La funambule Dufourmantelle

La femme et le sacrifice, D’Antigone à la femme d’à côté, Anne Dufourmantelle, Denoël, 2018 (nouvelle édition).

La Mort d’Ophélie, John Everett Millais, 1852, Tate Gallery, Londres

Partie sauver les enfants d’une amie, Anne Dufourmantelle est morte noyée durant l’été 2017. Dix ans auparavant, elle avait écrit cet essai puisant dans la littérature, son travail de psychanalyste et sa culture philosophique, sur les relations entre femme et sacrifice. Un texte et un acte liés, l’un semblant annoncer l’autre. Et dans le dernier chapitre, elle souligne cette intrication pour une autre noyée. Tous les romans de Virginia Woolf sont crépusculaires, ils portent l’évidence d’une mort annoncée comme condition de la vie, de l’intensité d’une vie dont chaque instant présent se détache sur fond de disparition imminente. Le sacrifice se situe sur une frontière, entre vie et mort, entre ce que l’on croit devoir et ce que l’on donne, entre un être et une collectivité, entre le réel et ce qui le transcende. C’est un fil fin, souvent invisible, que l’essayiste suit en funambule éclairée.

Le sacrifice ouvre un espace tragique entre les vivants et les morts. Parce qu’il faut trouver des mots pour répondre à la terreur d’être au monde, face à l’innommable, adossé à la mort et à la promesse. Pratiqué dans des temps religieux, il s’adresse aux dieux, bien pratiques destinataires. Leur désertion ne fait pas disparaître le sacrifice. Il reste un acte d’espérance, s’adressant à l’Autre, un Autre d’autant plus magnifié qu’il ne nous répond pas. A. Dufourmantelle visite une trilogie connue, la jeune fille, l’amante, la mère et l’enserre entre un chapitre introductif sur la femme sacrificielle et un autre conclusif, sur les liens entre création, sacrifice et féminité.

Qu’est-ce qui lie aussi intimement femme et sacrifice ? La maternité, qu’elle soit un possible, une expérience à un bout (comme enfant) ou à un autre (comme mère), un fantasme quand l’enfant n’est pas venu. Il y a dans cette maternité un pouvoir effrayant. Que l’homme a tenté par tous les moyens de contrôler, d’envahir, de posséder. Par l’amour, la science, par l’ignorance ou la brutalité. C’est pourquoi le sacrifice pour une femme a presque souvent à voir avec la dimension maternelle. Quelque chose de bien entretenu, cultivé comme un indispensable jardin. « J’ai tout sacrifié pour toi », peut facilement dire une mère, transmettant tranquillement la dette dont la fille (ou le fils, mais c’est une autre histoire) se sentira porteuse. Sacrifice d’autant plus puissant que cet espace mère-enfant archaïque, est réactivé par les incertitudes de notre monde, assailli de peurs de toutes sortes. Mais le sacrifice ne se dit pas toujours aussi ouvertement. Il est des femmes aux vies blanches. Ensevelies dans une vie qui est déjà une sorte de mort, elles nous accusent sans rien dire. La blancheur, sacrifice suprême, absence à soi-même et à la vie.

Judith et Holopherne, Gustav Klimt, 1901, Belvedere, Vienne.

Le sacrifice est double. Pile, une apparente passivité, quelque chose qui semble (s’)échouer. Face, une détermination, un acte dont la portée sociale est majeure. Qu’elle soit sainte ou putain, mère meurtrière ou martyre, la femme sacrificielle se place toujours à la limite, limite d’un ordre qu’elle récuse, limite du pensable, du supportable, de la morale, limite que fait le corps même face à la mise à mort. Et voilà que défilent Antigone, Iphigénie, Médée, Marie, Héloïse, Iseut, Judith, Ophélie. Pour les plus célèbres.

L’amour d’Iseut pour Tristan possède ce hors monde qui perturbe. Un philtre détourne la jeune femme de l’homme auquel le roi son père l’a promise, et elle ne peut plus qu’aimer Tristan. Elle est enchantée au sens où elle fait de l’amour et du plaisir ce contre quoi aucun pouvoir ne peut s’élever, pas même le pacte de loyauté envers la royauté. Le sacrifice est l’exigence de ce grand amour, inséparable du désir, tous deux faisant le lit d’une puissance de transgression dangereuse.

Le sacrifice est substitution, métamorphose. Une autre place est gagnée. Il n’est pas renoncement, qui est la défaite du désir. Le sacrifice serait même une sorte de sur-désir, de désir au-delà du désir qui fait d’un sujet prêt à tout perdre pour ne pas perdre l’essentiel : honneur, idéal, amant(e), revanche, etc. et gagner, fût-ce post-mortem pour soi ou pour les autres, la possibilité d’une vie autre, d’une vie dans l’amplitude. Expérience limite, d’une limite franchie, d’une transformation, transfiguration, le sacrifice de Marie, regardé par la Dufourmantelle, prend une couleur singulière. Marie est LA figure maternelle, l’une des plus imposantes, mais elle est aussi figure de dépossession. Elle vient dire d’abord : un enfant, ça ne vous appartient pas, ça ne naît pas de votre corps mais d’une parole, d’une annonce, d’une promesse. Seule la parole et le langage permettent la naissance, la mise au monde. Pas la parole qu’on nous donne mais celle qu’on s’attribue soi-même.

De quoi naît profondément cette nécessité du sacrifice ? Quelle est l’exigence perçue par une femme qui s’y engage ? Un avant, un trauma, quelque chose est à réparer, une réconciliation est annoncée par le sacrifice.

Il faut la suivre la Dufourmantelle dans ses audacieuses boucles de pensée. Elle ouvre, éclaire, relie, tisse sans crainte. Elle se tient sur son fil, sans peur de la chute, moment de vie comme un autre, pour une femme qui embrasse l’expérience humaine à pleines mains, à pleine bouche. Corps et langue pour dire le plein de l’être au monde. Ainsi naît peut-être une langue à soi, pour paraphraser Woolf, une enceinte singulière où le sujet à l’abri un temps a négocié son passage dans la tourmente du réel. (…) [Si le sujet] entre dans cet exil qu’est la création, c’est une hydre à plusieurs têtes qu’il affronte. Mais il l’affronte, c’est vrai – et cela peut lui donner une force de vie extrême. Contrepartie du sacrifice, du risque, pacte avec l’angoisse. Et Woolf encore, comme Dufourmantelle, pas morte pour rien, qui emmène le lecteur dans la proximité dénudée de sa propre empreinte, c’est-à-dire précisément à ce moment où la terreur se retourne en langage, où un seul mot suffit à sauver une vie parce qu’il aura su traduire, pour d’autres, cet effroi sidérant, parce qu’il aura laissé transparaître ce dedans du monde qui affecte l’être comme sa propre peau.

Philosophe, psychanalyste, Anne Dufourmantelle (1964-2017) a écrit plusieurs essais dont La sauvagerie maternelle (Calmann-Lévy, 2001), Éloge du risque (Payot, 2011) ou En cas d’amour : psychopathologie de la vie amoureuse (Rivages, 2012). 

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