Naïvetés

Détenues, Bettina Rheims, Gallimard, 2018

Dans la Sainte-Chapelle du château de Vincennes se tient jusqu’au 30 avril l’exposition de Bettina Rheims, Détenues. Détachée de toute construction, très haute, longs rectangles de vitraux miroitant dans le soleil, la Sainte-Chapelle a quelque chose de fier, de prétentieux, d’exalté. À l’intérieur, c’est une autre histoire qui est racontée avec ces photographies. Encouragée par Robert Badinter, B. Rheims a photographié des femmes en prison. Chacune se découpe sur un mur blanc, assise sur un tabouret que l’on ne voit pas, et nous circulons, corps minuscules dans l’édifice imposant, parmi ces images de femmes nous regardant ou pas, enfermées à Rennes, Poitiers-Vivonne, Roanne ou Lyon-Corbas.

Un très beau catalogue a été réalisé par Gallimard. Grand format, couverture souple, sobre visuel de la célèbre collection blanche, album-roman. Des photographies racontant d’impossibles histoires. À l’intérieur, une préface de R. Badinter, un texte de l’historienne de l’art Nadeje Laneyrie-Dagen, quelques textes-fragments collectés par B. Rheims lors des séances de pose et la série des 68 portraits.

En regardant chaque portrait, chaque femme, les yeux, l’expression du visage, la position du corps, les mains, je cherchais l’histoire en creux. Rien n’est bien sûr dit là-dessus (les fragments de B. Rheims y font allusion mais on ne relie jamais précisément une femme, un visage, un corps à un meurtre ou un vol, un crime ou un délit). Je cherchais l’histoire mais je regardais aussi la femme comme si les deux n’avaient pas de rapport. Comment relier l’image d’une jeune fille au regard un peu perdu, vêtue d’une jolie robe à fines bretelles, rayée de bleu marine à une quelconque horreur ? Je sais que c’est naïf de poser les choses comme ça, un être humain étant tout à fait capable de tuer et de montrer de lui, après, sur une photo, une image de douceur, d’abandon. Il ne se résume ni à l’acte commis, ni à une photo prise de lui.

Lu, novembre 2014, Rennes

Alors, je me suis demandé toujours très naïvement ce que je voyais sur ces photographies. Des femmes. C’est la seule réponse que j’ai trouvée. Des femmes jeunes ou pas, tatouées ou pas, souriantes, grimaçantes, graves, madones, perdues, douces, rêveuses, certaines apprêtées comme pour une cérémonie, comme si elles allaient sortir. Dans la vidéo que l’on peut regarder dans une alvéole de la Sainte-Chapelle, B. Rheims dit quelque chose comme je ne peux pas leur ouvrir la porte, mais je leur ouvre une fenêtre. N. Laneyrie-Dagen évoque la fenêtre que forme le cadrage de la photographie. Elle la relie aux premières théories sur l’art. L’espace du tableau (puis celui de la photographie), fenêtre ouverte à partir de laquelle l’histoire représentée pourra être considérée (Leon Battista Alberti, Della Pictura, 1436).

Mais là, pas d’histoire. Et l’historienne de l’art parle justement de fausse fenêtre. Une fenêtre dans laquelle la seule histoire qui se raconte, est celle de l’enfermement, un temps transfiguré par la puissance du cliché qui donne à ces femmes une hyper présence, fabriquée par toutes sortes de détails, la couture d’un jean, le rouge d’un vernis à ongles, la bretelle d’un soutien-gorge, le grain d’un tissu, le brillant d’un bijou, la matière d’une chevelure… Photographiées enfermées, ces femmes sont là. On peut les toucher et elles nous touchent avec tout ce que l’on voit et imagine d’elles.

Milica Petrovic, novembre 2014, Rennes

La séquence vidéo montre aussi l’arrivée de la photographe dans la première prison. Elle est là pour expliquer son projet. Elle est la seule femme vue de face. Des autres on ne voit que des dos, nuques, mains, jambes, jamais de visage, elles n’ont pas encore donné leur accord. L’une critique, ne veut pas être une femme-objet capturée par l’objectif. B. Rheims écoute, ne répond pas. Encore ma naïveté, je me suis demandé de quel droit, elle faisait cela, elle qui a toutes les reconnaissances, tous les luxes ? De quel droit elle va se frotter à celle qui pour tenir, se gave de médicaments (j’en prends plein, c’est moi qui les demande, je peux avoir tout ce que je veux. Je me débrouille pour être stone tout le temps, les jours passent plus vite), achète de la drogue (dès qu’on a de l’argent en prison, on peut tout avoir), celle qui élève des escargots pour en recueillir la bave, secret de beauté, celle qui a pris vingt-huit ans et n’a pas eu le droit d’aller à l’enterrement de son père, celle… liste infinie, d’histoires, de douleurs, de vies brisées ?

La seule réponse que j’ai trouvée c’est que B. Rheims est une femme qui aime et sait photographier les femmes, en fixer, quels que soient l’histoire, le lieu, le statut, quelque chose que, toujours naïvement, j’appellerais l’humanité. Par ses clichés, elle leur redonne quelque chose. Nombreuses sont celles qui disent qu’elles ont accepté de poser pour pouvoir donner ensuite la photographie à un mari, un enfant, un père, une mère, un ami. Dans un jeu d’échanges d’image, B. Rheims saisit, pour la lui offrir, celle d’une femme qui elle-même la donne à un autre, certificat d’humanité, et dont nous sommes, longeant les structures métalliques supports de cette série de portraits, les témoins très émus.

L’exposition se poursuivra ensuite au château de Cadillac du 1er juin au 4 novembre 2018.

 

 

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