Entre père et fils, brouillages en Alaska

père filsDavid Vann, Sukkwan Island, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinsky, Gallmeister, 2010

Certains romans ressemblent à des plats étonnants de force et de subtilité, excellents. On s’en souvient longtemps après leur dégustation. On garde l’impression d’avoir été tenus, dévorants, plaqués au texte, comme à une fascinante paroi. Des romans dont on a senti à la lecture, de façon confuse mais sûre, qu’ils entreraient en nous, nous pénétreraient, deviendraient une partie de nous. Sukkwan Island de l’américain David Vann, publié en France en 2009, est pour moi un de ceux-là.

Jim décide d’aller vivre avec son fils, Roy, 13 ans, pendant un an sur une île en Alaska. Ils s’installent dans une cabane aménagée avec du matériel, des vivres, sont reliés au monde par une radio, un avion doit leur livrer des provisions tous les deux mois. Roy a ses manuels scolaires, il pourra travailler tranquillement. Le père veut renouer avec son fils (il vit séparé de la mère) et en profiter pour lui transmettre, à l’école de la nature hostile, l’essentiel : devenir un homme.

Deux, chiffre-clé du roman. Deux comme le père et le fils, deux comme les deux parties du livre séparées par un terrible événement, deux comme les choix auxquels sont régulièrement confrontés les personnages, partir ou rester, vivre ou mourir, avancer ou se souvenir, parler ou se taire, construire ou détruire. Cette binarité n’est pas manichéenne, au contraire, elle féconde en permanence.

Le fils s’est débattu avec le projet paternel qu’il a d’abord refusé puis, encouragé par la mère à y réfléchir encore, il finit par accepter l‘expérience d’une cohabitation à l’écart du monde, avec un père qu’il connait peu. J’avertis ceux qui ne l’ont pas encore lu, que la narration particulièrement tendue de ce roman, est ici largement explorée. Aussi pouvez-vous interrompre la lecture de cet article pour la reprendre après celle de Sukkwan Island.

Nous entendons deux voix dans Sukkwan Island, celle du fils dans la première partie, celle du père dans la seconde.

D’emblée, Roy sent que son père est incertain, qu’il bidouille avec tout, les actions, les idées, sa vie. Le fils voit vite le décalage entre l’ambitieux projet (tu seras un homme, mon fils) et la réalité de cet homme qui est loin d’avoir tout prévu. Il improvise. Il fait prendre toutes sortes de risques à son jeune fils. Nous voyons le père par les yeux du fils, père fragile, égocentré, faux. Le fils perçoit les faiblesses du père. Il l’a détrôné sans pour autant être débarrassé de son autorité, incapable encore de se fier à son propre jugement.

Roy oscille, inconfortable, frustré, entre le statut de fils obéissant qui veut faire plaisir (en venant, en restant sur l’île, en suivant son père dans ses errements) et celui de l’adolescent sensible, clairvoyant, souffrant de la souffrance paternelle (Roy entend son père pleurer le soir avant de s’endormir).

La première partie se clôt par un événement qui articule tout le roman mais aussi la représentation de chacun des deux personnages. Le fils se suicide avec l’arme chargée que lui laisse le père incapable d’en faire usage contre lui-même. Un événement-charnière dont la lecture est riche et plurielle.

Au premier abord, on peut dire assez simplement, n’était-ce la monstruosité de la situation, que le père déprimé, malheureux, tiraillé (il a choisi pour un an cette vie entre hommes mais ne fait que penser aux femmes) ne parvient pas à se suicider et abandonne l’arme chargée à son fils, sans penser à ce que celui-ci pourra en faire. Un non acte, qui reste un acte, étrange, une fuite du père, laissant au fils de quoi agir, sans se préoccuper des conséquences possibles. D’ailleurs, il ne comprend pas ce qui se passe, lorsqu’ayant quitté la cabane, il entend le coup de feu. Père oublieux de son rôle de protecteur.

De cette terrible scène peut être tiré un autre sens, plus terrible encore. Le père sait et agit en conséquence. Il sait son fils fragile, incertain, c’est d’ailleurs pour cela qu’il a choisi de l’éloigner du tendre giron de sa mère et de sa petite sœur. Ce faisant, il l’enfonce dans un tourbillon de doutes, de peurs, le coupe de tout point d’attache affectif et le perd. Perversité et horreur suprêmes, le père orchestre le suicide de son fils. Par cet acte ultime, Roy reste le fils qui obéit au père mais devient aussi l’homme qui choisit. Bouleversants paradoxes. Le fils se soumet et s’émancipe du même coup de pistolet. Le fils réussit ce que le père a raté, il prolonge le père.

Poursuivant le brouillage entre père et fils, la seconde partie du roman nous fait entrer dans l’esprit du père, ou ce qu’il en reste. Alors que le fils s’est littéralement fait exploser la tête, le père est en train de perdre un peu plus la sienne. Quand le père se montrait jusqu’alors faussement présent (surjouant l’optimisme dans l’action : construire un fumoir, un abri pour le bois), il ne peut plus désormais que se préoccuper du fils qu’il n’a plus. On peut ainsi lire ce que Jim entreprend pour offrir de dignes funérailles à Roy. Toujours maladroit, incertain, presque débile, il lui cherche maintenant une place.

Que voit-on alors de ce père ? La folie profonde (sa façon de vivre sa culpabilité), la fuite en avant, à l’image de toute sa vie. Il pense aussi à ce qu’il devra dire aux autres, au monde. Quelle vérité livrer ? Comme si le plus dur n’était pas la disparition en elle-même mais sa représentation, ce qui en sera dit, pensé, comme si la culpabilité ne pouvait venir que du regard des autres (celui de la mère, de la sœur de Roy). C’est un être sans responsabilité, resté l’enfant qui a envie de jouer les aventuriers, entretenant ainsi l’illusion qu’il est initiateur, transmetteur, protecteur, l’illusion qu’il est le père.

D’où vient finalement la force de ce roman et du choc, au-delà de la terrible scène centrale, qu’il provoque ? Du brouillage permanent, allant jusqu’à l’inversion, des rôles entre père et fils, insupportables manques du père et terrible intelligence sensible, soumise du fils. Douloureuse anormalité qui renvoie chacun à sa responsabilité d’être, de parent, d’enfant, à ce qu’il est prêt à donner, accepter, voir, entendre. Ce jeu brouillé entre père et fils fait singulièrement échos avec l’histoire personnelle de l’auteur. Son père, James Edwin Vann (1940-1980) auquel Sukkwan Island est dédié, s’est suicidé, alors que David avait 13 ans.

Une autre lecture émerge alors du roman. Par son suicide, le père a entraîné la mort du jeune David, pas l’être dans son corps, mais l’adolescent, qui a laissé la place à l’homme, comme si le suicide du père avait accéléré la mue du fils… en auteur. Dans ce magnifique roman, David Vann nous livre son héritage poignant et ambigu. Qui est le père de qui ?

Né en 1966, sur l’île Adak en Alaska, aventurier (parcours des États-Unis en char à voile, tentative de tour du monde en trimaran), David Vann est l’auteur de plusieurs romans et nouvelles, d’un récit (Dernier jour sur terre, 2014) militant contre la détention d’armes aux États-Unis.

2 réflexions sur « Entre père et fils, brouillages en Alaska »

  1. Dilemme de celle qui parle des livres : aller jusqu’où ? Jusqu’où prendre acte, par l’écriture seconde, de ce qui est dans le livre, en témoigner, travailler cette matière première pour en faire émerger une autre (voir G comme gloser) ? Parfois, envie de ménager une certaine virginité du texte, parfois au contraire envie de le pénétrer avec vigueur… ce fut le cas pour Sukkwan Island… la violence de la narration y est sans doute pour quelque chose…
  2. Bien aimé, surtout la fin, mais je n’aurais pas raconté la charnière. Cela aurait rendu l’exercice difficile, mais…

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