Archives de catégorie : Le monde comme il va (ou pas)

L’impôt du sang noir

The head & the load, William Kentridge, Éditions Xavier Barral, 2020

Une cascade de folies, sombres et lumineuses, emboîtées. L’originelle est un fait d’histoire. Pendant la Première Guerre mondiale, des milliers de porteurs africains sont morts au service des puissances coloniales. De cette histoire bien enfouie, le plasticien sud-africain William Kentridge a fait un spectacle dansé, chanté, déclamé, théâtre de guerre avec dessins et projections. La première représentation a eu lieu à la Tate modern de Londres en 2018. Et de ce spectacle, l’éditeur Xavier Barral a fait un livre, usant de tous les ressorts de l’encre et du papier. Traces, fragments, chants, cris poussés dans plusieurs langues, réelles ou inventées. On entend, on voit le chaos de l’histoire. 

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Françoise et Andrée

Recettes familiales et menus, Françoise Bernard, Hachette, 1983

Cette semaine, Françoise Bernard est morte. Elle avait 100 ans. Françoise Bernard, c’est deux livres. Celui de ma mère, avec sa couverture entoilée à rayures rouges et vertes, craspèque, collante, et le mien avec sa couverture plastifiée, rouge à rayures blanches, truffé de marques-pages (cake express, morue à la lyonnaise, pigeons farcis à l’orientale…). L’édition de ma mère date de 1965, la mienne de 1983.  Près d’un million d’exemplaires vendus en tout. Si on les rassemblait, ça ferait une bibliothèque toute graisseuse, avec volumes huilés, chocolatés, certains très dépenaillés.

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Libraires africains

Précis d’errance floue, Le Caire-Dakar, Anne & Laurent Champs-Massart, dessins de Grégoire Louis, La Bibliothèque, 2021

Ils voyagent et écrivent à deux. Je les aime sans les connaître, je les aime pour ce que je sens de leurs récits, j’aime leur prose poétique, leur drôlerie dans les coins, leurs yeux qui furètent. Voici le deuxième opus d’Anne & Laurent Champs-Massart, partis treize ans voir le monde, revenus avec des mots encrés dans des carnets puis des livres. Après Libraires envolés, Bangkok-Damas, voici Précis d’errance floue, Le Caire-Dakar. Après l’Asie, nos libraires qui n’avaient du mot que le goût et un petit stock de livres vite abandonné à Bangkok, redessinent l’Afrique.

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Promenons-nous dans Paris

Heures de Paris – Les nouvelles minutes parisiennes (1900-2020), tome 1, ouvrage polyphonique[1], La Bibliothèque, 2020

L’entreprise ressemble à l’ouverture d’un tombeau, pour que vivants et morts dansent ensemble. Ou à une greffe pratiquée sur un vieil arbre nommé Paris. Le premier jardinier s’appelle Paul Ollendorff (1851-1920). Éditeur de Guy de Maupassant, Jules Renard, Colette, il lance autour de 1900 les Minutes parisiennes, série d’ouvrages croquant heures et lieux de Paris en textes (Gustave Geffroy, Jean Lorrain, Léon Millot, etc.) et images (Auguste Lepère, Joaquim Sunyer, Eugène Dété, etc.). Les éditions La Bibliothèque inventent le greffon, et proposent à des écrivains, artistes de notre siècle de croquer à leur tour un lieu de la capitale. Entre les deux temps, Paris vibre, résonne.

Encore…

Crème de voyage

Libraires envolés – Bangkok Damas, Anne & Laurent Champs-Massart, illustrations de Véronique Aurégan-Poulain, La Bibliothèque, 2020

Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. Nicolas Bouvier introduit ainsi son Usage du monde et Anne & Laurent Champs-Massart ont voyagé sous ce soleil-là. Entre 2005 et 2018, les deux jeunes amants ont parcouru le monde. Partis avec des livres qu’ils espéraient vendre dans une librairie francophone qu’ils auraient ouverte dans le quartier des ferrailleurs à Bangkok, ils renoncent, et le voyage s’impose. Libraires envolés compte onze récits rapportés d’Asie. À l’ouvrage manque un bandeau portant mention Bouvier aurait adoré

Leçons d’un philosophe garou

Les Diplomates, Baptiste Morizot, Éditions Wildproject, 2016

Charles Le Brun, Tête physiognomonique inspirée par un loup, vers 1670. musée du Louvre.

Philosophe, Baptiste Morizot piste les loups. Les diplomates est un essai-enquête, un projet d’éthologie politique. Comprendre. Pourquoi les loups sont revenus ? Qui sont-ils ? Comment vivre avec eux ? Baptiste Morizot est audacieux, franchit les barrières disciplinaires avec aisance, ose les hypothèses, ne perd pas l’essentiel. Quelle place l’humain doit-il s’accorder sur une terre qui, malgré bien des tentatives et des croyances, ne lui appartient pas ? Comment le vivant dans sa pluralité humaine, animale, végétale, peut-il coexister harmonieusement ? L’adverbe est simplet, mais je vais affiner, pister le pisteur, ses chemins de pensée, séduisants et précieux.

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La funambule Dufourmantelle

La femme et le sacrifice, D’Antigone à la femme d’à côté, Anne Dufourmantelle, Denoël, 2018 (nouvelle édition).

La Mort d’Ophélie, John Everett Millais, 1852, Tate Gallery, Londres

Partie sauver les enfants d’une amie, Anne Dufourmantelle est morte noyée durant l’été 2017. Dix ans auparavant, elle avait écrit cet essai puisant dans la littérature, son travail de psychanalyste et sa culture philosophique, sur les relations entre femme et sacrifice. Un texte et un acte liés, l’un semblant annoncer l’autre. Et dans le dernier chapitre, elle souligne cette intrication pour une autre noyée. Tous les romans de Virginia Woolf sont crépusculaires, ils portent l’évidence d’une mort annoncée comme condition de la vie, de l’intensité d’une vie dont chaque instant présent se détache sur fond de disparition imminente. Le sacrifice se situe sur une frontière, entre vie et mort, entre ce que l’on croit devoir et ce que l’on donne, entre un être et une collectivité, entre le réel et ce qui le transcende. C’est un fil fin, souvent invisible, que l’essayiste suit en funambule éclairée.

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Ivres de livres

Le corps des libraires, Vincent Puente, La Bibliothèque, 2015

Roland Topor, « Le voyageur immobile », lithographie, 1968, BNF

Quels libraires se reconnaîtront dans Le corps des libraires – Histoires de quelques libraires remarquables et autres choses ? Tous ceux restés attentifs à la folie, même enfouie, qui les a fait choisir cet étonnant métier. Vincent Puente nous fait traverser de drôles de librairies de France ou d’ailleurs, encore ouvertes ou bizarrement disparues. Nous rencontrons des libraires sortis de romans de Franz Kafka, Robert Walser ou Boris Vian et nous rions beaucoup, ce qui n’est pas forcément garanti avec les deux premiers auteurs cités.

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L’homme d’images qui aimait les mots

Quand j’étais photographe, Nadar, À propos, 2017

Nadar, Autoportrait tournant, 1865

Dans son atelier du 113 rue Saint-Lazare, il a réalisé de nombreux et beaux portraits d’artistes. Né avec les premières recherches de Nicéphore Niepce, il a suivi les trouvailles de Daguerre (la fixation sur plaque argentée d’une image) et participé aux premiers pas d’une technique devenue art. Nadar a 80 ans quand parait son ouvrage Quand j’étais photographe.  Quatorze récits vifs et souvent drôles pour saisir l’étonnant de l’invention photographique. Les éditions A propos ont eu la bonne idée d’exhumer ces textes. Ils paraissent enrichis (avant-propos, notes de Caroline Larroche, historienne de l’art, chronologie et bibliographie) et illustrés. Plongée dans le tourbillon du XIXe siècle avec un homme qui aimait autant les images que les mots.

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Alors, on fait comment avec les animaux ?

Abattoirs de Chicago, Le monde humain, Jacques Damade, collection L’Ombre animale, La Bibliothèque, 2016

Les gens, ils ont oublié que pour manger de la viande, il fallait tuer un animal. Le directeur d’un abattoir, filmé pour un reportage d’Envoyé spécial diffusé le 16 février 2017, s’agace. C’est vrai, tout a été fait pour qu’on oublie ce point de départ. En anglais, il y a des mots différents pour dire l’animal vivant dans le pré ou la bauge (a calf, a sheep, a pig) et le mort dans l’assiette (veal, mutton, pork). En français et en anglais, on dira vache (cow) pour le mammifère ruminant et bœuf (beef) pour le tartare ou la pièce que l’on demandera saignante ou à point. Citadins pour la plupart, nous ne voyons bien souvent de l’animal que le domestique ou, par le biais d’une échappée campagnarde, les vaches tachetées ou les moutons à laine grasse et aux drôles de pupilles. Jacques Damade situe le point d’origine de notre rapport clivé avec l’animal à Chicago, au début du XIXe siècle. 

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