Lumineuse exploration du noir

Trop de bonheur, Alice Munro, traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, L’Olivier, 2013

P. Soulages, vitraux de l'abbaye de Conques (Aveyron)
P. Soulages, vitraux de l’abbaye de Conques (Aveyron)

J’entretiens avec la nouvelle un rapport compliqué. Elle m’attire pour son côté elliptique, parfois violent, mystérieux, intense, ramassé, ouvert mais elle me frustre aussi terriblement. Ne cheminant pas assez longtemps dans la lecture, je n’en sens pas suffisamment l’empreinte. Un exemple extrême en la matière est l’étonnant Microfictions (Régis Jauffret, Gallimard, 2007). Cinq cents textes, chacun de deux pages, dont le narrateur est toujours un je (le je, selon l’auteur, de tout le monde, n’importe qui). Cinq cents shots narratifs dont on sort forcément ivre d’avoir été bringuebalé entre autant de lieux, situations, personnages, sans en avoir suivis aucun dans la durée.

Lire un recueil de nouvelles nécessite donc toujours pour moi de dépasser une petite résistance. Une fois cela fait, un autre phénomène se produit. Lisant, je me lance dans une sorte d’enquête, j’essaie de trouver le fil qui unit entre eux les textes. C’est en réalité le même processus qui se poursuit, recherche d’une certaine longueur de texte au-delà des pièces isolées, comme si le livre qui rassemble était plus fort que la discontinuité des écrits qu’il contient. Parfois, le lien est donné, dès le départ, comme dans Fugitives (Alice Munro, L’Olivier, 2008) où chaque nouvelle est la narration d’une fuite. C’est dommage, je trouve. Ce qui est mieux, c’est quand a priori, on ne sait pas ce qui relie le tout. Souvent le recueil porte le titre d’une nouvelle, mais cela ne dit pas forcément l’ensemble, c’est juste un éclairage, peut-être une piste. Trop de bonheur entre dans cette catégorie, à la fois titre du recueil et de la dernière des dix nouvelles qui le composent.

J’ai cherché les recoupements entre ces textes, comme si l’auteur, entraînée par ses tropismes, ne pouvait s’empêcher de créer des croisements, de faire passer et repasser son écriture par certains endroits.

Dans la plupart, j’ai perçu une même tension entre la description minutieuse, concrète des situations (comment avance un personnage, ce qu’il accomplit ou subit, ce qui l’entoure, ce qui le relie aux autres) et le terrible qui lui est associé. Ce n’est pas la même intensité de terrible dans chacune. Dans Visage, c’est le terrible effet que produit la tâche de vin dont un garçon est affligé, sur ses relations avec une fillette. Dans Wenlock Edge, c’est la terrible honte que ressent une jeune étudiante après ce qu’elle a accepté de faire dans une maison inconnue. Dans Dimensions, c’est la terrible relation qui perdure dans un couple quand le père a tué les trois enfants. Dans Jeu d’enfant, c’est le terrible secret partagé depuis l’enfance par deux femmes. Dans Des femmes, c’est le terrible renoncement que s’impose un homme malade proche de la mort. A chaque fois, Alice Munro nous entraîne (les nouvelles sont relativement longues, on s’installe plus que chez Régis Jauffret) en exposant de façon méthodique une habitude (les allers et retours entre chez elle et la prison, les visites chez la psy dans Dimensions, les jeux qu’avaient à la colonie les deux filles, leur évolution d’adultes, dans Jeu d’enfant). Toute cette matière devient rituel pour nous attirer dans le gouffre du terrible, nous le faire explorer.

Et qu’est ce terrible finalement ? Une extrémité (meurtre, soumission, mensonge, bassesse ou désir d’être au plus près de l’autre) atteinte un jour par l’être humain, dans laquelle il se retrouve seul. Ce qu’il vit alors n’est pas partageable. Que peut partager le meurtrier de ses trois enfants si ce n’est la croyance d’une autre dimension qui rend compatibles l’horrible de son acte et la poursuite de son existence ? Ce que je connais de moi-même, écrit l’homme à sa femme, c’est ma part de mal. Tel est le secret de ma consolation.

Dans Bois, Alice Munro met en scène cette solitude. Un homme réalise un petit trafic de bois, revendant celui récolté sur certaines parcelles proches de chez lui. Imprudent, mal équipé, préoccupé par plusieurs affaires, il s’enfonce dans la forêt dont sont longuement détaillées les essences, les formes. Sous cette allure arrogante, l’arbre peut cacher une faiblesse, une torsion de la fibre, que des sillons dans l’écorce permettent de détecter. De même que les érables ont toujours l’air familier et banal de l’arbre du jardin derrière la maison, de même les chênes semblent toujours sortis d’un livre de contes. Le décor boisé décrit avec force, poésie, se mêle aux pensées troublées de l’homme qui chemine. Et puis, l’accident intervient. A la souffrance morale s’ajoute la souffrance physique et l’homme s’y emmure un temps.

Quelque chose d’autre, lié au terrible, traverse aussi la plupart de ces nouvelles, l’aveu. Radicaux libres est riche du double aveu que se font les deux protagonistes. Pour se sortir d’une situation difficile, une femme avoue son crime à un homme qui en a commis plusieurs. Duel de deux criminels qui se tiennent l’un l’autre.

Les nouvelles d’Alice Munro sont noires mais pas seulement. Une lumière s’en dégage aussi, l’expérience traumatisante n’est pas forcément une impasse. Quelque chose se résout finalement, allégeant un fardeau. La dernière phrase de chacun des textes contient souvent une insouciance, un simple constat qui recrée une distance avec le terrible que nous avons traversé. Jusqu’où sommes-nous capables d’aller dans nos actes ? La question est souvent murmurée. Wenlock Edge se clôt ainsi En route vers des actes dont ils ne se savaient pas encore capables.

Que dire de la dernière nouvelle ? Elle me paraît singulière, détachée des autres. Elle est inspirée par la riche histoire de Sofia Kovalevskaïa, mathématicienne russe devenue romancière, qui contracta un mariage blanc avec un de ses compatriotes (nous sommes au XIXe siècle et aucun célibataire russe ne peut quitter le pays sans le consentement parental), puis sillonna l’Europe, travailla et aima avec passion, toujours en route vers une nouvelle intensité. Trop de bonheur, aurait-elle murmuré avant de s’éteindre. C’est le seul personnage de tous ceux rencontrés dans le recueil qui pouvait dire cela. Pour les autres, la formule est d’une cinglante ironie. Et pour qualifier ce que j’ai perçu à la lecture du recueil, elle convient très bien, au premier degré.

Née en 1931 au Canada, Alice Munro a écrit essentiellement des nouvelles (une douzaine de recueils parus) et reçu le prix nobel de littérature en 2013.

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