Le grand saut de l’adolescence

Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal, Gallimard / Verticales, 2008

© Claudine Doury, photographe qui ne cesse de questionner cet entre-deux de l'âge qu'est l'adolescence
© Claudine Doury, photographe qui ne cesse de questionner cet entre-deux de l’âge qu’est l’adolescence

Comment dire l’adolescence en littérature ? De nombreux romans ont exploré une part de cette période chaotique et initiatique. La fuite rebelle (L’attrape-cœur, J.D. Sallinger, 1951), l’insouciance dissolue (Bonjour tristesse, F. Sagan, 1954), la noirceur illuminée (Le Cahier noir, O. Py), la découverte de l’amour (L’amant, M. Duras, 1984), de la sexualité (A moi seul bien des personnages, J. Irving ou Mémoire de fille, A. Ernaux), les troubles profonds (D. de Vigan, Jours sans faim, 2001) ou les extrêmes déviances (Les exclus, E. Jelinek, 2002).

Où se situe le très beau roman de Maylis de Kerangal dans ce paysage ? Comme l’adolescence elle-même, dans un entre-deux, entre la terre et l’horizon marin. A Marseille, la corniche Kennedy est un point de rassemblement de petits cons qui aiment s’élancer de haut pour percer l’eau bleue. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison. L’été venu, la petite bande se donne rendez-vous. La plate (raccourci de plate-forme) devient monde en réduction de l’adolescence. Les adultes en sont exclus, les ados y créent leurs lois, leurs rites, courent après leurs rêves (embrasser une fille ou un garçon, sauter en criant, parader, décider de leur vie).

Le directeur de la sécurité du littoral suit aux jumelles l’évolution de ceux qui bravent l’interdiction de sauter de la corniche. Solitaire, triste, Sylvestre Opéra est un grand frère cherchant à les protéger d’eux-mêmes.  Il reste à leur contact quand les liens avec les parents sont coupés ou très distendus. Il en arrive à comprendre leur délire, lui qui avait dû se contenter d’un ponton sur l’Eure.

Le roman prend une tournure policière quand les plus durs, Eddy, le chef, le petit Mario et la mystérieuse Suzanne, font de la surenchère, en tentant le grand saut nocturne, à l’aveugle, avec pour seul repère, la mémoire de tous les bonds contenus dans leur corps.

L’écriture est à l’image de ce petit monde, vive, débridée, dense, métissée, libre. Des phrases longues, jaillissements verbaux, ponctués, heurtés comme la langue adolescente. M. de Kerangal est observatrice distante, curieuse et séduite. Pour dire l’adolescence, elle fait le choix du plongeon qui en est à la fois une pratique, un rite et une allégorie.

Prouesse physique, il est mise à l’épreuve de l’autre, de soi-même. On va la faire sauter. Il lance ce pronunciamiento, la voix sûre et sans affect (…) on va lui faire faire un Just Do It. Eddy l’a décidé pour punir Suzanne après sa tentative de vol de portable sur la plate. Et pour rappeler qu’il est le chef. Ce saut est aussi rite d’intégration dans la bande. Pour la jeune fille, c’est un combat contre son vertige, contre elle-même, qui se renouvelle à chaque saut.

Face interne du couvercle d'une tombe découverte au sud de Pastrum (Italie) en 1968
Face interne du couvercle d’une tombe découverte au sud de Paestum (Italie) en 1968

Réalisé seul ou à plusieurs, le plongeon est aussi rite de passage d’un âge à l’autre, d’une vie à l’autre, renaissance dans une existence purifiée. Christine Perez*, historienne des mondes anciens, l’a décrit. Plongeant dans la mer, l’adolescent subit une mort initiatique, donnant lieu à une seconde naissance. Sortir de l’eau, c’est naître une seconde fois, être capable de se remettre debout seul.

Je pense aussi au célèbre plongeur représenté sur une face interne de la tombe dite de Paestum.  Le jeune homme quitte un monde connu (la colonne, l’arbre aux branches cassées) pour un monde nouveau (la mer représentée par une surface grise, convexe, jouxtant un arbre aux branches vigoureuses). Explorant les significations de ces motifs mortuaires, le philologue classique et philosophe Pierre Somville** questionne. Le saut et le plongeon ne sont-ils pas les images les plus typiques du changement d’état ? Les mythes d’Icare et de Phaeton sont là pour nous rappeler ce rôle de mort et de consécration tenu par la chute libre en forme de plongeon et de passage d’un élément à l’autre.

La fin de Corniche Kennedy est une réactivation du mythe de l’envolée vers la lumière. Surplombant la mer immense, Eddy et Suzanne éparpillent dans l’air un sachet de coke face à Sylvestre Opéra. Le garçon et la fille sourient. C’est dingue. Le colis miroite comme une source. Dispersion de la blancheur de l’enfance, ultime provocation adolescente, aspiration à la lumière de nouveaux lendemains, renaissance.

Faire vivre les mythes, la littérature s’en charge et celle de M. de Kerangal le fait magnifiquement.

Née en 1967 à Toulon, Maylis de Kerangal est l’auteur de plusieurs romans dont Je marche sous un ciel de traîne (2000), Dans les rapides (Naïve, 2007), Naissance d’un pont (Verticales, 2010), Réparer les vivants (Verticales, 2013) et de nouvelles (Ni fleurs ni couronnes, Verticales, 2006).

*Christine Pérez, Cultures méditerranéennes anciennes, Publibook, 2007.  ** Pierre Somville, La tombe du plongeur à Paestum (article paru dans Revue de l’histoire des religions, 1979).

 

 

Une réflexion sur « Le grand saut de l’adolescence »

  1. Isabelle,
    Te lire me donne envie de relire cet excellent roman.
    Il fut ma première entrée dans l’univers éclectique de cette femme écrivain qui semble en empathie permanente et réelle avec tous ses personnages.
    Merci pour ta lecture fine, éclairée et illustrée.

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