Archives par mot-clé : création

La funambule Dufourmantelle

La femme et le sacrifice, D’Antigone à la femme d’à côté, Anne Dufourmantelle, Denoël, 2018 (nouvelle édition).

La Mort d’Ophélie, John Everett Millais, 1852, Tate Gallery, Londres

Partie sauver les enfants d’une amie, Anne Dufourmantelle est morte noyée durant l’été 2017. Dix ans auparavant, elle avait écrit cet essai puisant dans la littérature, son travail de psychanalyste et sa culture philosophique, sur les relations entre femme et sacrifice. Un texte et un acte liés, l’un semblant annoncer l’autre. Et dans le dernier chapitre, elle souligne cette intrication pour une autre noyée. Tous les romans de Virginia Woolf sont crépusculaires, ils portent l’évidence d’une mort annoncée comme condition de la vie, de l’intensité d’une vie dont chaque instant présent se détache sur fond de disparition imminente. Le sacrifice se situe sur une frontière, entre vie et mort, entre ce que l’on croit devoir et ce que l’on donne, entre un être et une collectivité, entre le réel et ce qui le transcende. C’est un fil fin, souvent invisible, que l’essayiste suit en funambule éclairée. Continuer la lecture de La funambule Dufourmantelle

La littérature au burin

Idée, Frans Masereel, Les éditions Martin de Halleux, 2018

C’est quoi une idée ? Un impalpable, une abstraction ? Pourtant son origine grecque (eidon, voir, eidolon, l’image) relie le mot au visible. Illustrateur, graveur, peintre, Frans Masereel (1889-1972) fait la même chose. Il l’incarne, la montre en femme nue dans un roman de 83 images taillées au burin dans le bois d’un poirier, encrées puis passées dans une presse. Paru en 1920 aux éditions Ollendorff, tiré à 853 exemplaires, ce roman sans paroles ne fait pas grand bruit. Nouvelle tentative en Allemagne dans les années 1926-27, avec préface d’Hermann Hesse et puis le feu d’un autodafé en 1933. Bonheur, étonnement de cette nouvelle édition. Ni ride, ni poussière, du noir et blanc radical, féroce et lumineux.

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L’homme, ville ouverte

Régine Detambel, La Splendeur, Actes Sud, 2014

Il est médecin, mathématicien, astrologue, inventeur à une époque où les disciplines de l’âme et de l’esprit n’ont pas encore pris leur chemin bordé de hauts murs. Elles s’interpellent, se croisent, se questionnent. Les mots en –isme ne se sont pas encore démultipliés. La splendeur catholique se lézarde sous l’effet des réformateurs soucieux du seul Livre. Les premiers livres imprimés circulent. André Vésale secoue l’héritage antique de Claude Galien. Nicolas Copernic remet Terre et Soleil à leur place. Christophe Colomb et Amerigo Vespucci élargissent le monde. Girolamo Cardano naît à Pavie en 1501. En 1501, l’Italie est la patrie de l’Homme. C’est fou ce qu’on peut y apprendre : l’art de l’athéisme, l’art de l’épicurisme, l’art du putanat, l’art du poison, l’art de la sodomie et j’en passe. Donc naître italien est le rêve de toute intelligence européenne. Usant de tous les ors de l’écriture, Régine Detambel fait un très beau portrait de ce penseur dans son siècle. Continuer la lecture de L’homme, ville ouverte

Sainte Leonora, rêvez pour nous

La vie songeuse de Leonora de la Cruz, texte d’Agnieszka Taborska, traduit du polonais par Véronique Patte, illustrations de Selena Kimball, Éditions Interférences, 2007

Dans la librairie de la rue de Jouy, je l’ai feuilleté, attirée par sa couverture tout en nuances de gris. Une délicate main de femme surplombe un homme barbu, buste penché, accueillant sur son épaule une jambe nue. Détail d’une illustration de l’intérieur. L’ensemble semble se situer dans une église envahie par les eaux, la jambe nue pourrait appartenir à la femme coiffée d’un foulard, qui pleure, regard tourné vers l’homme ou le ciel. Ce n’est pas sûr. D’ailleurs rien n’est sûr dans cet album consacré à Leonora de la Cruz, hormis sa beauté, extérieure et intérieure.

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L’urgence de peindre

Charlotte Salomon, Vie ? ou Théâtre ?, Le Tripode, 2015 // Ceija Stojka, Une artiste rom dans le siècle, éditions Fage, catalogue de l’exposition, la Maison rouge, 23 février au 20 mai 2018

Deux femmes, l’une juive allemande née en 1917, l’autre rom autrichienne née en 1933. Deux déportées à Auschwitz en 1943, l’une en octobre, elle est assassinée à son arrivée, l’autre en mars, elle survivra. Deux peintres, l’une passée par les Beaux-Arts de Berlin, l’autre autodidacte. Deux artistes prises par l’urgence de croiser images et mots pour se raconter. L’œuvre de l’une a été magnifiée par un étonnant objet d’édition paru au Tripode (déjà évoqué ), celle de l’autre, actuellement exposée à la Maison rouge, a heureusement retardé la fermeture du lieu. L’urgence de montrer. L’une s’appelle Charlotte Salomon, l’autre Ceija Stojka. Mêmes initiales. Rencontre avec deux femmes, deux œuvres totales, deux urgences.

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M comme mélancolie

Le mot et la chose

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Presqu’un nom de fleur. L’attaque en douceur du m, l’allitération en l avec, intercalée, la petite dureté du c. Mot-mélodie dont j’ai toujours senti l’accord entre son et sens. Léo Ferré me l’a beaucoup chantée. Retour aux sources : addition grecque de mélas (noir) et khôle (bile), bile noire, l’une des quatre humeurs, celle qui cause la tristesse, détectée par Hippocrate à l’aube de la médecine. Marée ancienne, la mélancolie s’est largement déployée dans les champs de la psychologie et de la littérature. Des écrivains en sont affligés, ils se consolent avec l’inspiration qu’elle délivre. Onde parfois fertile. Petit bain dans une eau ténébreuse avec M comme MÉLANCOLIE.

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I comme île

Imaginaire par nature

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Été, ma petite académie en est à la lettre I, le blog s’appelle comme on sait, tout converge vers cette terre isolée, intrigante, fantasmée, refuge ou prison, bagne ou paradis, confetti ou assez vaste pour faire oublier la mer autour, tropicale ou glacée, avec ou sans îliens, caillou ou plantée d’arbres immenses dont on se demande s’ils ne prennent pas racine en mer. En un mot, court, à la fois féminin et masculin, léger, mille fois chanté, sensuel, le I étirant les lèvres à l’horizontale puis l’L roulé par la langue soudain stoppée dans son élan. Est-il beaucoup de mots de seulement trois lettres qui en entraînent autant dans leur sillage ? D’accord, il y a aussi vie, eau, feu, oui, non, été, mer et quelques autres (cruciverbistes, n’hésitez pas à compléter), mais île a une belle place au soleil des associations.  Le prononcer, c’est déjà partir. Explorations tous azimuts avec I comme ÎLE. Continuer la lecture de I comme île

La littérature transite par l’estomac

Qui a peur de l’imitation ? Maxime Decout, Minuit, 2017

« Sans titre », Andy Warhol et Jean-Marie Basquiat, acrylique et huile, collection particulière, 1985. La tête de mort (A. Warhol), motif ancien de la vanité, confrontée à l’estomac (J.M Basquiat), symbole d’une énergie vitale sans cesse renouvelée.

Rien de plus original, rien de plus soi que de se nourrir des autres. Mais il faut les digérer. Le lion est fait de mouton assimilé. C’est Paul Valéry qui parle, cité par Maxime Decout au début de Qui a peur de l’imitation ? L’essai parait dans la collection Paradoxe (Minuit) accueillant une grande partie de l’œuvre de Pierre Bayard. L’idée de la collection est de soulever une bizarrerie chahutant la littérature pour en déployer toute la fécondité. Les écrivains revendiquent (et les lecteurs, généralement, les attendent à ce tournant-là) une originalité de création. Par ailleurs, chaque écrivain a ses modèles, son panthéon, à la fois indispensable nourriture et profonde angoisse (vais-je arriver à faire différemment, voire, rêvons un peu, mieux ?). Maxime Decout a décidé d’en découdre avec l’imitation, puissant lieu de réflexion sur l’influence, la dette, le rejet, l’originalité, le style et l’identité. Plongée dans l’art du pastiche, de l’allusion, la parodie, la satire et autres formes d’inspirations inspirantes. Continuer la lecture de La littérature transite par l’estomac

E comme expérimental

No limit

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Déjà assez libre avec cette consigne d’écriture que je me donne (associer à une lettre un mot, puis fabriquer à partir de lui, une chronique littéraire dans l’air du temps mais pas que), j’en rajoute avec le choix d’un mot qui invite à la sortie de route, au mélange des genres, à la déconstruction, l’exploration de ce qui n’a pas pignon-sur-rue. La littérature expérimentale, c’est quoi au juste ? La littérature n’est-elle pas, par nature, expérimentale ? Voyons voir avec ce E comme EXPÉRIMENTAL. Continuer la lecture de E comme expérimental

Où la littérature prend-elle sa source ?

L’art et la formule, Jean-Yves Pouilloux, Gallimard, 2016

Alexandre Hollan, Vie silencieuse, 2013

De quoi traite cet essai dont le titre s’annonce comme un (très) vaste programme ? De l’alchimie mystérieuse, complexe, tendue, entre écriture et perception sensible. Alchimie qui donne naissance à la littérature, celle qui permet d’accéder à une plus grande connaissance de soi. C’est ainsi que la définit Jean-Yves Pouilloux, professeur émérite de littérature à l’université de Pau et des Pays de l’Adour. Avançant avec plusieurs écrivains, philosophes et peintres (Proust, Queneau, Bouvier, Merleau-Ponty, Giaccometti, Hollan…), il tente de répondre à la question : où la littérature, et plus largement la création, prennent-elles leur source ? Continuer la lecture de Où la littérature prend-elle sa source ?