Archives de catégorie : Images

Donner tout son être au mouvement et à la matière du monde

Georges Peignard, Varlamov (2019), La Fin du cuivre (2020) et Fugitives (2022), trois ouvrages parus au Tripode

Georges Peignard a créé trois récits visuels publiés par Le Tripode. Aucun texte dans Varlamov, inspiré d’une nouvelle de Tchekhov, La Steppe. Une simple postface dans La Fin du cuivre, dont La planète des singes, est une des origines. Et au début de Fugitive, inspiré du feuilleton américain éponyme, une vingtaine de cases avec texte seul et une postface. Dans chaque ouvrage, les mots sont soigneusement cantonnés et les images sont centrales, premières. Des motifs reviennent. Paysages désertés, chiens, grillages troués, ponts, rails, avions, du métal, du bois, des briques, des lits vides, des flammes, des êtres, humains ou animaux, qui fendent de grands espaces. C’est brun, orangé, gris, vert, des couleurs denses comme impossibles à percer. Les images construisent des récits énigmatiques, jamais immédiatement livrés. Des images que j’imagine brutalement surgies de l’esprit du peintre. Je m’installe dans ces paysages désertés, avec ces chiens, ces grillages troués, ces ponts, ces rails… Parce que de cet autre monde qui m’aimante, j’ai envie de rapporter des mots pour l’île. C’est la même tension que lorsqu’on écrit un rêve. Des images sont encore là, on sent leur puissance, on sent l’impuissance des mots, mais on écrit.

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L’étonnant tout de Toyen

Toyen, L’écart absolu, sous la direction d’Annie Lebrun, Anna Pravdová et Annabelle Görgen-Lammers, Paris Musées, 2022

Tous les éléments, huile sur toile, 1950

Certains artistes nous font pleinement et sauvagement saisir le sens du mot « Œuvre », celle qui relie leurs créations, au-delà de la diversité (apparente) des techniques et des inspirations. L’exposition que consacre le Musée d’art moderne de la Ville de Paris à Toyen, m’a donné ce choc-là, sentir l’étonnant tout de cette artiste tchèque peu connue, née à Prague en 1902, morte à Paris en 1980. Peinture, dessin, collage, graphisme, les techniques se sont déployées selon les temps et les rencontres. Mais ce qui les traverse toutes c’est la fermeté du geste, l’acte posé, le mystère aussi qui aimante et oblige notre œil à fouiller la surface d’une toile ou d’un papier.

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Comme si les mains regardaient

Leaving & waving, Deanna Dikeman, Chose commune, 2021

C’est un livre de mains et de regards. Deanna Dikeman avait pris l’habitude de photographier ses parents, de sa voiture, quand elle les quittait. Les deux silhouettes se tenaient devant leur pavillon de Sioux City (Iowa), chacune une main levée, doigts écartés, sourires, regards doux fixés sur celle qui partait et Deanna appuyait sur le déclencheur. Leaving & waving contient 64 photos prises entre juin 1992 et octobre 2017. Noir et blanc, puis couleur. Vingt-cinq ans d’adieux pour finir par l’ultime. Un livre qui fait briller les yeux. 

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Alors, comment ça va aujourd’hui ? Ben pas mal

Simone et moi, Simone F. Baumann, traduit de l’allemand (suisse) par Martin de Halleux avec la complicité de Thomas Ott, Les Éditions Martin de Halleux, 2021

Elle est assise à une table dans une galerie de la rue Martel, dans le Xe arrondissement de Paris. Elle est comme dans un coin, pourtant elle trône au milieu de la galerie aux murs nus. Calme, tête baissée, elle dédicace un à un ses livres. Elle demande qu’on écrive son prénom sur une liste, puis sur la première page, elle dessine à l’encre un dé, une main, une rose, une dent, un œil. Puis elle écrit « Pour … de Simone ». Elle est masquée comme ceux qui viennent inscrire leur prénom sur la liste, lui tendre son livre qui est en train de devenir le leur. Elle s’appelle Simone F. Baumann, elle est née à Zurich, elle a 24 ans. Depuis l’âge de 18 ans, elle fait le récit de sa vie en dessins. Près de 1800 planches. Le livre en est une sélection. La première édition, parue aussi cette année, est suisse allemande. Zwang. Angoisse. L’éditeur français a préféré titrer Simone et moi.

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Lecteurs et livres peints

Le livre dans le tableauUne image picturale de la lecture, Jamie Camplin et Maria Ranauro, Thames & Hudson, 2018.

Ilya Repin, portrait de V. M. Garshin (1884)

Le titre en français sonne comme celui de la nouvelle d’Henry James. Le livre, motif du tableau. Son ambition est d’explorer l’histoire protéiforme et incroyablement longue des livres, des différentes façons dont les artistes les ont interprétés et les raisons qui les ont poussés à le faire. L’éditeur britannique a assuré lui-même l’édition française. Choix typographique, mise en page, qualité de reproduction des œuvres, papier à peine ivoire, grammage parfait, forme impeccable et belle. Le carton de couverture est très, trop épais pour nos mains habituées à plus de souplesse mais voilà, d’autres cultures de fabrication existent outre Manche, on ne se formalise pas pour si peu. On s’empare du livre, on en caresse les surfaces, et nos yeux se promènent parmi tous ces lecteurs et ces livres peints. Un livre pour des fous de livres et de lecture, un livre miroir, un livre Narcisse, pour se chercher dans les eaux des 165 œuvres reproduites.

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La littérature au burin

Idée, Frans Masereel, Les Éditions Martin de Halleux, 2018

C’est quoi une idée ? Un impalpable, une abstraction ? Pourtant son origine grecque (eidon, voir, eidolon, l’image) relie le mot au visible. Illustrateur, graveur, peintre, Frans Masereel (1889-1972) fait la même chose. Il l’incarne, la montre en femme nue dans un roman de 83 images taillées au burin dans le bois d’un poirier, encrées puis passées dans une presse. Paru en 1920 aux éditions Ollendorff, tiré à 853 exemplaires, ce roman sans paroles ne fait pas grand bruit. Nouvelle tentative en Allemagne dans les années 1926-27, avec préface d’Hermann Hesse et puis le feu d’un autodafé en 1933. Bonheur, étonnement de cette nouvelle édition. Ni ride, ni poussière, du noir et blanc radical, féroce et lumineux.

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Ô faits divers !

Le coup du lapin et autres histoires extravagantes, Didier Paquignon  Le Tripode, 2018

Quel est le point commun entre un coup du lapin et un fait divers ? On est pris par surprise. On peut mourir de l’un, surtout le lapin, et de l’autre, plutôt de rire, à sa lecture. Peintre, Didier Paquignon, est aussi collectionneur de faits divers. Dans Le coup du lapin, il illustre d’un magnifique monotoype près d’une centaine de faits divers glanés dans la presse française et étrangère. Histoires vraies, brèves, noires, drôles, bouleversantes. Un employé de la manufacture de tabacs de Palerme, muet de naissance, a été condamné à une amende de 400 000 lires pour avoir harcelé sa fiancé au téléphone à plusieurs reprises entre 1995 et 1996 (Corriere della Sera, 3 juin 1999).

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Dans le ciel rouge de Paris

L’envol ou le rêve de voler, présenté par Antoine de Galbert, la Maison rouge, Flammarion, 2018

Yves Klein, Le saut dans le vide, tirage argentique, 1960

Le lieu fermera, une fois l’exposition en cours achevée, le 28 octobre 2018. L’envol ou le rêve de voler, tel est le nom prophétique, testamentaire, de la dernière exposition de la Maison rouge. Lorsque j’y suis allée, elle irradiait, la lumière d’une fin d’après-midi d’août rougissait le ciel, comme si le lieu diffusait ce qu’il contenait… L’envol ou le rêve de voler est un parcours enchanteur, léger comme l’air, tout en interrogations gazeuses sur le vieux rêve humain, en essais poétiques et infructueux, sauf à dire que le vol peut ne durer qu’une fraction de seconde, un simple saut pour s’arracher à l’attraction terrestre. Alors, sous le ciel de la Maison rouge il y a…

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La plus simple des cérémonies

The train, Paul Fusco, Rein Jelle Terpstra, Philippe Parreno, Textuel, 2018

Paul Fusco, Robert Kennedy funeral train, 1968

Le 5 juin 1968, peu après minuit, le sénateur Robert Francis Kennedy est assassiné en Californie. Presque cinq ans après son frère John Fitzgerald et deux mois après Martin Luther King. Après la messe dans la cathédrale Saint-Patrick, le cercueil est transporté de New-York à Washington, DC. Le photojournaliste Paul Fusco, 30 ans, couvre l’événement. Chez Magnum, on ne lui demande rien de précis, juste monter dans le train et ne pas bouger. C’est là qu’il réalise… Des centaines de gens en deuil massés sur les quais se pressaient vers le train pour se rapprocher de Bobby. Naît un très étonnant reportage photographique qui mettra du temps à être diffusé (aucun magazine n’accepte de le publier avant 1998). Cet été, aux rencontres de la photographie d’Arles, hommage à ce magnifique travail, prolongé par ceux de Rein Jelle Terpstra et Philippe Parreno.

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Grande galerie poétique

Histoire naturelle, textes et dessins de Félix Labisse, Éditions Interférences, 2012

Au moment où vous vous y attendez le moins, surgiront dans votre solitude des personnages aux féminités extravagantes, mi-femme mi-bête mi-démone, des succubes frénétiques à visage d’insectes, des amoureuses au sourire de panthère, des demoiselles échevelées aux yeux d’anges… et la liste se prolonge généreusement… Le peintre, poète, illustrateur, Félix Labisse (1905-1982) conseille au lecteur, au rêveur N’hésitez pas, ouvrez vos portes, vos bras, vos lèvres. Laissez-vous engloutir dans les sables mouvants où elles vont conduiront. Histoire naturelle est une galerie de trente portraits à la plume, texte et dessin, de créatures merveilleuses, qui ont pour noms la Guivre-Guénégote, l’Amante religieuse ou la Tarentule des lettres, le Cherche-midi ou le Parsifal. À Paris, ces jours-ci, sur la place Saint-Sulpice que Perec n’a pas épuisée, le marché de la poésie bat son plein. Visite guidée d’un album qui en déborde.

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