L comme lettre

Chère, cher,

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

J’aime les lettres, en écrire, en recevoir, en lire. J’aime le brut, le chaud, l’instantané de la lettre, une suspension, dire un moment à un autre, le figer par des mots que l’on ne reverra plus (une écriture de la perte) sauf si, comme aujourd’hui, on les saisit sur un clavier. J’aime cet échange incertain, interrompu par les rencontres et les mots dits de vive voix. Les lettres, pointillés d’une relation. En suivre quelques-uns, bribes de spontanéité, dans une chronique un peu décousue, nommée L comme LETTRE.

Il y a quelque chose d’irrépressible dans une lettre ou plutôt une lettre est belle quand elle a quelque chose d’irrépressible qui la pousse à exister, absolue nécessité, expérience limite pour dire l’amour, la haine, le regret, le tourment, l’espoir, la rupture, la pensée. Un être prend un autre à témoin. Par sa seule existence et les liens qui l’unissent à celui qui écrit, le destinataire aide celui qui a été envahi. C’est la déclaration, radicale, de Vladimir Nabokov à Vera Evseïevna Slonim qu’il vient de rencontrer et qui partagera toute sa vie, Je ne le cacherai pas : j’ai tellement perdu l’habitude d’être, disons, compris, qu’aux premiers instants de notre rencontre, j’ai eu l’impression que c’était un leurre de carnaval… Mais ensuite… (…) oui, j’ai besoin de toi, mon conte de fées. Car tu es la seule personne avec laquelle je puisse parler – de la nuance d’un nuage, du chant d’une pensée.

La lettre devient espace d’écriture audacieux, risqué, excessif, définitif, maladroit, éminemment sensible. Une lettre peut être travaillée, réfléchie, un brouillon peut toujours être fait, mais souvent elle jaillit, elle n’est pas léchée, ses maladresses, ses mises à nu sont touchantes. Il y a quelque chose d’implorant dans une lettre (j’ai écrit ça, vite, comme ça, mais j’ai besoin de toi pour me lire, éventuellement me répondre).

Dans la lecture d’une correspondance littéraire, je ressens souvent la même chose. D’abord je pénètre le direct de l’écrivain, me familiarise avec ses obsessions, le rythme de ses jours, suis l’évolution des relations entre épistoliers. Peu à peu, petit fantasme de lectrice, je crois que j’accède à l’écrivain, il me parle directement, je commence à le (pré)sentir. Des mots répétés, spontanés, naît une proximité. Il se répète et moi, je sais, parce que j’ai déjà lu une lettre de lui qui disait quelque chose de semblable. Il devient ami qui rabâche. J’ai beaucoup entendu Flaubert ruminer sur son écriture. S’adressant à Louise Collet, découragement face au chantier Bovary. Le travail n’a pas marché ; j’en étais arrivé à un point où je ne savais trop que dire. C’était toute nuances et finesses et je n’y voyais goutte moi-même, et il est fort difficile de rendre clair par les mots ce qui est obscur dans votre pensée. J’ai esquissé, gâché, pataugé, tâtonné. Régulièrement épuisé, peinant à écrire, Flaubert prend son entourage à témoin de sa douleur, envers intime du décor officiel des œuvres achevées, consacrées.

Valérie Lermite, correctrice, photographiée pour « Prenez soin de vous » de Sophie Calle (Actes Sud, 2007)

D’une correspondance amoureuse ou amicale naît aussi le plaisir, avec tourment associé (inquiétude et spéculations sur les silences de l’autre), d’une relation sans les corps. L’absence physique de l’autre est complainte ou matière à rêverie poétique. Encore V. Nabokov à Véra, Aujourd’hui, je t’aime d’un amour spécial, vaste et ensoleillé, avec une odeur de pin – peut-être parce que j’ai erré toute la journée dans les collines, explorant de merveilleux sentiers et saluant avec attendrissement des papillons familiers… Dans les clairières, le duvet des fleurs voletait comme de la neige douce et clairsemée…  (…) Cela donnait une impression de grande clarté qui ressemblait à mon amour pour toi. Le souvenir de la dernière rencontre est célébration et l’attente de la prochaine, promesse de délice (encore Nabokov, Quand je pense que je vais te revoir, te prendre dans mes bras, je suis pris d’une telle émotion, d’une émotion si merveilleuse, que durant quelques instants, je cesse de vivre).

Dans sa correspondance avec Rosalie Vetch (préfigurant l’Ysé du Partage de midi), Paul Claudel va loin en ce sens. J’espère que ce n’est pas une chose mauvaise et que Dieu permet cet amour entre nous puisque nous le payons si cher et que nous ne demandons même pas d’être ensemble. La relation épistolaire devient le plein de la relation, la réunion des corps, seconde. Je ne désire pas tellement te revoir. Je veux te posséder d’une manière qui est au-dessus de la présence physique et de tous les sens. Mais bon, c’est Claudel, ambigu, tourmenté, emprunt d’une sorte d’immaturité affective, notamment pour tout ce qui touche au domaine du sexe (Jacques Julliard, préface des Lettres à Ysé).

Photographie utilisée pour l’affiche de l’exposition (Biennale de Venise, 2007) et le beau livre(Actes Sud, 2007) de Sophie Calle

Souvent présente chez l’artiste plasticienne Sophie Calle, la lettre est simple histoire (La lettre d’amour ou La rivale, issues du délicieux recueil Des histoires vraies) ou mise scène, pièce d’un dispositif. Dans Prenez soin de vous (Biennale de Venise, 2007), S. Calle prend le contrepied de la spontanéité, l’instantané, l’unicité de la lettre. Le 24 avril 2004, elle reçoit par mail une lettre de rupture signée de son amant, G. De façon alambiquée, il cherche à faire de Sophie son alliée dans l’entreprise. La réponse sera artistique et collective. S. Calle propose à 107 femmes de lire la lettre, puis de l’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la disséquer, l’épuiser. Ainsi se déploie avec humour, finesse, sauvagerie, élégance, technicité, un large spectre de textes, images et sons en réaction (parmi les auteurs, des écrivains, comédiennes, journalistes, mais aussi une comptable, une juriste, une magicienne…). La lettre, à l’origine d’une série d’ondes de choc.

Les 8 pages d’exégèse produites par la normalienne Mazarine Pingeot, sont parfaites de drôlerie sèche, d’acharnement et de finesse (Nous ignorons de quelle œuvre est tiré ce texte, aussi le commenterons-nous dans sa clôture sans référence externe). La lettre de Monique Sindler, mère de Sophie, est sans détour. Décidément il est et restera je le crains, une plume plus qu’un homme simple. (…) Tu aurais passé vingt-cinq ans avec un homme qui te largue pour un jeune tendron, et pour cause de démon de midi, c’eût été classique mais infiniment plus blessant. Puis, en mère et femme lucide, On quitte, on est quitté, c’est le jeu, et pour toi cette rupture pourrait devenir le terreau d’une magnifique manifestation artistique, non ?

S. Calle fait exploser le genre épistolier. La lettre n’est plus ni intime, ni spontanée. Elle est livrée en pâture à des non destinataires qui écrivent sur commande. Sophie, amante délaissée, demande de l’aide à Sophie Calle pour réaliser le vœu final de G., Prenez soin de vous. Son interprétation au pied de la lettre, son pied-de-nez à la lettre. Bombe à fragmentation (d’une lettre fusent 107 textes, sons ou images), l’installation littéraire de S. Calle est aussi, en creux, sa façon de dire la puissance d’un genre (littéraire).

Par ordre d’apparition : Lettres à Véra (Vladimir Nabokov, Fayard, 2017) ♦ Flaubert, Correspondance (Gallimard, 1998) ♦ Lettres à Ysé (Paul Claudel, Gallimard, 2017) ♦ Des histoires vraies (Sophie Calle, Actes Sud, 2013) ♦  Prenez soin de vous (Sophie Calle, Actes Sud, 2007)

 

 

 

3 réflexions sur « L comme lettre »

  1. Quand les pages d’une longue lettre ne sont pas numérotées, le désordre intérieur qui a présidé à son écriture risque de rejoindre le désordre domestique du destinataire.
    La carte postale est cette étrange petite lettre où les mots en disent beaucoup moins que l’image du verso ou ne disent qu’en regard de l’image du verso.
    Quand au texto, il ramène la lettre au néant: « reunion se prolonge dine sans moi ».
  2. … destinataire singulier que celui-là, tout puissant, capable de concentrer chacun sur une sorte d’essentiel à écrire, une forme de vérité, ou de représentation de…
  3. Cher, chère,
    joli texte, il m ‘a interpellé, sans doute parce que la lettre est une source infinie de mystères, ombres et lumières, joies et peines peuvent s’y trouver enracinées, transmises à travers l’espace et le temps. J’ai pensé à mille et une lettres, dont les Lettres à Dieu, que René Guitton a rassemblé ( J’ai Lu). A vous lire, cher, chère,

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