Delphine de Vigan, démiurge d’elle-même

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan, Lattès, 2015

E. Hopper, Chop-suey, 1929, Collection of Barney A. Ebsworth
E. Hopper, Chop-suey, 1929, Collection of Barney A. Ebsworth

J’ai lu ce livre comme on mange trop vite, sans prendre le temps de respirer, de savourer. Il me semble qu’il appelle ce type de lecture. Quelque chose de frénétique, d’excitant. C’est après cette lecture éclair que j’ai eu envie de faire ma première chronique littéraire*. A l’intensité de ma lecture répondait l’intensité d’une envie d’écrire. Le sujet n’y était sans doute pas pour rien. Avec D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan, nous fait entrer dans sa cuisine d’auteur, son intérieur, celui d’un écrivain qui peine à écrire. Le roman met en scène la rencontre de deux femmes. Delphine et L. s’aiment, se détestent, se cherchent, se fuient, s’engueulent, s’intéressent profondément l’une à l’autre.

L’écriture du roman est simple, banale. Sous prétexte de reconstituer une histoire annoncée comme vraie, la narration est précise, méticuleuse. Pas d’envolée lyrique, pas d’exaltation. Tout reste au plus près du quotidien, englué. Pourtant, et c’est le paradoxe de ce roman, cette écriture formelle presque terne, coexiste avec un processus de démultiplication des lectures, comme si Delphine de Vigan contraignant d’un côté sa plume pour que rien ne dépasse, s’employait d’un autre, de façon sourde et résolue, à donner à son texte une étonnante amplitude, une singulière épaisseur.

Plusieurs couches se superposent. La première, évidente, que cherche à nous imposer l’auteur, qui recouvre les autres pour tenter de les masquer – est celle du thriller (les citations extraites de romans de Stephen King dans chacune des trois parties, y contribuent) . C’est l’histoire d’une manipulation. L. rencontrée dans une soirée, prend peu à peu possession de Delphine, s’installe dans sa vie, veut la forcer à écrire le vrai (qui seul, selon L., intéresse les lecteurs), se fait héberger par elle, la coupe de ses amis. Delphine est fascinée par L., parfaite, intuitive, intense, courageuse. Elles ont le même âge, la quarantaine. L. se dit prête à aider Delphine à retrouver le chemin de l’écriture, la vraie, l’unique, celle qui la relie à elle-même.

Cette première lecture ne tient pas très longtemps. Trop de bizarreries interrogent le lecteur sur l’identité de cette femme nommée L. Pourquoi est-elle la seule à ne pas avoir un vrai prénom alors qu’en second plan, évoluent François, Paul et Louise ? Comment se fait-il que l’amitié profonde entre Delphine et L, n’ait jamais aucun témoin, L. s’éclipsant systématiquement quand une rencontre avec un tiers se profile ? Comment croire que L. et Delphine aient pu être dans la même classe de khâgne sans que Delphine ne s’en souvienne, même après de longues conversations avec L., et sans que la photo de classe, précieusement gardée par Delphine, n’en porte la trace ?

Toutes ces questions trouvent la même réponse : L. n’existe pas en tant que personnage réel du roman. C’est une figure représentant une sorte de surmoi de Delphine de Vigan. Et le brave François, amant qui passe son temps à lire les autres et à prendre le large, ne s’y trompe pas lorsqu’il suggère à la fin du roman, que peut-être Delphine a eu besoin d’inventer L. pour écrire.

C’est la deuxième couche du roman, deuxième lecture. L’écrivain est tiraillée entre l’envie d’écrire (qui puise dans les matériaux de la vie sociale, la téléréalité, projet sur lequel souhaite un moment travailler Delphine) et la nécessité d’écrire, profonde, tyrannique, sans compromis possible. Dans le roman, Delphine incarne la première et L. la seconde. Idée, habile et troublante, d’utiliser le procédé de la fiction (une rencontre, des personnages, la vie entre eux, leur relation) pour mettre en scène l’intérieur, impossible à sonder, inaccessible. C’est cette lutte que montre Delphine de Vigan. Tiraillement constant entre le visible, l’audible et l’insondable, l’intérieur, qu’inlassablement l’écrivain, cherche à mettre en mots. L. est la part exigeante de Delphine de Vigan qui creuse la vérité de l’écriture, luttant contre Delphine, la facette sociale, sensible, fragile, touchante, presque commune. Duel intime, épuisant mais fertile, de l’écriture.

La fin du roman est à ce sujet particulièrement troublante car les deux personnages écrivent ensemble dans une même maison, chacune un texte. L. est nègre d’on ne sait qui et Delphine a décidé d’écrire sur L., son vrai sujet désormais, répondant à l’envie d’écrire dans le dos d’L. On peut voir ces projets d’écriture comme constitutifs du processus d’écriture du roman D’après une histoire vraie. Il s’écrit ainsi à quatre mains sous nos yeux… Delphine de Vigan démultiplie ainsi les questions sur l’écriture : Contre quoi écrit-on ? Qui, en nous, est à l’œuvre dans ce que l’entreprise d’écriture exige lorsqu’elle s’engage au plus profond ? De quoi l’écriture nait-elle ?

Une troisième couche s’esquisse alors, liée au choix de cette lettre : L. comme Lucile, la mère de Delphine de Vigan, qui a fait l’objet de son précédent roman, Rien ne s’oppose à la nuit (Lattès, 2011). Ce roman lui a très largement ouvert les portes de la reconnaissance et du succès. Il est aussi une entrave, un frein. Qu’écrire après ça ? répète-t-on inlassablement à Delphine dans D’après une histoire vraie. Ce L. de Lucile peut être lu comme une réminiscence de sa mère, bipolaire. L. a une personnalité troublée mais intuitive, fragile mais exigeante, craintive mais audacieuse. Delphine de Vigan prend en charge cette partie L., cette partie d’elle. Elle la relie par le choix de cette initiale, à sa mère, ses antécédents, sa propre fragilité psychologique, à l’endroit d’où elle vient. Elle la prend en charge en tant qu’écrivain. Elle lui donne une place, l’érige en personnage pour en dessiner toutes les finesses.

Cette troisième lecture dit aussi la continuité (de son œuvre, de son parcours d’être) qu’elle assume. Continuité heurtée puisque les quelques lettres anonymes reçues par Delphine dans le roman viennent régulièrement critiquer, outrager l’œuvre et la personne. Delphine de Vigan met elle-même en scène l’hostilité qu’elle perçoit, les forces contraires qui grondent contre ce qu’elle est et ce qu’elle écrit.

D’après une histoire vraie questionne l’acte d’écrire en tant que tel et dans son rapport à la lecture (le lien que Delphine met en lumière à la fin du roman entre L. et les livres de sa bibliothèque, est une très belle idée), son rapport au vrai, au réel. Lecteurs, nous sommes en permanence pris par ces questions du lien avec notre vécu, auquel l’auteur ne connait rien, mais qui nous parle tant puisque nous relions ce que nous lisons à ce que nous vivons. D’après une histoire vraie dessine un monde dans lequel s’entrechoquent régulièrement vie et écriture, des matériaux qui ont en commun d’être imprévisibles. Delphine de Vigan, alias L. + Delphine, relève un très beau défi, exposer l’insaisissable de l’écriture.

*Une première version de cet article a été publiée dans la revue en ligne Les enfants de la psychanalyse, en octobre 2015 (www.lesenfantsdelapsychanalyse.com).

Née en 1966, Delphine de Vigan est l’auteur de plusieurs romans dont Jours sans faim (2001), No et moi (2007), Les heures souterraines (2008) et Rien ne s’oppose à la nuit (2011).

2 réflexions sur « Delphine de Vigan, démiurge d’elle-même »

  1. Lu, comme « D’après une histoire vraie », d’un trait. Passionnant. Souvenir d’une dislocation de famille, dislocation d’une mère, de la relation entre la fille et la mère. Mise à nu progressive des atroces secrets, de tout ce qui ne va pas dans cette famille. J’aime le risque que prend, en écrivant, D. de Vigan. Depuis « Jours sans faim », elle s’attaque à des sujets qui la touche de très près, et les transfigure.
  2. Bravo pour cette chronique passionnante qui éclaire un livre fascinant.
    Qu’avez-vous pensé de « Rien ne s’oppose à la nuit » ?

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