La dernière gorgée de bière

Ce que j’appelle oubli, Laurent Mauvignier, Minuit, 2011

O coyette ce quej'appelle oubliJe poursuis l’exploration littéraire en terre avignonnaise. J’avais lu mais… oublié ce texte. Il m’est progressivement revenu en mémoire sous le chapiteau du Théâtre des Halles où il est représenté dans le Off du festival. Je m’installe au premier rang dans l’obscurité heureusement ventilée. Près de moi, un homme replié sur lui-même, un peu gros, me paraît trop vêtu pour les 38° affichés à l’extérieur. Le noir se fait. L’homme se lève et gagne la scène. C’est Olivier Coyette, comédien belge que je ne connaissais pas. Il se lance dans le monologue écrit par Laurent Mauvignier. Texte sans paragraphe, sans majuscule, avec pour seuls points des points d’interrogation. Texte qui commence par et ce que le procureur a dit c’est qu’un homme ne doit pas mourir pour si peu, et se clôt par toujours pas maintenant, pas maintenant, pas comme ça, pas maintenant –

Comme une longue expiration. L’homme a les yeux noirs, brillant de tristesse, ne quitte pas les nôtres. Je ne quitte pas les siens.

C’est l’histoire d’un type qui ouvre une cannette de bière dans un supermarché, en boit quelques gorgées et meurt… sous les coups des quatre vigiles venus l’intercepter pour vol. Ce que j’appelle oubli est librement inspiré d’un fait divers qui s’est produit à Lyon en 2009. Le texte a déjà été représenté plusieurs fois, notamment par Denis Podalydès au studio de la Comédie française (2013) et par la compagnie du chorégraphe Angelin Prejlokaj (2012). Au théâtre des Halles, c’est une version très sobre, retenue, poignante. Le comédien trouve le rythme pour dévider l’horrible et les questions qu’il charrie avec lui.

Par ce texte, Laurent Mauvignier donne à l’homme qui s’est tu, une parole posthume, une dignité. La littérature reconstitue l’absurde du fait divers et le transfigure pour que justement, cela ne se termine pas comme ça.

Nous entrons dans la tête de l’homme (ce qu’il sent, pense, espère, ce dont il se souvient). Nous le suivons dans sa marche, tête souvent baissée. Les passages piétons jaunes, le faux mur végétal, le cheval en plastique du manège avec ses yeux bleus, les bips des articles sous la douchette des caissières, les couleurs criardes des promos, les marques de roues des charriots. Comme s’il avait une caméra vissée sur la tête et que nous en visionnions la captation. Hasard de la marche d’un homme pas particulièrement prédestiné à être la victime mais pas non plus très bien loti par la vie.

Tout au long du texte, au plus près de la sensation, le corps est très présent, ses mouvements, les coups donnés, reçus, les souffles, les blessures, les détails physiques qui disent un homme. Ce n’est pas un hasard si plusieurs textes de Mauvignier ont inspiré les créations de Prejlokaj.

De ce flux surgit ce qui n’a pu être dit dans les journaux et lors du procès. Les vigiles se sont fait plaisir, voilà le fond de l’affaire, c’est que c’était de leur jouissance à eux qu’ils étaient coupables. Et toutes les tentatives pour trouver un sens à cette mort resteront vaines. Nous butons sur un mur, haut, fait d’un matériau impénétrable. Les questions s’accumulent. Pourquoi vous m’avez méprisé moi ? est-ce que c’est vraiment à cause d’un survêt et d’un tee-shirt ? de mes cheveux ? de mon visage ? de mon allure ? demande l’homme que fait parler Mauvignier. Une vie doit valoir un peu plus qu’une bière, un pack de six ? de douze ? de vingt-quatre bières, non, tu crois ? c’est trop ? ou encore Tu ne crois pas que si les gens voulaient ça voudrait le coup d’attendre le plus longtemps possible de ce côté-là de la vie ?

Mauvignier donne un frère à cet homme. Peut-être en a-t-il eu un réellement, mais celui de Ce que j’appelle oubli, appartient à une famille plus nombreuse, celle de l’humanité. Ce frère-là, celui qui reste, le témoin, c’est chacun de nous, interpellés par cette mort. Ton frère, il sera pour toi comme une lacération de ta vie et tu voudras comprendre, des années entières, à te torturer l’esprit

Par sa langue riche de détours et d’obsessions, ceux de l’esprit humain, ce texte donne une existence à l’homme battu à mort dans la réserve du supermarché. Il le fait sortir de l’oubli dans lequel sa vie misérable le confinait. On pourrait objecter qu’à relativement peu de frais, Mauvignier s’érige en redresseur de torts. A la relecture, je n’ai pas senti cela. Ce texte parvient, tel un animal à tentacules, à embrasser, traverser plusieurs objets, l’esprit du pauvre homme, de ses parents, des vigiles, du procureur, à interpeller le frère alias chacun de nous. Le texte circule librement par associations. Il nous conduit là où la force de la littérature peut nous emmener, vers une conscience plus grande de la complexité mêlant, indissociables, le sensible et la pensée. Et sous le chapiteau du Théâtre des Halles, le comédien Olivier Coyette fut pour ce voyage, le parfait destrier.

Né en 1967, Laurent Mauvignier a écrit plusieurs romans dont Loin d’eux (1999), Des Hommes (2009) et des pièces de théâtre (Autour du monde, 2014). Ce que j’appelle oubli est représenté jusqu’au 28 juillet au Théâtre des Halles d’Avignon (Compagnie Toujours grande et belle).

3 réflexions sur « La dernière gorgée de bière »

  1. Je n’ai pas lu Ce que j’appelle oubli, mais je le ferai sans doute. Je reste profondément marquée par la lecture de Des Hommes, ce roman qui parle du traumatisme de la guerre d’Algérie et qui porte merveilleusement on titre. J’admire la manière dont Mauvignier sait susciter l’empathie avec ses personnages, quels qu’ils soient… Cela m’avait aussi frappé dans Autour du monde.
  2. Belle recension d’un texte et de sa représentation, bravo.
    Le dernier livre de Laurent Mauvignier, « Retour à Berratham » traite également de la violence et même de la culture de la violence, après la guerre. Sa mise en scène, à Chaillot, par Angelin Preljocaj, ne m’avait pas convaincue, peut être parce que le texte m’avait bouleversé comme me renversent les ballets de ce chorégraphe, pour moi c’en était trop.
    Mais je découvre d’un clic qu’un nouveau roman de Mauvignier est annoncé, « Continuer »… comme un encouragement pour ce blog ! http://laurent-mauvignier.net/

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