J’ai rencontré Philippe Lançon

Le lambeau, Philippe Lançon, Gallimard, 2018

Un ami m’avait proposé d’aller le 15 mai dernier, Au Dauphin, librairie de la rue de Bourgogne, pour y rencontrer l’auteur. Sa présence était exceptionnelle, Philippe Lançon ayant refusé toute signature dans d’autres lieux parisiens. Rencontrer l’auteur, pourquoi pas, je le fais parfois, j’aime écouter lire, si c’est bien fait. Allait-il le faire ? Le pouvait-il ? Le savait-il ? En aurait-il envie ? Je n’avais pas encore lu Le lambeau, en discuter n’aurait pas été possible. Je n’y suis pas allée. Mon ami m’a rapporté un livre sobrement dédicacé Pour Isabelle, Le lambeau, en toute sympathie, Philippe Lançon. J’ai très vite été prise par le récit. Dans le métro, un homme m’a interpellée, insistant, m’obligeant à lever les yeux, les siens désignant le livre ouvert dans mes mains. C’est bien ? Tout à coup très émue, j’ai dit : extraordinaire ! Puis il est parti dans une banale diatribe sur Charlie, ceux qui étaient contre, étaient devenus pour et son côté les-gens-sont-vraiment-trop-cons-mais-je-ne-m’y-laisse-pas-prendre m’a énervée. Il ne me restait plus qu’une station avant de renouer avec celui qui avait été défiguré le 7 janvier 2015.

Journaliste, critique littéraire, Philippe Lançon écrit à Libération et à Charlie Hebdo. Le matin du 7 janvier, il hésite. Aller d’abord à Libé écrire sur La nuit des rois vue la veille ou à Charlie ? Il opte pour la conférence de rédaction de l’hebdo, première de l’année. Plaisir de retrouver la bande de débraillés rigolards, militants et inventifs. Quand il arrive, la conférence a déjà commencé. C’est Luz, en retard lui aussi, qui a dessiné la une du jour (Les prédictions du mage Houellebecq). Wolinski s’attelle à une nouvelle femme nue, Bernard Maris encense Soumission, dernier roman de son ami, et se fait engueuler par ceux qui ne l’ont pas lu, le débat dérive vers les banlieues et les ratages des politiques de la ville. Fin de la conférence. P. Lançon est debout, caban sur le dos, petit sac en toile rapporté de Colombie dans les mains, quand il décide de montrer à Cabu une photo d’un livre de jazz rangé dans son petit sac colombien. Les échanges se prolongent et puis les bruits secs, le carnage, le sang. P. Lançon consacre deux chapitres sur vingt à l’attentat. L’essentiel du copieux récit porte sur la reconstruction, celle de sa mâchoire arrachée par une balle. Il se clôt le 13 novembre, avec l’annonce de l’autre carnage, au Bataclan.

Je cherche simplement à circonscrire la nature de l’événement en découvrant comment il a modifié la mienne. Je cherche, mais je n’y arrive pas. Les mots permettent d’aller plus loin mais quand on est allé si loin, d’un seul coup, malgré soi, ils n’explorent plus, ils ne font plus de conquêtes. L’événement ne peut avoir d’autre place que centrale. Il alimente ce récit mais aussi les chroniques que P. Lançon recommence à écrire quelques semaines après l’attentat. Cette expérience est devenue le filtre, la vésicule par laquelle tout circulait. Ce qui ne la touchait pas ne me concernait plus (…). La seule solution était non plus de rabâcher cette expérience mais d’isoler ce qui, en elle, prenait forme, jusqu’à en déposséder celui qui l’avait vécue – ou subie.

Le creusement de cette expérience est peut-être surtout pour P. Lançon une façon de faire de lui un  portrait large, intime, profond. Je ne suis pas allée rue de Bourgogne, mais je l’ai rencontré dans Le lambeau. Si dans la vie réelle, beaucoup tourne autour de la mâchoire, la bouche à refabriquer, les greffes qui prennent mal, les cicatrices qui se désunissent, l’écriture inscrit cette nouvelle vie dans une plus ouverte, nouveau regard sur celle d’avant le 7 janvier, nouveau rapport avec les objets, les êtres. J’ai senti la présence des choses comme jamais je n’avais senti celle de rien sur terre, une présence aussi intense que fragile, installée là pour toujours et sauvée par les phrases du rapport de police. Ses gants et bonnet, retrouvés aux pieds de Bernard Maris, y étaient précisément décrits. Séquelle de l’attentat, les perceptions s’intensifient, il devient essentiel de se souvenir des moindres détails. Et l’écriture, comme trace, descente en soi et lecture du monde, s’impose. Je n’ai pas pris ces notes sur les heures qui ont précédé l’apparition des tueurs puisque c’est une matinée comme les autres, mais j’ai l’impression que quelqu’un l’a fait pour moi, un farceur qui s’est fait la malle et que j’essaie, en écrivant, de coincer.

Je n’aime pas trop les théories sur l’écriture. Elles ne m’intéressent pas vraiment. Je crois à ce que je perçois directement en lisant, ce qui s’échappe à la longue, à force de phrases et de pages, un parfum dont je décèle peu à peu les notes, les accents. Dans Le lambeau, j’ai vu se dessiner, un peu comme pour le deuxième tour des élections présidentielles, lorsque l’image de l’heureux élu apparaît sur l’écran, un portrait superposant patient, journaliste, lecteur, homme, adolescent, enfant. Peut-être que P. Lançon dit quelque chose d’approchant dans les 510 pages du récit, je ne sais plus, mais c’est un peu comme si de sa bouche renaissante, sortait un homme réuni et exposé par son écriture. L’attentat comme ordonnateur d’une fabrication nouvelle à laquelle lecteur, on assiste dans le lambeau, devenu flambeau d’une nouvelle ère. Le visage que j’avais eu était une convention qui avait disparu.

Quand j’ai lancé extraordinaire ! à cet homme dans le métro, j’avais lu une centaine de pages. C’était un élan sincère, mais finalement peut-être exagéré. Il y a des moments dans le récit où je me suis ennuyée à suivre le détail des opérations subies. Pourtant quelque chose tient fort tout au long, la façon dont P. Lançon coud, relie tous ses bouts de vie, pas en lambeaux donc, est belle, attachante. De l’hôpital, il montre une petite société palpable, des lieux dans lesquels on s’installe avec lui. J’ai découvert que des lapins couraient, insouciants, sur les pelouses bordées de buis des Invalides.

Dans sa chambre, il relit Proust. Un rituel. Je n’avais jamais autant expérimenté la sentence proustienne : l’écriture était bien le produit d’un autre moi, un produit décidément destiné à me faire sortir de l’état où je me trouvais, quand bien même il consistait à raconter cet état. Et même s’il n’oublie pas Céline (L’expérience est une lanterne sourde qui n’éclaire que celui qui la porte), il avance dans cette nouvelle lumière de l’après 7 janvier. Même douloureuse, c’est une très belle marche.

Né en 1963, journaliste à Libération et Charlie Hebdo, Philippe Lançon a écrit deux romans, Les îles (Lattès, 2011) et L’élan (Gallimard, 2013).

 

Une réflexion sur « J’ai rencontré Philippe Lançon »

  1. Quel bel article, dont la langue bat elle-même d’une pulsation profonde, essentielle !
    Merci!

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