Archives par mot-clé : écriture

L’homme, ville ouverte

Régine Detambel, La Splendeur, Actes Sud, 2014

Il est médecin, mathématicien, astrologue, inventeur à une époque où les disciplines de l’âme et de l’esprit n’ont pas encore pris leur chemin bordé de hauts murs. Elles s’interpellent, se croisent, se questionnent. Les mots en –isme ne se sont pas encore démultipliés. La splendeur catholique se lézarde sous l’effet des réformateurs soucieux du seul Livre. Les premiers livres imprimés circulent. André Vésale secoue l’héritage antique de Claude Galien. Nicolas Copernic remet Terre et Soleil à leur place. Christophe Colomb et Amerigo Vespucci élargissent le monde. Girolamo Cardano naît à Pavie en 1501. En 1501, l’Italie est la patrie de l’Homme. C’est fou ce qu’on peut y apprendre : l’art de l’athéisme, l’art de l’épicurisme, l’art du putanat, l’art du poison, l’art de la sodomie et j’en passe. Donc naître italien est le rêve de toute intelligence européenne. Usant de tous les ors de l’écriture, Régine Detambel fait un très beau portrait de ce penseur dans son siècle. Continuer la lecture de L’homme, ville ouverte

J’ai rencontré Philippe Lançon

Le lambeau, Philippe Lançon, Gallimard, 2018

Un ami m’avait proposé d’aller le 15 mai dernier, Au Dauphin, librairie de la rue de Bourgogne, pour y rencontrer l’auteur. Sa présence était exceptionnelle, Philippe Lançon ayant refusé toute signature dans d’autres lieux parisiens. Rencontrer l’auteur, pourquoi pas, je le fais parfois, j’aime écouter lire, si c’est bien fait. Allait-il le faire ? Le pouvait-il ? Le savait-il ? En aurait-il envie ? Je n’avais pas encore lu Le lambeau, en discuter n’aurait pas été possible. Je n’y suis pas allée. Mon ami m’a rapporté un livre sobrement dédicacé Pour Isabelle, Le lambeau, en toute sympathie, Philippe Lançon. J’ai très vite été prise par le récit. Dans le métro, un homme m’a interpellée, insistant, m’obligeant à lever les yeux, les siens désignant le livre ouvert dans mes mains. C’est bien ? Tout à coup très émue, j’ai dit : extraordinaire ! Puis il est parti dans une banale diatribe sur Charlie, ceux qui étaient contre, étaient devenus pour et son côté les-gens-sont-vraiment-trop-cons-mais-je-ne-m’y-laisse-pas-prendre m’a énervée. Il ne me restait plus qu’une station avant de renouer avec celui qui avait été défiguré le 7 janvier 2015.

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« J’aimerais quelque chose de bien »

Les gardiens des livres, Mikhaïl Ossorguine, traduit du russe par Sophie Benech, Éditions Interférences, 2010

Grossi pour figurer en couverture, le très bel ex-libris du graveur et théoricien du livre Vladimir Favorski (1886-1964), réalisé pour la Librairie des Écrivains. Expérience limite d’édition, de sauvetage et commerce de livres, cette librairie exista à Moscou entre 1918 et 1922. Une histoire folle qui aurait pu être inventée et racontée par Vincent Puente dans Le corps des libraires1917, la Russie vient de se débarrasser de son régime tsariste. S’ouvre une période de grandes espérances et de chaos. Journaliste et romancier, l’un des fondateurs de la Librairie, Mikhaïl Ossorguine (1878-1942) raconte cet îlot de commerce approximatif, de passion pour la culture et les livres.

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N comme nom

Passeport de fiction

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Onomastique. Un drôle de mot dans lequel j’entends la contraction sonore d’onanisme et de plastique. Mastiquer des noms propres, en faire l’étude, leur forme, leur choix. Dans un roman, les noms propres sont comme de petites giclées de vie, d’évocations, d’émotions. Passeport vers la fiction, le nom propre ouvre un voyage au lecteur. Du côté de Guermantes au rivage des Syrtes, on galope avec Emma Bovary, on part en quête de Moby Dick. Et pour celui qui prend pseudonyme, le nom est passeport vers l’écriture. Les exemples abondent, du besoin de distinguer deux identités (Marguerite de Crayencour devenue Yourcenar par la grâce de l’anagramme) à celui de cacher, jouer avec elles (Gary/Ajar, faces d’une même pièce, la ribambelle d’hétéronymes d’Antoine Volodine). De quoi le nom est-il le nom ? Virée en terre onomastique avec N comme NOM.

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L’aube enflammée de l’écrit

Le démon de saint Jérôme, L’ardeur des livres, Lucrèce Luciani, La Bibliothèque, 2018

Saint Jérôme dans son cabinet d’étude, Colantonio, vers 1445-1450 (Musée di Capodimonte, Naples)

Avant, je rangeais mes livres, verticalement, selon un ordre explicite, dans un endroit unique, nommé bibliothèque. Aujourd’hui, ça dépend. Parfois, mes bureaux, meuble et espace, en sont couverts, piles inégales, entassements qui ne parlent qu’à moi. En désordre, à portée de main, ils témoignent de plaisirs passés ou en promettent de nouveaux. Parfois, insupportée par l’invasion, je reprends la main. Je range. Je retrouve la couleur du plancher, mes rayonnages, un air sage et mon chat, la douce chaleur de l’ordinateur. Une longue guerre est engagée avec les livres, alternance de combats et de trêves, de plaisirs (ce qu’ils ouvrent, confortent, apaisent) et de rages (les mauvais livres dont on se débarrasse, l’infini de ceux qu’on ne pourra lire, l’oubli de ceux qu’on a aimés). Je lis plusieurs livres à la fois, picore ou dévore, j’en ai toujours deux ou trois dans mon sac, plein à côté de mon lit et je ne reviens pas sur les bureaux. L’histoire de l’objet m’intéresse. Folle de livres et de littérature, j’aime mes homologues. Saint Jérôme en était un et Lucrèce Luciani me paraît aussi bien toquée.

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K comme kaïros

Maintenant ou jamais

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

K, ça se complique. Le choix se resserre. Éviter les mots exotiques, rigolos mais qui n’évoquent que des facilités pour profiter des 10 points du K, à placer si possible sur la case bleu foncé (lettre compte triple, pour les hostiles au scrabble). Kafkaien ou kafaen risque de m’engluer dans la littérature sur la littérature. Reste un mot, venu du grec sans trop d’apprêt, dit intraduisible, brut, ouvert, vivant, kaïros. C’est maintenant ou jamais, ascension du K comme KAÏROS. Continuer la lecture de K comme kaïros

Pauvreté et lumière

Nous sommes tous innocents, Cathy Jurado-Lécina, Aux forges de Vulcain, 2015

J.B. Millet, « Délicate étude Paysan nourrissant ses poules », dessin à la mine de plomb, vers 1880

Un extrait pour commencer, large, généreux. Comment dire la belle langue autrement qu’en la citant, largement, généreusement ?

Trop tard : la lame a tranché net la peau de son index, juste au-dessus de l’articulation. La douleur acide le surprend là où il ne l’attendait pas. Un pincement au niveau de la gorge, un gros noyau de sanglots retenant le cri, le confinant dans sa poitrine où il fait un raffut d’enfer. Puis le sang afflue, gouttant sur la chair pâle et humide des légumes, le long des pelures violacées, sur la planche de bois. Éclat du sang sur la nacre du navet.

– T’as encore passé trop de temps sur les livres, Jeannot. Voilà le résultat. T’es en train de nous barbouiller la soupe, là, avec ton sang de cochon. Pousse-toi que je m’y mette et donne ce couteau. Allons ! Va donc t’enturbanner ça avec un linge. Continuer la lecture de Pauvreté et lumière

Volodine, inventeur en tous genres

Écrivains, Antoine Volodine, Le Seuil, 2010

Antoine Volodine est un fabricant en gros. Il ne lésine pas, il aime les accumulations, les énumérations, les saturations. A. Volodine, qui ne s’appelle d’ailleurs peut-être pas comme ça, écrit aussi sous plusieurs pseudonymes connus (Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Eli Kronauer) et peut-être inconnus, invente à tour de bras. Écrivains est un texte fait de sept, unis par la présence dans chacun d’un écrivain. C’est noir, drôle et plein d’inventions. Ce livre, âgé d’à peine sept ans, est épuisé dans sa version papier. Regrets. Restent l’epub et l’occasion. Continuer la lecture de Volodine, inventeur en tous genres

La chronique que j’hésitais à écrire

Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher, Quidam éditeur, 2017

« Mur de la liberté », P. Valent, mise en forme de témoignages, mots et objets, collés sur un mur-barrière, un des dix projets de mémorial en hommage aux victimes du Bataclan (choix en cours, 2017)

Ce livre me pose la question que l’auteur s’est posée, même si les contextes n’ont rien à voir. Erwan Larher, romancier, a été blessé le 13 novembre 2015 au Bataclan et écrit là-dessus après avoir un temps refusé de le faire. Je nourris ce blog de livres aimés, je me demande si j’ai aimé ce livre et si j’ai envie d’en parler ici. Dans le doute, je l’emporte sur l’île. Comme un objet qu’on emporte dans son atelier pour voir ce qu’il a dans le ventre. Là, rien à réparer, juste à fouiner un peu, par goût de l’exploration (littéraire). Continuer la lecture de La chronique que j’hésitais à écrire

Jacques Damade, militant dilettante

Rendez-vous est pris avec le premier éditeur-Robinson de ma série. L’été est là, la rue de presque midi est un four, les volets clos de l’appartement font de piètres remparts contre l’épuisante chaleur. Jacques Damade a créé les éditions de la Bibliothèque voici 25 ans. Il est fier de ce nom, qui a la force de sa simplicité. LA bibliothèque c’est la sienne, les autres ont besoin pour exister d’un qualificatif (nationale, très grande) ou d’un nom propre, la célébrité de ce dernier disant la dépendance du lieu à son égard. Les éditions de la Bibliothèque se suffisent à elles-mêmes. Portrait d’un éditeur qui cultive le singulier. Continuer la lecture de Jacques Damade, militant dilettante