M comme mélancolie

Le mot et la chose

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Presqu’un nom de fleur. L’attaque en douceur du m, l’allitération en l avec, intercalée, la petite dureté du c. Mot-mélodie dont j’ai toujours senti l’accord entre son et sens. Léo Ferré me l’a beaucoup chantée. Retour aux sources : addition grecque de mélas (noir) et khôle (bile), bile noire, l’une des quatre humeurs, celle qui cause la tristesse, détectée par Hippocrate à l’aube de la médecine. Marée ancienne, la mélancolie s’est largement déployée dans les champs de la psychologie et de la littérature. Des écrivains en sont affligés, ils se consolent avec l’inspiration qu’elle délivre. Onde parfois fertile. Petit bain dans une eau ténébreuse avec M comme MÉLANCOLIE.

Le sentiment n’est pas le mot, mais il ne peut se disséminer qu’à travers les mots. À la limite, et lorsque certains mots sont au comble de leur faveur, ils en viennent à couvrir ce qui ne leur correspond guère. La Rochefoucauld disait, fortement et simplement : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux, s’ils n’avaient entendu parler de l’amour » (Jean Starobinski, L’encre de la mélancolie). Dans la mélancolie, mot et chose ont des rapports incertains, distendus, parfois féconds.

La chose est tellement vague, obsédante et insaisissable, qu’elle a besoin du mot pour exister. Le mot donne chair à la chose. La poésie vole au secours du difficile à dire. Ma seule étoile est morte – et mon luth constellé / Porte le soleil noir de la mélancholie pleure Gérard de Nerval dans El Desdichado (Le déshérité). La mélancolie est cette lumière noire, anti-lumière qui absorbe, mais donne le jour à un poème de la perte de l’essentiel. Dans Spleen II, Charles Baudelaire liste un désordre. J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. / Un gros meuble à tiroirs encombrés de bilans, / De vers, de billets doux, de procès, de romances, / Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances / Cache moins de secrets que mon triste cerveau. Accumulation pesante, le trop de passé retenu, encombre l’être, le fige dans un douloureux présent. La mélancolie a quelque chose de pétrifiant, elle se nourrit de ce qui n’est plus ou de ce qui ne pourra être. Elle est l’impossibilité du désir, la rue barrée chantée par Ferré.

Soleil noir, la mélancolie a aussi des vertus que J. Starobinski a su extraire. L’eau sombre se mue en matériau d’écriture (…) Écrire c’est former sur la page blanche des signes qui ne deviennent lisibles que parce qu’ils sont de l’espoir assombri, c’est monnayer l’absence d’avenir en une multiplicité de vocables distincts, c’est transformer l’impossibilité de vivre en possibilité de dire… Dans toute sa profondeur, la question de l’écriture est posée. Qu’est-ce qui la nourrit véritablement ? Jusqu’où puiser dans l’expérience humaine pour écrire ? Quelles ténèbres faut-il avoir atteint pour créer ? La mélancolie, chignole s’enfonçant dans l’être, sape, fragilise, ébranle. On frôle la destruction totale. Rescapés, résidus scintillants de ce sombre travail, Les Fleurs du mal, Les Chimères et bien d’autres recueils. Passée au filtre des mots et des images poétiques, la chose engendre de la beauté.

Dans Melancholia (film de Lars von Triers, 2011), choc annoncé de la planète Melancholia avec la Terre. Fin du monde assurée.

Autre jeu entre chose et mots, ces derniers sont parfois de puissants remparts contre la première. Dans Les Mille et Une nuits, le roi Shariar trompé par sa femme, la fait tuer puis décide de démultiplier son acte (faire l’amour une nuit avec une femme du royaume puis ordonner sa mise à mort). Défiant la mort annoncée, Sheherazade veut se marier avec lui. Rusée, formée aux belles lettres, ayant en mémoire quantité de poèmes et de récits, elle entreprend de lui raconter chaque nuit un bout d’histoire qui maintiendra l’homme dans l’attente et elle dans la vie. Pour conjurer la négation qu’une mélancolie sanguinaire ne cesse d’opposer à la vie, la voix de Sheherazade, condamnée en sursis, ne cesse à son tour de déployer les ressources infinies de l’imagination fabulatrice (J. Starobinski). Les mots pour contrer la chose. Les mots pour se sauver de la chose, voire se sauver tout court. Les histoires et les arts, merveilleux remèdes à la mélancolie (Eva Bester, à absorber en dose dominicale et matinale selon son goût pour l’invité).

Et puis, difficile de ne pas parler d’elle. Avec son art de chanter le noir, sans presque que l’on s’en rende compte, des mélodies qui tranquillement glissent en nous, à notre insu, jusqu’au jour où, écoutant mieux les mots, on entend ceux du drame (la tentative de suicide, l’inceste, la mort, les meurtres…). Ressourcée au mal de vivre, Barbara tâtonne pour nommer la chose (Ça ne prévient pas quand ça arrive, ça vient de loin, ça s’est traîné de rive en rive, la gueule en coin, et puis un matin au réveil, c’est presque rien, mais c’est là ça vous ensommeille, au creux des reins…). La chanson renvoie dos à dos, mal et joie de vivre, mêmement fragiles, insaisissables, fuyants. Profiter des mots qu’ils font surgir, en garder la trace, écrire. Toujours ça de pris, trace désespérée, pas désespérante. Tenir, avec ce qui est devenu l’essentiel. Les mots, pour avoir raison de la chose.

Par ordre d’apparition : L’encre de la mélancolie (Jean Starobinski, Seuil, 2012) ♦ Les Chimères (Gérard de Nerval, Gallimard, 2005) ♦ Les Fleurs du mal (Charles Baudelaire, Gallimard, 1996) ♦ Les Mille et Une nuits (trad. de René R. Khawam, Libretto, 2011). Sur Barbara, plonger dans le beau Claire de nuit (Jérôme Garcin,  Gallimard, 2017).

Une réflexion sur « M comme mélancolie »

  1. Que le plaisir de te lire. Des mots pour apaiser nos maux pour longtemps encore. Merci Isabelle. Béatrice

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