Archives par mot-clé : féminin

Sainte Leonora, rêvez pour nous

La vie songeuse de Leonora de la Cruz, texte d’Agnieszka Taborska, traduit du polonais par Véronique Patte, illustrations de Selena Kimball, Éditions Interférences, 2007

Dans la librairie de la rue de Jouy, je l’ai feuilleté, attirée par sa couverture tout en nuances de gris. Une délicate main de femme surplombe un homme barbu, buste penché, accueillant sur son épaule une jambe nue. Détail d’une illustration de l’intérieur. L’ensemble semble se situer dans une église envahie par les eaux, la jambe nue pourrait appartenir à la femme coiffée d’un foulard, qui pleure, regard tourné vers l’homme ou le ciel. Ce n’est pas sûr. D’ailleurs rien n’est sûr dans cet album consacré à Leonora de la Cruz, hormis sa beauté, extérieure et intérieure.

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Naïvetés

Détenues, Bettina Rheims, Gallimard, 2018

Dans la Sainte-Chapelle du château de Vincennes se tient jusqu’au 30 avril l’exposition de Bettina Rheims, Détenues. Détachée de toute construction, très haute, longs rectangles de vitraux miroitant dans le soleil, la Sainte-Chapelle a quelque chose de fier, de prétentieux, d’exalté. À l’intérieur, c’est une autre histoire qui est racontée avec ces photographies. Encouragée par Robert Badinter, B. Rheims a photographié des femmes en prison. Chacune se découpe sur un mur blanc, assise sur un tabouret que l’on ne voit pas, et nous circulons, corps minuscules dans l’édifice imposant, parmi ces images de femmes nous regardant ou pas, enfermées à Rennes, Poitiers-Vivonne, Roanne ou Lyon-Corbas.

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Lady Catherine Millet

Aimer Lawrence, Catherine Millet, Flammarion, 2017

D. H. Lawrence, photographié par Nickolas Muray, 1925

Lors de sa publication en 2001, je suis passée complètement à côté de La vie sexuelle de Catherine M. Je viens de lire ce texte après avoir écouté les cinq émissions de A voix nue récemment consacrées à son auteur. Critique d’art, cofondatrice en 1972 de la revue d’art contemporain Art Press, Catherine Millet a donc raconté sa vie sexuelle dans un récit qui obtint un très large succès en France (vendu à plus d’un million d’exemplaires) et ailleurs (traduit dans une vingtaine de langues). Écartant l’ordre chronologique, elle adopte une approche précise et clinique de critique d’art, abordant successivement le nombre, l’espace, l’espace replié et les détails pour restituer et continuer d’explorer une vie sexuelle riche, par son étendue, son éclectisme et sa liberté. De ce récit-là au texte sur D. H. Lawrence, il n’y avait qu’un tout petit glissement. Les héroïnes de l’auteur de L’amant de Lady Chatterley sont en effet tumultueuses, modernes, ne [cédant] en rien de leurs désirs ni de leur volonté et n’en sont pas moins traversées par l’inconscient de l’espèce. Continuer la lecture de Lady Catherine Millet

Bovary à Empant-sur-Nive

La condition pavillonnaire, Sophie Divry, Éditions Noir sur blanc, 2014

Chose annoncée, chose faite, j’ai lu La condition pavillonnaire, roman de Sophie Divry. Le titre sonne comme un essai. Je pense à La condition pénitentiaire, écrit par deux philosophes, Toni Ferry et Dragan Brkic (2013), sur les traitements corporels de la délinquance. Dans le roman aussi, il est question d’enfermement.  Celui de M.A. dans sa condition de femme. Durant plusieurs pages, j’ai pensé à La femme gelée d’Annie Ernaux. J’avais même l’impression gênante que le texte d’A. Ernaux faisait de l’ombre à celui de S. Divry, qu’il le dominait. Et puis La condition pavillonnaire a pris le large, créant son propre sillon… et elle a rejoint l’île. Continuer la lecture de Bovary à Empant-sur-Nive

Dans le grain du couple

La conversation amoureuse, Alice Ferney, Actes Sud, 2000

R. Doisneau, Le baiser de l'Hôtel de ville (1950)
R. Doisneau, Le baiser de l’Hôtel de ville (1950)

Pour la première fois cet été, j’ai lu un texte d’Alice Ferney. Le cadeau d’un ami, Le ventre de la fée (Actes Sud, 1993). Un livre sur la maternité, m’avait-il annoncé. Une femme met au monde un enfant qui devient monstre. Une prose mêlant sans retenue le doux, le sensuel et l’horreur. Un conte, un texte court, subversif, résistant à toute sociologie ou psychologie. Comment un garçon élevé dans l’amour d’une mère-fée devient-il brute sans affect ? Comment l’ange devient-il diable ? Comment l’amour donné par la mère devient-il violence meurtrière chez le fils ? Continuer la lecture de Dans le grain du couple

La frustration à l’œuvre

Histoire réversible, Lydia Davis, traduit de l’anglais (États-Unis) par Anna Rabinovitvch, Christian Bourgois, 2016

R. Magritte, La décalcomanie, 1966
R. Magritte, La décalcomanie, 1966

Le titre du dernier recueil de nouvelles de Lydia Davis, Histoire réversible, dit déjà le double sens, le jeu de l’endroit et de l’envers. Quelque chose que l’on croit à la première lecture et finalement non, peut-être pas, cela coulisse et c’est autre chose, comme un double-fond, une Continuer la lecture de La frustration à l’œuvre

Galilée, terre de paroles

Une femme fuyant l’annonce, David Grossman, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Seuil, 2011

femmefuyantannoncexLe roman s’ouvre dans l’obscurité d’un hôpital de Jérusalem. Nous sommes en 1967. Avram et Ora, 17 ans, fiévreux, mis en quarantaine, s’y rencontrent et s’y parlent la nuit. Une troisième ombre apparaît, Ilan. Dialogues hallucinés, corps qui se touchent. Un triangle se forme, une femme, deux hommes qui deviennent ses amants, deux hommes qui deviennent amis. Continuer la lecture de Galilée, terre de paroles

Saisir la vie, le temps, comprendre et jouir

Mémoire de fille, Annie Ernaux, Gallimard, 2016

annie-ernaux-raconte-ses-18-ans-dans-son-dernier-livre_5577343C’était une pièce manquante. Le nouveau livre d’Annie Ernaux vient compléter le puzzle qu’elle construit depuis près de quarante ans. De sa vie ordinaire, elle a fait littérature. L’extraordinaire a été de transformer par l’écriture le quotidien en paysage social et intime, celui d’une génération de femmes françaises nées pendant la guerre. Continuer la lecture de Saisir la vie, le temps, comprendre et jouir

Écrire la femme

La femme gelée, Annie Ernaux, Gallimard, 1981

femme années 50En littérature, Annie Ernaux a inventé le je sociologique (je crois que c’est Emmanuel Carrère qui utilise cette belle et juste formule). Elle fabrique de la sociologie avec sa propre matière, singulière. Dans La femme gelée,  son je est un elles. Son je est celui d’une femme, hyper consciente de sa génération, la dévoilant à travers elle-même. Continuer la lecture de Écrire la femme