Pauvreté et lumière

Nous sommes tous innocents, Cathy Jurado-Lécina, Aux forges de Vulcain, 2015

J.B. Millet, « Délicate étude Paysan nourrissant ses poules », dessin à la mine de plomb, vers 1880

Un extrait pour commencer, large, généreux. Comment dire la belle langue autrement qu’en la citant, largement, généreusement ?

Trop tard : la lame a tranché net la peau de son index, juste au-dessus de l’articulation. La douleur acide le surprend là où il ne l’attendait pas. Un pincement au niveau de la gorge, un gros noyau de sanglots retenant le cri, le confinant dans sa poitrine où il fait un raffut d’enfer. Puis le sang afflue, gouttant sur la chair pâle et humide des légumes, le long des pelures violacées, sur la planche de bois. Éclat du sang sur la nacre du navet.

– T’as encore passé trop de temps sur les livres, Jeannot. Voilà le résultat. T’es en train de nous barbouiller la soupe, là, avec ton sang de cochon. Pousse-toi que je m’y mette et donne ce couteau. Allons ! Va donc t’enturbanner ça avec un linge.

La mère a pris la place pour poursuivre l’épluchage. C’est presque le début de ce premier roman signé Cathy Jurado-Lécina. Deux mondes y sont déjà, opposés, frottés l’un à l’autre. Celui de Jeannot, jeune homme sensible, il écrit des histoires, son instituteur l’encourage à passer le certificat, le bac, entrer à l’École normale, nous sommes en 1958. Celui des autres, sa famille, paysans rudes, secrets, sans mots. Nous sommes tous innocents est l’histoire d’une singularité qui tente d’émerger. Une succession de renoncements. Des vies qui s’enfoncent.

Albert Camus est cité à deux reprises. En épigraphe du roman et du chapitre 5, deux extraits de L’ironie, un des cinq textes formant L’envers et l’endroit, sa première œuvre (1937). Récits de vies étriquées, dominées. A. Camus en a écrit ultérieurement une préface (1958) : Pour moi, je sais que ma source est dans L’Envers et l’endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore de deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction.

Pauvreté et lumière. Pauvreté des mots, rudesse des gestes, mystères entretenus sur les histoires passées, la guerre de 1939-45, celle d’Algérie. La mère de Jeannot se tait, le père fuit dans la campagne, fusil sur l’épaule, la sœur aînée perpétue l’enfermement familial. Lumière des innocences. Celle d’Odette, amie de Jeannot, élevée dans les chapeaux et les liqueurs. Une petite fleur de cristal. Celle de Paule, jeune sœur de Jeannot, usant d’un langage étrange, qui n’existait pas. Elle mélangeait les syllabes et les mots, débitant un étonnant charabia qui ne semblait pas du tout la gêner. Lumière aussi des lettres de Jeannot, qui a devancé l’appel de la guerre d’Algérie, et écrit Mes deux aimées, je me demande si vous pouvez sentir, depuis là-bas, ce petit vent que je respire ici.

« Le plancher de Jeannot » (détail), bois gravé de lettres en capitales par Jeannot, paysan béarnais, début des années 1970, exposé à l’entrée de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne, Paris

Plusieurs mouvements sont tressés dans le roman. La mise à nu, imparfaite, du terrible passé, défloré par secousses, révélations incertaines. L’enfoncement irréversible dans la folie de tous, celle de Jeannot prenant le dessus des autres, en résultant et s’en détachant, lumineuse, verbale. Il s’enferme dans une écriture qui ne le lâche pas. Nous sommes tous innocents est inspiré de l’histoire réelle de Jeannot, paysan du Béarn, qui a laissé un célèbre plancher gravé d’un texte halluciné. Il est exposé aujourd’hui à l’entrée de l’hôpital psychiatrique Sainte Anne à Paris. Le Plancher de Jeannot est la pierre de Rosette de l’art brut, le testament d’un homme enfermé, la clameur d’un fou de liberté. Il débute ainsi La religion a inventé des machines à commander le cerveau des gens et bêtes

Défiant syntaxe et orthographe, le texte mêle, bien serrées, visions et peurs de Jeannot, celle de la télévision découverte en 1965, dont le fonctionnement mystérieux se transforme vite en menace (notre vue à partir de rétine de l’image de l’œil abuse de nous) et de tout ce qui l’entoure, l’assaille. Le texte est aussi un objet devenu œuvre. Le dernier chapitre reconstitue la force hébétée qui l’a gravée, pour faire apparaître la chair lumineuse et candide du bois, pulpe innocente mise à jour sous la croûte noircie du plancher, sous la peau.

Souvent, quand j’essaie d’écrire sur une écriture belle, je m’acharne, je cite la beauté et tente aussi de la dire, avec mes mots. Je m’enlise souvent. Spectres de la paraphrase, de l’exercice d’admiration plan-plan. Avec Nous sommes tous innocents, je me suis trouvée face à cette difficulté-là. Envie de lâcher, simplement dire Lisez-le. Pauvreté de mes mots, lumière de ceux de Cathy Jurado-Lécina. Première fois que je lis un texte édité par les Forges de Vulcain. Pas la dernière.

Née en 1974, Cathy Jurado-Lécina a, à ce jour, écrit un seul et magnifique roman, On est tous innocents.

 

 

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