Le tigre n’est pas mort

Urbs, Raphaël Meltz, Le Tripode, 2013

Honnête. Si je n’avais qu’un mot pour parler de ce roman, c’est ce que je dirais. Je rassure immédiatement ceux qui aiment les chroniques variant entre 800 et 900 mots et je déçois les adeptes du très court : la longueur de celle-ci devrait être équivalente aux précédentes. Déjà, je me sens contaminée (mais j’ai de solides prédispositions en la matière) par un des procédés d’écriture d’Urbs, la digression. Vite, ajoutons quelque chose d’accrocheur pour ne pas perdre si tôt notre sympathique lecteur, abonné ou pas (je suis très ouverte), lancé dans cette 43ème chronique (déjà ? s’étonnent les rêveurs). C’est un roman drôle, loufoque, profond, érudit, picaresque et singulier (je fais gaffe quand même, je crois que je frise le cliché).

Aficionados de Don Quichotte, c’est pour vous ! Je n’exclus bien sûr pas les autres. Je les encourage simplement à lire aussi les quelques 1200 pages de Cervantès. Je les ai dévorées en août 1996 sur l’île de Céphalonie. Une relecture ne serait pas de trop, mais bon, là, je vais donner la priorité à ma chronique sur Urbs.

De quoi s’agit-il ? Commençons dans l’ordre. Le roman est sous-titré Une nouvelle histoire des treize. Précision pour ceux qui l’auraient oublié : entre 1833 et 1835, Balzac publie Histoire des Treize, composé de trois récits relativement courts (Ferragus, chef des dévorantsLa Duchesse de Langeais et La fille aux yeux d’or). L’ensemble retrace les aventures des treize membres d’une société secrète, unis par un pacte, décidés à mener une vie de flibustier en gants jaunes et carrosse, en conjurant l’ordre établi. Dans Urbs, treize chapitres, un par personnage (dont un mort et le narrateur nommé Raphaël Meltz). Chacun expose une façon de porter atteinte à l’ordre du monde (si tant est que ce dernier en ait un). Urbs serait donc une version littéraire, démultipliée et comique de Nocturama, film de Bertrand Bonello (2016) qui me fit forte impression.

Des lecteurs attentifs (je n’ai jamais écrit que 331 mots mais à l’ère du numérique, cela équivaut sans doute à une dizaine de pages du temps de Balzac) se demandent sûrement pourquoi j’ai parlé plus haut de roman picaresque. Certains cherchent peut-être à extraire de leurs lointains souvenirs d’études littéraires ce qui peut réunir Cervantès et Balzac. D’autres n’ont sans doute pas oublié que Don Quichotte a justement été écrit en réaction au genre picaresque en vogue à l’époque (je simplifie un peu pour avancer). Enfin, les cinéphiles érudits (je sais que j’en ai dans mes abonnés) sont sûrement déjà en train de relier la gravité poétique de Bonello aux œuvres des deux pères du genre romanesque. Trêve d’incertaines spéculations.

Écoutons simplement le narrateur. J’ai envie de faire un roman picaresque, avec le portrait d’une ville et d’un monde, avec déplacements en tous sens et peut-être même des bandits. C’est ce qu’il annonce au chevalier blanc (quatorzième personnage du livre, compagnon critique surgissant de temps à autre). Comme dans Don Quichotte (qui choisit lui-même son identité, sait qu’il est le protagoniste d’un roman, rappelant régulièrement au lecteur que ses aventures sont pures fictions), les liens sont apparents entre narrateur, personnages, lecteur, éditeur et critique. Le romancier R. Meltz nous plonge dans le processus d’écriture en cours, les refus, les tentations de celui qui écrit, de ses personnages acceptant ou non le jeu de l’auteur.

Je reviens (si je tiens encore quelques lecteurs pas complètement épuisés par mes allers et retours rédactionnels) à la trame d’Urbs. Parmi les treize personnages, nous avons notamment Mehdi Fanon, Max Didot, Shéhérazade, Kevin Bourdieu, Emilio Rabelais (toute ressemblance avec… serait purement fortuite). Chacun emmène le groupe dans un endroit que l’on qualifiera facilement d’improbable (souterrain du métro, centre des archives diplomatiques de la Courneuve-Aubervilliers, Clos-Saint Lazare de Stains, bidonville sous l’A86 au nord de Paris, etc.) à partir duquel il se propose de dérégler le monde via un procédé de son invention. Autant de lieux hors la ville, urbs (j’ai nommé Paris), espaces délaissés, souvent jugés moches. J’ai toujours dit que j’aimais les endroits dont tout le monde se fout, les touristes, les guides de voyage, les cartes postales, précise le narrateur. Le passage par ce lieu est l’occasion d’éclairer nos esprits sur des domaines auxquels nous n’avons pas forcément accordé beaucoup d’importance jusqu’ici. Le romancier R. Meltz prolonge ainsi la tradition balzacienne du point encyclopédique. Nous sommes instruits des linotypes, de l’aérotrain de 1969, du trafic de drogue à Stains ou des mécanismes du trading révélés par l’affaire Kerviel. Et ce ne sont que quelques exemples.

Les rescapés de cette lecture mouvementée sont en droit de se poser deux questions.  La première concerne le mot que j’ai utilisé pour lancer cette chronique. Honnête. Quel rapport entre ce qualificatif et tout ce que j’ai écrit jusqu’ici ? Dans Urbs, R. Meltz s’affranchit de nombreux codes d’écriture, dont celui consistant à faire oublier au lecteur que le texte s’adresse à lui. Il expose l’ossature de l’édifice en construction, exhibe ses doutes, ses faiblesses, ses audaces. L’image de ce travail montré est donnée dès le début par la description de la station de métro Saint Michel. On se croirait dans un roman de Jules Vernes ou un film de Georges Méliès racontant l’entrée dans un appareil qui va parcourir le centre de la Terre ou accomplir un voyage dans la Lune. Gros boulons, poutres métalliques directement issues de l’atelier de Gustave Eiffel. R. Meltz est un honnête (et brillant) constructeur qui aime manipuler les pièces qu’il travaille au grand jour et c’est particulièrement jouissif.

Deuxième question : pourquoi avoir titré ainsi cette chronique ? Certains trépignent déjà et veulent (un peu comme au Jeu des mille euros) souffler la réponse qui leur brûle les lèvres. Pour les autres, je précise qu’entre janvier 2006 et décembre 2014, R. Meltz a animé Le Tigre, magazine généraliste, éclectique et indépendant (curieux magazine curieux) qu’il avait co-créé avec Laetitia Bianchi. Certaines de ses chroniques (Suburbs) ont alimenté Urbs, qui en constitue sur ce point un prolongement, une nouvelle pousse.

Mettre à nu avec drôlerie la fabrique du roman, s’appuyer sur une glorieuse tradition (Cervantès, Balzac) pour ajouter au palimpseste de l’histoire littéraire, explorer et creuser des mécaniques sociales, scientifiques, politiques qui font le monde, chahuter ce dernier en en pointant des absurdités, R. Meltz fait tout cela de façon étincelante et très drôle.

Né en 1975, Raphaël Meltz a, avec Laetitia Bianchi, codirigé la revue R de réel (2000-04) puis cocréé et animé Le Tigre (2006-14). Il est l’auteur d’une œuvre éclectique : scénarios de BD, romans  ou essai politique (De voyou à pauv’con, les offenses au chef de l’Etat de Jules Grévy à Nicolas Sarkozy, Robert Laffont, 2012).

 

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