Grande galerie poétique

Histoire naturelle, textes et dessins de Félix Labisse, Éditions Interférences, 2012

Au moment où vous vous y attendez le moins, surgiront dans votre solitude des personnages aux féminités extravagantes, mi-femme mi-bête mi-démone, des succubes frénétiques à visage d’insectes, des amoureuses au sourire de panthère, des demoiselles échevelées aux yeux d’anges… et la liste se prolonge généreusement… Le peintre, poète, illustrateur, Félix Labisse (1905-1982) conseille au lecteur, au rêveur N’hésitez pas, ouvrez vos portes, vos bras, vos lèvres. Laissez-vous engloutir dans les sables mouvants où elles vont conduiront. Histoire naturelle est une galerie de trente portraits à la plume, texte et dessin, de créatures merveilleuses, qui ont pour noms la Guivre-Guénégote, l’Amante religieuse ou la Tarentule des lettres, le Cherche-midi ou le Parsifal. À Paris, ces jours-ci, sur la place Saint-Sulpice que Perec n’a pas épuisée, le marché de la poésie bat son plein. Visite guidée d’un album qui en déborde.

Dire un mot du titre, sa douce ironie ou peut-être pas. L’histoire naturelle, source de connaissances, observe et compare toutes les composantes du monde minéral, végétal et animal, ainsi que la diversité humaine dans ses dimensions biologiques et sociales, lis-je dans le Manifeste établi sous l’égide du Muséum national d’histoire naturelle de Paris (2017). Quels rapports avec les étonnantes créatures de Labisse ? Étroits.

L’observation ? Elle est fine. L’Arthémise fréquente les eaux riches en naufrages. Malgré les apparences, elle a une fâcheuse réputation, et les capitaines redoutent sa rencontre autant que celle du Hollandais volant. (…) Elle danse dans les vagues jusqu’à la dernière agonie et s’enfonce dans la mer en lançant une petite trille froide.

La comparaison ? Elle est précise. On trouve le Phylactère sur toutes les tables. Il est aussi commun que la Câline, le Perce-Aurore ou la Sangsue-Satan, ces trois-là ont bien sûr aussi droit à leur belle double page dans Histoire naturelle.

Les composantes du monde minéral, végétal et animal ? Elles se répartissent allègrement entre les différentes créatures de Labisse. Le Nostradame est main de pierre qui rampe les doigts levés avec au bout de chaque doigt les cinq richesses de la Provence (…), mais la pierre n’en est pas, [c’est] de la chair grise palpitante et vivante. L’Ophélie se compose d’un aspect flore dont on connaît peu de choses et d’un aspect faune trop connu pour qu’on le décrive.

La Guivre-Guénégote, « C’est la bête des nuits blanches et des tentations premières. »

Et la diversité humaine, dans ses dimensions biologiques et sociales, me direz-vous en dernière extrémité, résistant vaillamment à toutes mes démonstrations ? Elle est éclatante ! vous répondrai-je avec la plus grande fermeté. Quels rapports en effet entre l’Ophélie déjà citée qui ne déteste pas vivre dans les appartements luxueux où elle vaque sans attacher la moindre importance à quiconque et l’Amante religieuse qui expérimentera sur vous ses plus monstrueuses inventions érotiques, et vous fera souffrir mille douleurs que vous ne regretterez peut-être pas ou encore la Câline, de santé précaire, dont le corps plus fragile que le cristal, se brise si vous élevez la voix plus qu’il n’est nécessaire ? Non vraiment, la diversité humaine, plutôt féminine, même si quelques Loup-Garou, Chérubin ou Homlige sont glissés dans l’album, est bien là, magnifiquement représentée !

Auteur de la postface, Jean Binder restitue l’histoire d’Histoire naturelle. F. Labisse a fréquenté le zoo d’Anvers et le jardin des plantes de Paris dans les années 1930. Soldat au début des années 1940 en Provence, il a observé les mantes religieuses, les criquets, les scorpions et les araignées ; il s’est intéressé à des livres anciens sur la nature, dans lesquels on découvre parfois d’étranges descriptions. F. Labisse s’inscrit dans la lignée de ceux, d’Aristote à Buffon, qui ont décrit la nature. Il a illustré Le bain d’Andromède (1944) de Robert Desnos, côtoyé René Magritte, Max Ernst, Jacques Prévert, Boris Vian, imaginé des décors et costumes de théâtre pour la compagnie Renaud-Barrault. Inventeur surréaliste, il a croisé ses observations naturelles et humaines et cet album en est le très beau témoin. Réalisé avec le plus grand soin, papier ivoire de bonne épaisseur, dessin sur la page de droite et texte sur celle de gauche, choix typographique et mise en page impeccables, le tout précédé d’une page annonçant le titre du portrait et évitant ainsi les phénomènes de transparence qui nuiraient à l’admiration portée aux dessins.

La mandragore, « Vous n’avez jamais vu de mandragore ? Betterave vous-même ! »

Publié pour la première fois en 1948 par les éditions P. A. Chavane et cie, le recueil a été perçu comme une série de portraits à clé, caresses ou coups de griffe à des contemporains. Le Chérubin, un être bicéphale à trois visages, ange, lion et aigle, serait Jean-Louis Barrault, l’Angelot, Jean-Paul Sartre, la Tarentule des Lettres, Simone de Beauvoir… Peut-être que Pierre Seghers auteur de ces décryptages  a raison. Reste une galerie drôle, joueuse, mystérieuse, sensuelle, érotique, qui transcende largement son époque de naissance. Chacun peut y retrouver des proches, bizarrement campés, avec de drôles de corps desquels fusent des branches feuillues, une longue queue de scorpion, des seins dont le nombre excède parfois deux… Mais oui, c’est bien elle, mais oui, c’est bien lui ! s’exclamera-t-on, réjoui.

Un dernier sur cette si jolie route, un de mes préférés, celui aussi de F. Labisse, assure J. Binder, La Médieuse. On ne sait rien de la Médieuse, car pour ceux qui l’ont rencontrée c’est bouche cousue et consigne de silence.

J’ai déjà beaucoup dit sur Félix Labisse. En 1945, le peintre participe à l’exposition Surréalisme à la galerie des éditions La Boétie de Bruxelles et est exposé à la biennale de Venise en 1954 dans la section Art fantastique.

 

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