’élans, d’impulsions qui disent et appellent le plaisir, Le corps de la langue ressemble plus à une descente dans des profondeurs accessibles par la seule lecture, zones de fusions souterraines entre mots et sens.

Emmanuelle Jay a écrit un premier livre Plus long le chat dans le brume, aux Éditions Adespote, maison qu’elle a co-créée. Les illustrations de Noémie Chust font actuellement l’objet d’une exposition à la galerie treize-dix, récemment ouverte par Michel Lagarde qui édite Vodka.

Né en 1964, Julien Bosc a écrit une douzaine de recueils de poèmes dont De la poussière sur vos cils (La tête à l’envers, 2015) et La coupée (Potentille, 2016). Il a créé une maison d’édition le phare du Cousseix dédiée à la poésie contemporaine.

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