G comme gloser

Comment, pourquoi parler des livres ?

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Du grec glossa, langue, la glose consiste à expliquer un texte. Le terme a pris une tournure négative (parler pour ne rien dire, émettre d’inutiles commentaires). Pourquoi, comment parler des livres ? Explorations avec ce G. Let’s go pour G comme GLOSER !

Quand j’ai dit autour de moi que j’étais en train de créer un blog littéraire, j’ai recensé trois réactions (typologie ne recoupant pas celle exposée dans B comme blog) : les enthousiastes (mais c’est super, ça !), les silencieux (…) et les sceptiques (Ah, parce que toi, tu lis des critiques peut-être ?). C’est en pensant plus particulièrement à ces derniers que j’écris cette chronique, mais restez les autres ! Peut-être (aux silencieux) que ça vous donnera envie de parler ou (aux enthousiastes) que ça vous donnera l’occasion de nuancer, préciser, en un mot, commenter.

Que dire de plus que le livre ne dit déjà ? Que dire de plus que les autres lecteurs ne lisent eux-mêmes ? Au nom de quoi parler des livres, être élogieux ou incendiaire ? En parler pour donner envie à d’autres de les lire dans un grand élan enthousiaste et désintéressé de promotion de la lecture ? Écrire sur un livre, façon apparemment simple d’écrire, la question du sujet (ce sur quoi on écrit) étant par définition réglée ?

Le pourquoi parler des livres me paraît découler du comment.

J’évacue une première façon qui consiste, pour les romans, à brosser l’intrigue à grands traits, tout en prenant de délicates précautions pour ne pas dévoiler la fin ou tout autre élément particulièrement intéressant, sous prétexte de ménager le plaisir du lecteur et terminer en  affirmant que l’écriture est jubilatoire. C’est le fameux coup de cœur du gloseur qui ne glose pas tant que ça, restant dans l’expression pure et surtout simple, de son plaisir de lecteur.

« Jeune femme à sa lecture », Gustave Courbet, huile sur toile, 1868

Plus rare, plus difficile à réaliser, la deuxième façon consiste à faire des choix assumés et argumentés en profondeur. Se donner pour mission de séparer dans la masse des publications, le bon grain de l’ivraie (factice, facile, indigente) qui ne relèverait pas de la littérature, pas de la bonne en tout cas. Stalker, blog érudit et polémique, créé par Juan Asunsio, en est un exemple frappant. La lame est tranchante, elle s’enfonce cruellement. Quantité d’auteurs contemporains français plutôt encensés par ailleurs, y sont ici dépecés. Emmanuel Carrère, qui a tissé une relation complice avec son lecteur (qui le lui rend bien) est sur la liste. Pierre Mari (le blog accueille plusieurs plumes) s’est attaqué au Royaume. Avec l’humour d’une écriture contemporaine, E. Carrère reconstitue dans ce texte le premier siècle du christianisme, enquêtant sur la réussite de l’incroyable projet. P. Mari démonte morceau par morceau l’édifice auquel il dénie toute valeur littéraire. Écriture désinvolte, sans style, posture légère de l’écrivain qui ne se confronte pas à ses propres choix, ne leur accordant finalement pas de poids, simplement encombré de lui-même.

J. Asunsio revendique dans l’A propos une critique généreusement nourrie d’érudition : la Critique contemporaine, ironiquement majusculée par Barbey, crève de ne plus être capable de brasser une multitude d’œuvres et, ce faisant, d’établir de secrètes correspondances entre elles...

Entre ces deux postures extrêmes, je navigue. Quand je prépare un texte pour l’île, je me concentre sur ma propre lecture, mon rapport direct au texte. C’est mon côté taureau dans l’arène. Le texte en habits de lumière m’asticoterait avec ses banderilles. À moins que l’image ne soit à prendre dans l’autre sens : taureau-texte indomptable confronté à celle qui tenterait de lui faire la peau. Reste l’idée d’une confrontation, belle, avec le livre. Peut-être que c’est d’ailleurs cela qui me donne envie d’en écrire quelque chose. Il faut que cela résiste et je le sens bien quand je me demande à chaque fois, comment je vais m’y prendre pour lui rentrer dans le lard.

Parler d’un livre c’est le redire en partie, c’est aussi s’en échapper, s’en défaire, lutter contre lui, peut-être aussi vouloir le dominer, écrire dessus, comme on prend le dessus sur un objet, une situation ou un être. C’est l’associer à ce que son auteur n’a pas imaginé et d’ailleurs que sait-on, sauf à mener une grande enquête sur la genèse du texte commenté, des motivations profondes de ce dernier ? R. Barthes parle de ce double mouvement de la mort de l’auteur qui fait naître le lecteur (la voix perd son origine). La lecture réinvente l’écriture de l’auteur, devenant à son tour une écriture, diffuse, incertaine, s’accrochant à des endroits en soi.

C’est, je crois, pour mettre à jour cette lecture-écriture là, que j’écris ici. Témoigner des moments où ça se noue (R. Barthes), conserver la trace de la chose extraordinaire qui vient de se passer à la lecture. Au début, une sensation brute qui, travaillée par l’écriture, devient point vers lequel, de temps en temps, on peut revenir, édifier. Écrire pour ne pas perdre ce qui s’est ouvert avec la lecture. Comme on écrit un rêve en espérant que cela aidera à son interprétation.

« Le petit paresseux », Jean-Baptiste de Greuze, huile sur toile, Musée Fabre de Montpellier, 1755

Deux réflexions me viennent sur ce rapport entre lecture et écriture sur la lecture.

Antoine Compagnon raconte dans une de ses conférences (Le cas Proust in L’œuvre et son ombre) son expérience de lecture des débuts de roman. On manque de repères, on ignore où on va, on se demande quoi attendre. Puis peu à peu le monde du roman devient plus familier, on construit un modèle d’attente que la progression dans l’intrigue confirme ou corrige, on se sent de plus en plus chez soi. Mais l’expérience initiale et vaguement inquiétante – un sentiment de perte, de dépense, peut-être d’anxiété, comme on avance avec précaution dans une maison inconnue plongée dans l’obscurité – est de celles auxquelles je ne renoncerais à aucun prix. Hommage à la solitude du lecteur qui ne veut rien d’autre au début, que le ténébreux de sa lecture. En creux, refus de tout ce qui fait obstacle à cette rencontre-là (préface, appareil critique ou autre glose).

Dans En lisant, en écrivant, Julien Gracq écrit Ce que j’attends du critique littéraire – et il ne me le donne qu’assez rarement – c’est qu’il me dise à propos d’un livre, mieux que je ne pourrais le faire moi-même, d’où vient que la lecture m’en dispense un plaisir qui ne se prête à aucune substitution. Paradoxe et fantasme.  Attendre qu’un autre formule le plaisir qu’on a soi-même éprouvé.

La glose explique-t-elle le choc de la lecture ? Pas du tout sûr. Ce sont les mots d’un autre lecteur, même si peut-être, parfois, on peut y retrouver quelques traces de sa propre lecture, fils d’or dont est faite la matière littéraire. Gloser pour chercher des points de rencontre, souterrains, incertains, entre le texte et soi.

Par ordre d’apparition : Le Royaume (E. Carrère, POL, 2014), La préparation du roman (R. Barthes, Le seuil, 2015), L’oeuvre et son ombre. Que peut la littérature secondaire ? (sous la dir. de M. Zink, de Fallois, 2002), En lisant en écrivant (J. Gracq, José Corti, 1980)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *