Impasse familiale

Juste la fin du monde, Jean-Luc Lagarce, Les Solitaires Intempestifs, 2016

La famille « réunie » dans l’adaptation cinématographique de Xavier Dolan (2016)

C’est le film de Xavier Dolan, Juste la fin du monde, qui met à nouveau la pièce écrite par Jean-Luc Largarce en lumière. Achevée en 1990, elle ne sembla alors intéresser personne. En 1999, le metteur en scène Joël Jouanneau la découvre enthousiasmé et décide de la monter. Depuis, ce texte sur l’impasse familiale est régulièrement représenté et est entré en 2007 au répertoire de la Comédie française.

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Quand une monteuse prend la parole

Plus long le chat dans la brume, Journal d’une monteuse, Emmanuelle Jay, illustré par Mathias Maffre, Les Éditions Adespote, 2016

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A priori il est bizarre, ce livre. Je n’ai pas immédiatement su ce qu’il était. Une couverture étrange. Le train arrière d’un chat s’étire sur toute la largeur pour ne laisser voir sa tête que sur le second rabat. Un titre qui sonne comme un haïku. Plus long le chat dans la brume est, son sous-titre l’indique, le journal d’une monteuse. Monteuse de films de fiction et de documentaires, Emmanuelle Jay fait coup double. Elle s’est associée pour créer la maison d’édition Adespote (du grec, animal sans maître) et en a écrit le premier titre.

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Dans le grain du couple

La conversation amoureuse, Alice Ferney, Actes Sud, 2000

R. Doisneau, Le baiser de l'Hôtel de ville (1950)
R. Doisneau, Le baiser de l’Hôtel de ville (1950)

Pour la première fois cet été, j’ai lu un texte d’Alice Ferney. Le cadeau d’un ami, Le ventre de la fée (Actes Sud, 1993). Un livre sur la maternité, m’avait-il annoncé. Une femme met au monde un enfant qui devient monstre. Une prose mêlant sans retenue le doux, le sensuel et l’horreur. Un conte, un texte court, subversif, résistant à toute sociologie ou psychologie. Comment un garçon élevé dans l’amour d’une mère-fée devient-il brute sans affect ? Comment l’ange devient-il diable ? Comment l’amour donné par la mère devient-il violence meurtrière chez le fils ? Continuer la lecture de Dans le grain du couple

Nous n’avons plus confiance dans la littérature

La Loterie, Miles Hyman, d’après Shirley Jackson, trad de l’anglais (États-Unis) par Juliette Hyman, Casterman, 2016

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La première page de l’album est couverte des remerciements de l’auteur à la famille, aux amis, à l’éditeur… J’adresse les miens, chaleureux, enthousiastes, profonds au libraire de la Rubrique à bulles qui m’a conseillé La loterie. Miles Hyman en a réalisé le dessin et l’adaptation. C’est le petit-fils de l’écrivain américaine Shirley Jackson (1916-1965). Auteur de romans policiers et fantastiques, elle a aussi écrit des nouvelles, dont La loterie publiée en juin 1948 par le New Yorker Magazine. « J’exige des excuses personnelles de la part de l’auteur », « Nous sommes des gens relativement bien éduqués et instruits, mais depuis que nous vous avons lue, nous n’avons plus aucune confiance dans la littérature. » Le lectorat de la vénérable publication américaine s’emballa subitement. Pourquoi ?

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Burundi natif-natal

Petit pays, Gaël Faye, Grasset, 2016

C’est un îlot de douceur, au début, au temps de l’enfance, des mangues, de la petite bande de copains. Petit pays c’est l’enfance de Gabriel, double fictif de Gaël Faye né en 1982 au Burundi, aujourd’hui slameur et désormais romancier. Petit pays c’est le retour, par la littérature, au pays déchiré à partir de 1994 par la guerre civile entre Hutu et Tutsi. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec de gros nez. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on sait jamais ce qu’ils ont dans la tête. C’est l’explication de la guerre donnée par le père du petit Gaby. La seule qu’il trouve.

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Le beau métier de critique

La beauté du monde, la littérature et les arts, Jean Starobinski, présenté par Martin Rueff, Quarto Gallimard, 2016

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Les Éditions Gallimard ont eu la bonne idée d’éditer les écrits de Jean Starobinski consacrés aux écrivains, peintres et musiciens que le critique et passionné des arts publia entre 1946 et 2010. J. Starobinski est un personnage singulier. Né en 1920, auteur de deux thèses, en littérature (sur Rousseau) et en médecine (sur le traitement de la mélancolie), il fut médecin psychiatre, historien des idées, essayiste, fin mélomane, grand amateur de peinture et porta un regard neuf sur la critique littéraire.

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Nouvelle terre du continent Woolf

Ma vie avec Virginia, Leonard Woolf, trad de l’anglais par Micha Venaille, Les Belles Lettres, 2016

C’est une extraction d’un domaine beaucoup plus large, l’autobiographie en cinq volumes de celui qui vécut au plus près de la création et des souffrances de Virginia Woolf, son mari Leonard.  Ma vie avec Virginia en est une sélection serrée (150 pages), présentée par son traducteur Micha Venaille et postfacée par le neveu de Leonard, Cecil, aujourd’hui éditeur.

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Performance au sommet

Le Grand Jeu, Céline Minard, Rivages, 2016

« Rhizikon » (2009), spectacle conçu et dansé par la chorégraphe et trapéziste Chloé Moglia

Alors qu’autour de moi, les louanges fusaient sur ce roman de Céline Minard, je n’avais pas réussi à lire Faillir être flingué (Rivages, 2013). Je vais réessayer, forte de ce que vient de me faire Le Grand Jeu. Aidée par une petite équipe héliportée, une femme installe une cabine hightech sur une paroi granitique au-dessus du vide. Elle a acheté la terre montagneuse de 200 hectares sur laquelle est implantée sa nouvelle demeure et planifié une vie en complète autarcie. Robinson survécut sur l’île grâce à ce qu’il récupéra dans l’épave et ce qu’il construisit avec ingéniosité. Ici, la femme choisit cet îlot d’altitude pour une expérience organisée par avance. Vivre hors jeu.

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Le grand saut de l’adolescence

Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal, Gallimard / Verticales, 2008

© Claudine Doury, photographe qui ne cesse de questionner cet entre-deux de l'âge qu'est l'adolescence
© Claudine Doury, photographe qui ne cesse de questionner cet entre-deux de l’âge qu’est l’adolescence

Comment dire l’adolescence en littérature ? De nombreux romans ont exploré une part de cette période chaotique et initiatique. La fuite rebelle (L’attrape-cœur, J.D. Sallinger, 1951), l’insouciance dissolue (Bonjour tristesse, F. Sagan, 1954), la noirceur illuminée (Le Cahier noir, O. Py), la découverte de l’amour (L’amant, M. Duras, 1984), de la sexualité (A moi seul bien des personnages, J. Irving ou Mémoire de fille, A. Ernaux), les troubles profonds (D. de Vigan, Jours sans faim, 2001) ou les extrêmes déviances (Les exclus, E. Jelinek, 2002). Continuer la lecture de Le grand saut de l’adolescence

Une vie à géométrie variable

Le triangle d’hiver, Julia Deck, Minuit, 2014

Arielle Dombasle dans le rôle de Bérénice Beaurivage
Arielle Dombasle dans le rôle de Bérénice Beaurivage

Rêver ou vivre sa vie ? Les deux s’opposent-ils vraiment ? Mademoiselle, jeune femme au chômage, personnage principal du deuxième roman de Julia Deck, Le triangle d’hiver, rêve qu’elle est Bérénice Beaurivage. C’est le nom d’une romancière qui n’écrit jamais dans le film d’Éric Rohmer, L’arbre, le maire et la médiathèque (1992). Physiquement, Mademoiselle a quelque chose d’Arielle Dombasle qui joua le rôle et romancière, ça paraît moins ennuyeux que de nombreux métiers suggérés par l’agence pour l’emploi. Continuer la lecture de Une vie à géométrie variable

par Isabelle Louviot