Une vie à géométrie variable

Le triangle d’hiver, Julia Deck, Minuit, 2014

Arielle Dombasle dans le rôle de Bérénice Beaurivage
Arielle Dombasle dans le rôle de Bérénice Beaurivage

Rêver ou vivre sa vie ? Les deux s’opposent-ils vraiment ? Mademoiselle, jeune femme au chômage, personnage principal du deuxième roman de Julia Deck, Le triangle d’hiver, rêve qu’elle est Bérénice Beaurivage. C’est le nom d’une romancière qui n’écrit jamais dans le film d’Éric Rohmer, L’arbre, le maire et la médiathèque (1992). Physiquement, Mademoiselle a quelque chose d’Arielle Dombasle qui joua le rôle et romancière, ça paraît moins ennuyeux que de nombreux métiers suggérés par l’agence pour l’emploi.

Mademoiselle va donc tenter de faire croire qu’elle est romancière à son entourage, un ingénieur naval, appelé l’Inspecteur et une journaliste. Voici posé un premier triangle. Le deuxième est terrestre, puisque le roman se déploie entre trois ports industriels, Le Havre, Saint-Nazaire et Marseille.

Le roman s’inscrit en tension entre deux plans, celui des paysages portuaires aux lignes fermes, métalliques, des villes organisées en plans rigoureux, des métiers solides et rationnels et celui du parcours sinueux, des inventions et initiatives tortueuses de Mademoiselle. Comme Éric Rohmer, elle a le goût du secret et de la mascarade. Maurice Schérer usa d’un premier pseudonyme pour publier un roman, avant de devenir Éric Rohmer, critique et cinéaste. Sa mère ne sut jamais qu’il réalisa des films. Elle crut jusqu’à sa mort qu’il était professeur de lettres classiques au lycée.

L’écriture de Julia Deck est faite d’ellipses, de silences que l’on remplit soi-même. Mademoiselle croise des hommes dont on sait peu. Elle leur glisse entre les doigts, leur soutirant tranquillement de quoi vivre, matériellement. Invention et vie matérielle se mêlent sans que la frontière soit claire. La journaliste qui enquête sur la construction du paquebot s’appelle Blandine Lenoir, comme la journaliste dans le film de Rohmer cité plus haut. Mademoiselle n’est-elle pas en train de nous mener en bateau, nous aussi ?! A-t-elle rencontré cette journaliste ou est-elle en train de s’inventer une nouvelle identité ? N’est-elle pas seule face à l’Inspecteur, avec deux facettes, la rêveuse qui se dit romancière et l’observatrice réaliste qui se dit journaliste ?

Et d’ailleurs, que représente cet Inspecteur ? Est-il simple personnage créé par Julia Deck ou invention de Mademoiselle ? La jeune femme parcourt-elle réellement le triangle Le Havre – Saint-Nazaire – Marseille ou ce voyage est-il imaginaire ?

F. Varini, Suite de triangles, Port de Saint-Nazaire, 2007
F. Varini, Suite de triangles, Port de Saint-Nazaire, 2007

Le plaisir de l’illusion, de l’invention frôle la paranoïa. Dans le train, la jeune femme réfléchit. Le soupçon lui est alors venu que ces gares étaient des leurres, et tous les passagers sur le quai des figurants prêts à sauter, une fois le train reparti, dans la première rame en sens inverse (…) et que ce théâtre n’avait été inventé que pour l’induire en erreur, dans le cadre d’un vaste plan tenu secret.

Le triangle d’hiver a quelque chose du cercle, du cycle. Il commence et finit au même point d’invention. Invention d’un personnage. Optant au début pour Bérénice Beaurivage, Mademoiselle choisit à la fin Blandine Lenoir, suivant un fil résolument rohmérien.

Outre la référence à l’univers du cinéaste, le roman de Julia Deck en contient d’autres. Le paquebot évoqué à plusieurs reprises s’appelle Sirius. Dans le roman, il a été fabriqué à Saint-Nazaire, livré au Havre et incendié à Marseille. Double association, maritime et céleste. Sirius est le nom du premier navire transatlantique (1837). Il dut, pour faire face au manque de charbon, brûler tout ce qui était combustible à son bord. Jules Verne s’inspira de cette aventure pour nourrir un des épisodes du Tour du monde en quatre-vingt jours. Sirius est aussi le nom d’une des trois étoiles de l’ensemble le plus brillant en hiver dans le ciel de l’hémisphère nord, nommé triangle d’hiver.

Julia Deck aime jouer avec les formes, les éléments, la géométrie, les plans, l’apparent et le caché, le réel et l’invention, le solide et le fuyant. Son écriture relie tout cela de façon distanciée et drôle. Au cœur, reste une femme, chômeuse, qui cherche à oublier qu’elle ne veut rien de ce qu’on lui propose. Elle tente avec son imagination, de larguer certaines amarres. Sur ce point dur, le roman évoque de façon inversée, Quai de Ouistreham (L’Olivier, 2010), récit de Florence Aubenas, qui quitta pendant six mois sa vie de journaliste pour endosser à Caen, l’identité d’une travailleuse précaire.

Les deux formes sont différentes, mais elles parlent d’une même chose, trouver un emploi digne pour vivre dignement.

Née en 1974, Julia Deck a écrit un autre roman, Viviane Elisabeth Fauville (Minuit, 2012).

2 réflexions au sujet de « Une vie à géométrie variable »

  1. Là je suis très intrigué. Comment peut-on rêver d’être Bérénice Beaurivage ?
    Dans « L’arbre, le maire et la médiathèque », elle est en effet la «petite amie» de Julien Dechaumes (Pascal Greggory), hobereau de province (en Vendée), méprisé par ses camarades parisiens. Selon un journaliste, il appartient « à cette couche de jeunes réformateurs, un peu pantouflards ». Je me souviens donc d’une scène où Julien avait réussi à emmener Bérénice en Vendée et où elle découvrait le jardin, s’extasiant -au sens propre- devant chaque plante qu’elle croyait reconnaître.
    Et on riait donc de voir Bérénice, comme une Marie-Antoinette, inconsciente de l’agitation qui vient. À la même époque dans « La Crise », Coline Serreau mettait en scène un député socialiste, lui aussi châtelain, qui s’inquiétait de voir son fils jeter le foie gras : «Tu as un idéal, c’est très bien. Mais il y a des réalités économiques derrière la pollution». Ces deux films montraient que la confusion politique et idéologique était totale dans ce socialisme finissant avant la déroute électorale de 1993. Ce n’était donc pas de Bérénice qu’il fallait rire… Il me faudra lire « Le triangle d’hiver » pour savoir si, aujourd’hui, on continue à rire de Bérénice.
  2. Excellente chronique ! Si Caen n’est pas Le Havre j’avais aussi pensé à Florence Aubenas, mais d’autres pistes et références m’avaient échappé. Bravo aussi pour les choix d’illustration.

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