Petite histoire d’un retournement

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Pierre Bayard, Minuit, 2007

bayard
W. Allen et R. Schneider dans Quoi de neuf Pussy cat ? (Clive Donner, 1965)

J’ai lu ce livre à reculons. J’en pressentais le discours universitaire froid, provocateur, une forme de dandysme. Je ne voyais pas vraiment l’intérêt d’écrire sur le sujet. De son titre, je percevais la suprématie d’une parole-imposture sur l’expérience profonde, singulière, intime de la lecture. J’avais jusque-là résisté à Marc qui me parlait régulièrement de ce livre. Je n’aime pas sentir une trop forte prescription même si je suis tout à fait capable de la faire subir à d’autres.

Son auteur, Pierre Bayard avait récidivé ensuite avec un autre essai au titre tout aussi provocateur Comment parler des lieux où on n’a pas été ? (Minuit, 2012). J’attendais la suite Comment parler de la musique que l’on n’a pas écoutée ? des films que l’on n’a pas vus ? des gens que l’on n’a pas rencontrés ? Je me disais que les très respectables éditions de Minuit tenaient peut-être un filon comparable à celui des éditions First (Pour les nuls) avec une nouvelle collection dirigée par un chevalier sans peur et sans reproche qui allait finir par démontrer que l’on pouvait désormais parler de tout sans rien connaître.

Bref, ce Bayard, tout professeur de littérature à l’Université qu’il était, commençait à m’énerver. Et puis, considérant que le lancement de ce blog le nécessitait (pas pour parler sans lire mais pour mieux parler en ayant lu ou pour parler en ayant mieux lu), j’ai lu Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

J’ai été agacée au début, conformément à ce que j’avais projeté, mais plusieurs brèches se sont ouvertes…au point que j’ai failli applaudir des deux mains à la fin de cet essai audacieux. Trois parties le composent. La première recense les formes de non-lecture, la deuxième analyse des situations dans lesquelles on est amené à parler de livres non lus, la troisième donne des conseils à ceux qui se trouvent dans ces situations. Chaque chapitre est l’occasion pour l’auteur de s’appuyer sur… un livre pour avancer ses positions.

Avec le personnage du bibliothécaire de L’homme sans qualités (Robert Musil, 1930-32), Pierre Bayard fait émerger le paradoxe de la non-lecture comme seule façon d’accéder à l’intégralité de la culture (ne plonger dans aucun livre est la meilleure façon de les appréhender tous dans une vue globale et extérieure).

Pas forcément très convaincant dit comme cela, mais le professeur de littérature avance deux notions intéressantes, celle d’orientation (capacité à se repérer dans un tout) et de situation (capacité à repérer les livres les uns par rapport aux autres). Et de se prendre comme exemple de non-lecteur d’Ulysse (James Joyce, 1922) dont il sait cependant suffisamment pour en parler sans complexe à ses étudiants. Il n’empêche que s’orienter et situer n’est possible que si on a déjà lu, et même beaucoup lu. Un peu comme si la non-lecture était un luxe de grand lecteur. Et puis s’affirmer comme non lecteur d’Ulysse, c’est un peu facile. Pour moi (qui ne l’ai pas lu non plus), c’est peut-être le livre dont on parle pour dire qu’on ne l’a pas lu. Continuons.

Autre exemple de non-lecture, les livres parcourus, avec un personnage singulier de la littérature, très fréquemment cité pour son œuvre et peut-être plus encore pour ce qu’il a dit des autres, Paul Valéry.

Le poète reconnaissait qu’il lisait très peu, ce qui ne l’a pas empêché de discourir largement sur les livres de son temps. Il dira du bien de Marcel Proust (qui peut être ouvert n’importe où tellement son dispositif d’écriture est singulier, relié à la substance propre de l’auteur). Il dira du mal d’Anatole France usant d’une ironie mordante (Heureux des écrivains qui nous ôtent le poids de la pensée et qui tissent d’un doigt léger un lumineux déguisement de la complexité des choses !) sans les avoir lus ni l’un ni l’autre. Ce faisant, Paul Valéry esquisse une théorie de la littérature et plus largement de l’art. Souhaitant dégager des lois générales, il s’appuie sur des textes, devenus simples marchepieds vers une construction théorique qui se nourrit de l’idée seule de l’œuvre.

A ce stade, et mon objection concerne une autre catégorie de non-lecture (les livres dont on a entendu parler, avec l’exemple du célèbre roman d’Umberto Eco, Le Nom de la rose, Grasset, 1982), Pierre Bayard met résolument de côté un élément fondamental de la lecture. Valorisant à ce point la non-lecture, il semble nier la lecture comme expérience sensible et intellectuelle, immersion dans le texte d’un autre. Mais bon, je garde mon objection pour moi et je poursuis ma lecture.

Je n’ai pas lu le roman d’Umberto Eco mais j’ai revu récemment le film qu’en avait tiré Jean-Jacques Annaud (1986) avec Sean Connery qui avait troqué son smoking jamesbondien pour une épaisse robe de bure et son coupé sport bourré des inventions de l’astucieux Q pour une mule, mais je m’égare. Pierre Bayard prend donc appui sur Le Nom de la rose pour illustrer le fait (et notre époque le démontre chaque jour, ce blog y contribuant à sa façon) qu’un livre ne se limite pas à lui-même, mais qu’il appartient au vaste ensemble de tout ce qu’on dit de lui.

Et j’en arrive au point de retournement de ma lecture. Page 54 sur un total de 162. Le livre apparaît comme un objet aléatoire sur lequel nous discourons de manière imprécise, un objet avec lequel interfèrent en permanence nos fantasmes et nos illusions. Là, je me suis relâchée, j’ai désarmé et j’ai continué.

Le chapitre sur les livres que l’on a oubliés ne pouvait pas me laisser insensible. Ayant commencé voici quelques semaines à chroniquer pour ce blog des livres lus plus ou moins récemment, j’ai expérimenté à quel point l’oubli des livres peut être puissant. Croyant écrire facilement sur un roman lu il y a moins d’un mois, j’ai déchanté, constatant que pour bien le faire, je devrais m’y replonger comme si… je ne l’avais pas lu.  Alors même que je suis en train de lire, je commence à oublier ce que j’ai lu et ce processus est inéluctable résume le professeur Bayard.

Il prend l’exemple de Montaigne, possesseur d’une immense bibliothèque qu’il lisait, oubliait et qui tentait de s’en sortir par un système de notes en fin d’ouvrage. Mais la limite entre citation et auto-citation s’estompe vite…  Montaigne ayant oublié ce qu’il disait de ses auteurs et même qu’il en disait quelque chose, il devient un autre pour lui-même. Il est coupé de lui par la défaillance de sa mémoire, faisant de la lecture de ses propres textes autant de tentatives pour se retrouver, conclut Pierre Bayard, par ailleurs psychanalyste.

Autre notion intéressante, celle de livre intérieur. C’est le livre que l’on fabrique à l’intérieur de soi en lisant le livre d’un autre, comme ce blog qui décrit une partie de mes livres intérieurs… Poussant son raisonnement, Pierre Bayard affirme que les livres intérieurs de deux personnes ne peuvent coïncider tellement ce qui est fabriqué à l’intérieur de soi, est fait de soi. La lecture comme acte de tisser une toile avec ses propres fils (de soie !), tisser son propre texte…

C’est finalement à une relation renouvelée avec les livres que nous invite le professeur de littérature et psychanalyste. Se dégager des interdits et de la honte qu’il y aurait à ne pas avoir lu tel ou tel livre (et l’institution scolaire joue ici un sacré rôle !), oser en parler avec ce que l’on en sait (lectures sur, liens pressentis avec d’autres livres), relativiser les notions de lecture et de non-lecture, et finalement oser parler de soi. Le paradoxe de la lecture est que le chemin vers soi-même passe par le livre, mais doit demeurer un passage. Qu’y a-t-il au-delà de cette transformation par les livres ? Une libération et peut-être la mise à nu d’un désir, écrire.

Né en 1954, professeur de littérature à l’université de Paris VIII, psychanalyste, Pierre Bayard est l’auteur de plusieurs essais souvent décalés, qui renversent certaines approches de la littérature, notamment Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? (2004), Le plagiat par anticipation (2008) ou Et si les œuvres changeaient d’auteur ? (2010), tous publiés dans la collection Paradoxe des Éditions de Minuit.

2 réflexions au sujet de « Petite histoire d’un retournement »

  1. Cette « Petite histoire d’un retournement » m’a replongé irrésistiblement dans mes années à Sciences-Po (« On pouvait désormais parler de tout sans rien connaître ») lorsque, doctement, certains de mes camarades n’hésitaient pas à citer à tort et à travers « Le Savant et le politique » ou, mieux, « L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme » de Max Veber sans jamais les avoir ouvert. Ça devenait un lieu commun, un cliché collectif, un passage obligé. Et, à force d’en entendre parler toujours avec les mêmes mots, j’ai fini non seulement par refuser de lire cet auteur, mais encore par le trouver agaçant… sans jamais l’avoir lu.

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