Roman, genre immortel ?

Rouvrir le roman, Sophie Divry, Editions Noir sur Blanc, 2017

Je découvre Sophie Divry. Pas encore 40 ans, auteure de quatre romans dont deux très remarqués, annonce la quatrième de couverture, mais à côté desquels je suis passée, elle publie un essai généreux, nourri et enthousiaste sur le genre roman. Pas si fréquent qu’une jeune romancière ni normalienne, ni universitaire, ni monstrueusement connue, s’avance sur ce territoire du penser-la-littérature. Qu’explore cette aventureuse aventurière ?

Par goût de la polémique, qu’elle distingue de la simple agressivité, Sophie Divry s’attaque à des clichés (pour être reconnu, un écrivain doit avoir son style, certains outils narratifs sont complètement dépassés, le roman est mort) et soutient des positions fertiles : la littérature est impure, le roman peut continuer à rendre la vie, enfin découverte et éclaircie (Proust). Riche de ses lectures (J.-P. Sartre, P. Bergounioux, P. Bourdieu, A. Robbe-Grillet notamment pour les essais) sa pratique et sa réflexion sur sa propre écriture, S. Divry déploie une pensée affirmée, critique et ouverte sur de nouveaux possibles.

Je retiens ici trois questions soulevées par cet essai fourmillant : le style, l’écrivain conscient et l’impureté de la littérature.

En 1753, Buffon affirme Le style est l’homme même. Pour être reconnu, l’écrivain devrait disposer de son propre style. Certes, si on juxtapose des extraits de G. Flaubert, L.-F. Céline, M. Proust et M. Duras, la singularité de chacun.e éclate, éblouissante. Des langues ont été inventées. Encore faudrait-il regarder de plus près. L’amant (1984) a pris ses distances stylistiques d’avec Les impudents (1943), premier roman de M. Duras. Et chaque écrivain a toujours la possibilité d’explorer une pluralité stylistique, plaide S. Divry. Il s’agit de prendre le temps pour la remise en question et de recommencer la bataille avec sa langue. C’est d’ailleurs bien ce qu’ont fait G. Flaubert, L.-F. Céline, M. Proust, M. Duras ou N. Sarraute à l’affût des régions silencieuses et obscures où aucun mot ne s’est encore introduit.

La formule lapidaire de Buffon masque le processus, l’avènement régulièrement entravé, d’une voix unique. Les artistes sont souvent ceux qui ressentent le plus fortement les contradictions dans leur cœur, les leurs et celles de la société. L’écriture leur sert justement d’issue, souvent désespérée, pour canaliser ces tensions, les apaiser en les sublimant.

Arman, Infinty of typewritters, accumulation de machines à écrire dans une boîte en bois, 1962

Deuxième question, celle de la conscience de l’écrivain. Que se passe-t-il lorsque ce dernier occulte la genèse et la teneur de ses choix d’écriture ? Il y a de fortes chances qu’il produise un roman as usual, qui se répète avec succès, demande un sujet à la mode, une intrigue vraisemblable et haute en couleurs, des personnages bien campés auxquels on peut s’identifier, un style d’une lisibilité digeste, quelque chose de clair, d’immédiatement compréhensible et reconnaissable. Ne faisant pas de choix conscient, il en fait quand même, ceux des autres, choix facilement approuvés, non questionnés, qui n’ouvrent sur rien de nouveau. Cette idée de la conscience de l’écrivain peut tout à fait coexister avec son inconscience… Une solide réflexion menée sur les outils d’écriture est tout à fait compatible (joie et miracle de la création !) avec des effets de perception non imaginés au départ.

Troisième position soutenue avec vigueur par notre primo essayiste, celle d’une littérature impure, non autonome. L’idée n’est pas très originale (toute littérature est contrainte, elle résulte d’une époque), mais S. Divry l’étoffe bigrement en passant en revue tout ce qu’intègre ce processus créateur et qui caractérise une époque (le rôle de l’Etat par les différents financements qu’il apporte, celui du lecteur et la question de la lisibilité, celui de l’éditeur profondément associé à la production littéraire).

R. Magritte, La Lectrice soumise, huile sur toile, 1928, Londres. Courtesy Ivor Braka Ltd

La grande vertu de Rouvrir le roman c’est justement d’ouvrir largement et simultanément des portes que l’on a tendance, par excès de spécialisation, à n’ouvrir que séparément. S. Divry relie pratiques (le travail quotidien de l’éditeur en littérature, le travail d’écriture), conceptions (d’écrivains sur leur art, de sociologues ou philosophes sur l’art) et intuitions (les siennes, celles d’autres artistes). Rapprochant, tissant, S. Divry propose une réflexion rafraîchissante sur des actes (écrire, lire, éditer) distincts, en tension, et qui se tiennent profondément.

Non contente d’exposer largement, la romancière propose. Elle souligne la capacité du roman à puiser dans des techniques déjà éprouvées (non, le passé simple n’est pas mort ! oui, le récit par un narrateur omniscient est encore possible !), à en inventer d’autres, et à lier cela à un regard singulier, travaillé, sur le monde. Parmi les pistes avancées : bousculer la typographie (petit combat à mener contre les éditeurs gardiens du temple…), stimuler la littérature par le décalage comique (Lydie Salvayre ou Raphaël Meltz creusent selon moi, cette veine) ou se tranquilliser par rapport à la narration (tout bon roman ne suppose pas forcément une bonne histoire), la tension interne d’un roman peut-être plus riche que sa trame narrative. Une bonne histoire ne fabrique d’ailleurs pas forcément un bon roman (je pense à Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, dont l’intérêt littéraire hors l’histoire, ne m’est pas apparu).

Spécialité du monde universitaire qui en fabrique outils et concepts, la théorie littéraire est aujourd’hui peu produite, selon S. Divry, par les écrivains eux-mêmes. La romancière l’explique par une injonction implicite des éditeurs, des critiques conduisant à une inhibition des auteurs. Raconter comment une idée de roman vous est venue, parler des petites batailles que vous avez dû mener pour le mettre au monde, citer les illustres auteurs qui vous inspirent, c’est sympathique. En revanche, se lancer dans l’exposé un peu ardu de votre vision de la littérature suppose d’y avoir réfléchi et ne captive pas forcément les foules.

Virginia Woolf (La tour penchée, L’Art du roman) est citée en exergue de l’essai : La littérature n’est pas propriété privée ; la littérature est domaine public. S. Divry a choisi cette belle voie. S’appuyant sur sa culture littéraire, elle construit un texte courageux, illustré, qui approfondit sans étouffer, qui soutient avec une énergie singulière la vitalité d’un genre polymorphe nommé roman. Prochaine étape pour moi, lire les siens.

Née en 1979, journaliste pendant plusieurs années, Sophie Divry se consacre désormais à la littérature. Elle est l’auteure de quatre romans : La cote 400 (Les Allusifs, 2010), Le journal d’un recommencement (2013), La condition pavillonnaire (2014) et Quand le diable sortit de la salle de bain (2015), tous trois parus aux éditions Noir sur blanc. Je découvre à l’instant que le jeudi 16 février, elle poussera la porte de la Grande Librairie.

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