Lady Catherine Millet

Aimer Lawrence, Catherine Millet, Flammarion, 2017

D. H. Lawrence, photographié par Nickolas Muray, 1925

Lors de sa publication en 2001, je suis passée complètement à côté de La vie sexuelle de Catherine M. Je viens de lire ce texte après avoir écouté les cinq émissions de A voix nue récemment consacrées à son auteur. Critique d’art, cofondatrice en 1972 de la revue d’art contemporain Art Press, Catherine Millet a donc raconté sa vie sexuelle dans un récit qui obtint un très large succès en France (vendu à plus d’un million d’exemplaires) et ailleurs (traduit dans une vingtaine de langues). Écartant l’ordre chronologique, elle adopte une approche précise et clinique de critique d’art, abordant successivement le nombre, l’espace, l’espace replié et les détails pour restituer et continuer d’explorer une vie sexuelle riche, par son étendue, son éclectisme et sa liberté. De ce récit-là au texte sur D. H. Lawrence, il n’y avait qu’un tout petit glissement. Les héroïnes de l’auteur de L’amant de Lady Chatterley sont en effet tumultueuses, modernes, ne [cédant] en rien de leurs désirs ni de leur volonté et n’en sont pas moins traversées par l’inconscient de l’espèce.

Dans un article paru en 2009 sur une nouvelle traduction du Serpent à plumes, roman peu connu de D. H. Lawrence, C. Millet affichait A-t-on mesuré l’intuition géniale qui fut celle de Lawrence lorsqu’il suggéra dans ses romans que l’évolution du monde était liée, non pas au changement de statut social des femmes – plate revendication féministe – mais au plein accomplissement de leur jouissance sexuelle ? Le pavé est jeté dans la mare.

Un mot de l’homme. Fils de mineur, David Herbert Lawrence naît en 1885 à Eastwood, ancienne ville minière anglaise. Après une courte période d’enseignement, il décide à 26 ans de se consacrer à l’écriture. Il se marie deux ans plus tard avec la baronne Frieda von Riechthofen qui pour lui, quitte un mari et trois enfants. Ensemble, ils voyagent (États-Unis, Australie, Mexique, Europe…) jusqu’à la mort de l’écrivain, à 45 ans, de la tuberculose. Auteur d’une œuvre large, jugée lors de sa parution sulfureuse, formée de romans, poèmes, nouvelles et essais, D. H. Lawrence a mené une existence guidée par le goût du départ, plus que de l’arrivée, de l’exploration curieuse et lucide, plus que de la consécration.

Plusieurs auteurs ont analysé son œuvre (Anaïs Nin, Henri Miller, Kate Millett, féministe qui en fustigea le sexisme). Amoureuse de Lawrence, C. Millet se relie à lui, donnant à son essai une saveur très personnelle.

Elle observe d’abord des similitudes entre sa propre trajectoire et celle des héroïnes de l’auteur anglais, besoin de fuite, recherche d’une place de femme et quête de la satisfaction sexuelle. C. Millet s’identifie aux figures de Lawrence, un peu comme si… elle en était une elle-même… la littérature aspirant et éclairant nos propres histoires…

À 18 ans, C. Millet fuit le minuscule appartement familial et a son premier rapport sexuel avec un jeune homme qu’elle connait à peine. L’inépuisement du plaisir charnel que nous découvrons se confond avec l’immensité de l’espace qui s’offre à nous. De même, nombre de personnages féminins de Lawrence passent leur temps à s’enfuir, refusant une place attribuée. En trouver une nouvelle est un chemin difficile, surtout pour celles qui ne veulent pas d’une place qui ressemble à celle des hommes.

C. Millet commence sa carrière sans avoir fait d’études, avec pour tout bagage, ses rêves et ses doutes. Dans la solitude de mon imaginaire, j’étais pourtant pleine à craquer de la volonté d’être quelqu’un, et je me précipitais dans des activités qui me mettaient en contact avec les autres, mais alors, en leur présence, je n’étais plus rien. (…) Il me fallait façonner un personnage qui me représenterait en société qui donnerait le change en donnant la réplique. Et C. Millet de se retrouver dans le personnage d’Ursula (L’Arc-en-ciel) qui se diminuait instinctivement (…) faisant semblant de s’amoindrir dans la crainte de révéler son « moi » profond sur lequel le « moi » ordinaire, celui de tout le monde, bondirait pour l’attaquer.

C. Millet perçoit en elle comme en plusieurs personnages de Lawrence le sentiment de la destinée, ignorant tout chemin trop dessiné à l’avance. Le sentiment de la destinée laisse libre, libre de saisir une opportunité qui n’était pas attendue. En fait, il est une forme d’adhésion pleine au temps présent : on ne traîne pas de vieux rêves, on n’est pas obsédé par le but à atteindre, on s’oublie soi-même, tout attentif que l’on est à l’événement de bon augure. Kaïros

« Lady Chatterley », film de Pascale Ferran (2006) avec Marina Hands et Jean Louis Coull’och

Les héroïnes de Lawrence (y compris son amoureuse, Frieda) et son écriture sont traversées par une même énergie sauvage. L’histoire de Lady Chatterley n’est-elle pas celle d’une femme qui s’écarte très loin du chemin qui semblait tracé pour elle, mais qui, avec l’assurance de sa candeur, obéit à son instinct ? De même, sur son écriture, D. H. Lawrence explique Je ne fais aucun plan, ça vient comme ça, et j’ignore d’où cela vient. J’ai naturellement une idée générale de ce que je veux mettre, mais quand je sors le matin, je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais écrire.

Si Virginia Woolf est assez méfiante au début sur D. H. Lawrence (un prophète étalant certaines théories mystiques sur le sexe), elle concède à son écriture une vitalité étonnante, comme une île au-dessus de laquelle la brume se lève brusquement. Elle est là, bien découpée, nette, magistrale, dure comme un roc. (…) Les mots, les scènes jaillissent, rapides et directes comme s’il les avait simplement tracées d’une main vive et libre (Lectures intimes, 2013).

Enfin, ce que C. Millet explore bien sûr chez D. H. Lawrence, c’est la satisfaction sexuelle des femmes, sujet qu’on ne pouvait aborder, sans envisager, d’abord, leur insatisfaction. Ce qui m’a littéralement stupéfiée a été qu’un homme ait pu décrire avec autant de vérité et de finesse ce qu’était… le ratage du plaisir pour la femme. Plus largement, les projets de D. H. Lawrence et C. Millet se rejoignent, résolus chacun à se confronter à l’énonciation de la sexualité du point de vue féminin, dans toutes ses dimensions. Au point pour C. Millet d’avouer Si j’avais lu L’Amant de Lady Chatterley plus tôt, je me demande si je me serais lancée de manière aussi spontanée que je l’ai fait dans l’écriture de La vie sexuelle de Catherine M.

Dans des genres différents, les deux auteurs ont trouvé par l’écriture, une manière forte et sincère de dire ce qui passe par le corps et l’esprit d’une femme faisant l’amour. Et ceci en dehors de toute considération sociale ou religieuse. Pour les héroïnes de D. H. Lawrence comme pour C. Millet (différence avec Sade ou G. Bataille), il n’y pas de transgression, parce qu’il n’y a pas de règle. Une même façon de dire la sexualité, dans sa seule plénitude.

Envie double : pénétrer plus avant l’oeuvre littéraire de l’un et rester à l’écoute de la pensée libre, ramifiée et féconde de l’autre.

Née en 1948, critique d’art, directrice de la revue Art Press, Catherine Millet a écrit plusieurs ouvrages sur l’art contemporain ainsi que des récits autobiographiques dont Jours de souffrance (Flammarion, 2008) qu’elle présente comme l’ouvrage qui se trouvait, même s’il lui est postérieur, au-dessous de La vie sexuelle de Catherine M.

Dans l’oeuvre de D. H. Lawrence, citons des romans (en grande partie, publiés par Gallimard), Femmes amoureuses, Kangourou, La verge d’Aaron, les trois versions de Lady Chatterley ou Fils et amants et deux essais, Défense de Lady Chatterley (La Différence, 2016) ou Psychanalyse et inconscient (Desjonquères, 2005).

 

 

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