Ivres de livres

Le corps des libraires, Vincent Puente, La Bibliothèque, 2015

Roland Topor, « Le voyageur immobile », lithographie, 1968, BNF

Quels libraires se reconnaîtront dans Le corps des libraires – Histoires de quelques libraires remarquables et autres choses ? Tous ceux restés attentifs à la folie, même enfouie, qui les a fait choisir cet étonnant métier. Vincent Puente nous fait traverser de drôles de librairies de France ou d’ailleurs, encore ouvertes ou bizarrement disparues. Nous rencontrons des libraires sortis de romans de Franz Kafka, Robert Walser ou Boris Vian et nous rions beaucoup, ce qui n’est pas forcément garanti avec les deux premiers auteurs cités.

Aux États-Unis existait avant la crise financière de 2008 le National Bookstore of Detroit. L’espace de cette librairie labyrinthique, parmi les plus grandes des États-Unis, fruit de rachats successifs dans des blocs d’immeubles voisins, avait pour particularité de ne posséder qu’une porte d’entrée. Cela faisait d’ailleurs l’objet de plaisanteries : on ignorait par exemple où se situait le rayon des cartes routières et des guides de voyages depuis que le libraire qui en avait la charge s’était lui-même perdu en s’y rendant. La mésaventure d’un autre libraire de la NBD, responsable du rayon des littératures nordiques, oublié du côté de la poésie et des épopées anglo-saxonnes, lors de la vente à un groupe d’investissement chinois en 2010, fut à la hauteur de l’institution et des richesses qu’elle contenait.

Il n’est pas question de venir à la librairie surnommée Les Colonnes d’Hercule, sise à Gibraltar, sans une idée extrêmement précise de ce que l’on veut. La plupart des monolithes de livres [y] sont plus hauts qu’un homme. Et, cela fera plaisir aux éditeurs concernés, la librairie pratique les retours avec parcimonie. Autrement dit, tout s’y accumule, s’y empile et jamais rien ne retourne, invendu, chez l’éditeur. Ayant expérimenté l’achat (lui-même une aventure) dans cet antre aux airs de citerne basilique stambouliote, V. Puente a découvert sur la facture du livre, reçu trois semaines après sa visite, la poétique devise, No ferret. No foliage (Pas de furetage, pas de feuilletage).

Le bibliomane, vu par J.J. Grandville (1803-1847). « Il n’a plus qu’à filer son cocon et à s’enterrer dans un livre qui lui sert de chrysalide. »

Dans une vingtaine d’endroits visités, des catastrophes, des portraits de libraires tous obsédés par leurs trésors, les livres, un peu moins par leurs clients. Des libraires qui prennent le temps de ranger, vendre à leur façon, et dont il ne faudrait sans doute pas regarder de trop près les livres de comptes. Avec de la pratique, on peut au bout de quelques années, être capable de vendre tous les livres, y compris ceux qu’on n’a pas lus. L’acquisition et l’organisation d’un catalogue mental de références nécessitent, en revanche, une carrière, sinon une vie. Libraire, V. Puente l’affirme, déambulant du côté de la librairie Cerque, nichée dans un pli de Saint-Germain-des-Près. Celle-ci a pour singularité de ne vendre que ce qui n’a pu se trouver ailleurs. Le gardien du lieu refuse en effet de céder un de ses livres, s’il estime que tous les efforts n’ont pas été faits [renvoyant] son visiteur en l’invitant à persévérer un peu dans ses recherches. J’imagine une devise dantesque, Librairie Cerque, dernier cercle avant l’enfer. Je doute cependant que M. Cerque soit sensible à mes élans publicitaires car je doute de M. Cerque lui-même et de sa librairie. V. Puente aime à tricoter, bien serrés, réel et imaginaire et c’est très drôle, même si je regrette un peu que toutes ses histoires ne soient pas vraies.

J’ai une tendresse particulière pour Le Chaînon manquant. L’endroit ne compte à la vente qu’une centaine de livres, mais il contient de multiples boîtes pleines de marque-pages, étuis, bandeaux, prières d’insérer, errata, tous originaux bien sûr. Le client, frappé d’une folie qu’il partage avec Haroun Lieng-Elienne, propriétaire du lieu, peut  y reconstituer l’objet que fut le livre au premier jour de sa mise en vente, paré de tous ses atours. Je ne jetterai plus les jaquettes de mes livres de la même façon.

Avec toutes ces savoureuses inventions, je me (re)dis que décidément l’homme sait y faire pour détourner, creuser, échafauder à l’encontre de l’habituel, du courant, du normal. V. Puente sait parfaitement fabriquer cet envers du décor. Ses textes, déambulations surréalistes, satires d’une réalité trop réglée, sont des contrepoints poétiques et très drôles. Mais peut-être qu’à y regarder de plus près, chaque libraire de notre connaissance a ses manies, moins visibles, moins extrêmes que celles de M. Cerque, M. Lieng-Elienne ou M. Zimmer de la NBD. Peut-être qu’il a des bizarreries, que seul l’observateur attentif décèle, et qui disent sa folie, sa façon ivre de vivre au milieu des livres. À étudier de près.

Né en 1968, libraire, bibliomane, illustrateur, Vincent Puente est l’auteur d’une œuvre érudite, élégante et curieuse publiée par des éditeurs qui le sont aussi (notamment Éloge du faux, La Bibliothèque, 2011, Hôtels d’exception : Où qui ne dîne pas forcément & vice-versa, Éditions des cendres, 2007, Histoire d’un jardin, La Pionnière, 2016).

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