Z comme Zi end

L’infini de la fin

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

L’alphabet tout égrené. Chacune des vingt-six lettres a pondu plus gros qu’elle. Chacun des vingt-six mots comme un corps caressé, percé, respiré. Quelque chose à extraire de chacun, suc, sperme, larme. Du solide au liquide, on change l’état, on guette le gazeux, le vaporeux, le volatile, l’infime. Dernière lettre. On s’amuse à dramatiser. Mais la voix philosophe interroge : La fin existe-t-elle ? N’est-on pas toujours en train de l’empêcher, de tenter d’y échapper par le souvenir ? La voix philosophe s’accorde avec l’oreille musicienne. Le diapason vibre encore. Alors, pour le plaisir du zézaiement automnal, frangliche mezza voce, voici Z comme Zi end. 

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Françoise et Andrée

Recettes familiales et menus, Françoise Bernard, Hachette, 1983

Cette semaine, Françoise Bernard est morte. Elle avait 100 ans. Françoise Bernard, c’est deux livres. Celui de ma mère, avec sa couverture entoilée à rayures rouges et vertes, craspèque, collante, et le mien avec sa couverture plastifiée, rouge à rayures blanches, truffé de marques-pages (cake express, morue à la lyonnaise, pigeons farcis à l’orientale…). L’édition de ma mère date de 1965, la mienne de 1983.  Près d’un million d’exemplaires vendus en tout. Si on les rassemblait, ça ferait une bibliothèque toute graisseuse, avec volumes huilés, chocolatés, certains très dépenaillés.

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Alors, comment ça va aujourd’hui ? Ben pas mal

Simone et moi, Simone F. Baumann, traduit de l’allemand (suisse) par Martin de Halleux avec la complicité de Thomas Ott, Les Éditions Martin de Halleux, 2021

Elle est assise à une table dans une galerie de la rue Martel, dans le Xe arrondissement de Paris. Elle est comme dans un coin, pourtant elle trône au milieu de la galerie aux murs nus. Calme, tête baissée, elle dédicace un à un ses livres. Elle demande qu’on écrive son prénom sur une liste, puis sur la première page, elle dessine à l’encre un dé, une main, une rose, une dent, un œil. Puis elle écrit « Pour … de Simone ». Elle est masquée comme ceux qui viennent inscrire leur prénom sur la liste, lui tendre son livre qui est en train de devenir le leur. Elle s’appelle Simone F. Baumann, elle est née à Zurich, elle a 24 ans. Depuis l’âge de 18 ans, elle fait le récit de sa vie en dessins. Près de 1800 planches. Le livre en est une sélection. La première édition, parue aussi cette année, est suisse allemande. Zwang. Angoisse. L’éditeur français a préféré titrer Simone et moi.

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Le goût de la fée

Sèvre, eaux fortes, Vincent Dutois, le Réalgar, 2020

Pour la première fois je suis allée à Niort. Pour la première fois, je suis entrée dans la librairie des Halles, centrale et spacieuse. On y trouve ce qu’on cherche et ce qu’on ne cherche pas, grandeur de la librairie. Je saisis le livre, mince et petit, parmi tant d’autres. L’œil, la main, et les doigts qui écartent les pages. Quelques lignes, ça suffit. Confiance dans l’effluve. Je paie. Le texte dessine la Sèvre. L’écrivain la suit sur une carte, sur un timbre, sur la terre, dans le temps. C’est un geste d’écriture avec arabesques, délicatesses et frémissements, un murmure.

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Y comme Y-es-tu ?

Comptine de la peur

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Loup y-es-tu ? M’entends-tu ? Que fais-tu ? demande l’enfant. Culotte, chemise, chaussures… le loup répond puis déboule. Ouh ! Et l’enfant s’enfuit. Y es-tu ? Es-tu dans cet Y du tout près qu’on ne voit pas, mais qu’on sent et qu’on frôle ? Excitation de la peur, ça vibre en soi. Mais qu’est-ce que tu vas chercher là ? Y, c’est le bois, un point c’est tout. Non, ce n’est pas tout. Enfourchons la question à l’initiale fourchue et sans peur, sondons cette peur dans un héroïque Y comme Y-es-tu ?

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Apnée

Mort aux girafes, Pierre Demarty, Le Tripode, 2021

Il y a des livres qui me font, d’emblée, quelque chose de physique ; les sensations varient, là, c’est une compression de la poitrine, la respiration coupée, et ce n’est pas parce que le texte commence par un suicide par pendaison que j’écris ça (pour ceux qui me reprochent de parler de la fin ou du milieu, je ne dévoile rien et je considère d’ailleurs que cela n’a pas vraiment d’importance, je déteste ce mot de spoiler qui se répand en trainée de poudre dès qu’on tente d’entrer dans la profondeur d’un livre ou d’un film), non, dans Mort aux girafes, c’est le rythme de la phrase qui crée cette sensation car il n’y en a qu’une qui court sur 194 pages et j’avais déjà eu cette apnée de lecture, phénomène pour le coup peu spoilé, voire pas du tout commenté, avec un autre livre signé Lydie Salvayre, La Conférence de Cintegabelle, dans lequel un homme monologue sur les joies et beautés de la conversation, un texte qui a d’ailleurs un autre point commun avec celui de Pierre Demarty, la drôlerie, lisant Mort aux girafes, j’ai parfois ri au point d’incommoder mon entourage, de soudaines embardées rieuses me sortaient de la gorge, à la fois gênantes car rompant brutalement le silence utile à l’acte de lire, et rassurantes car prouvant qu’au fond ma respiration ne s’était pas, comme je l’imaginais au début, brusquement interrompue, et à l’issue de cet examen littéraro-pulmonaire, les choses me paraissent désormais claires, il y a double contagion, du livre à la lectrice et de celle-ci à l’exploratrice qui de temps à autre, écrit des lignes, fini les gestes barrières, on se laisse faire par ce qu’on lit et on arrête de ratiociner, on prend la phrase unique en pleine figure, on la sent passer dans sa gorge, son estomac, elle circule en grand serpent tout coloré, mais on se demande quand même à un moment donné : Mais qu’est-ce que je suis en train de lire ? et puis aussi : Mais pourquoi j’écris moi aussi par monophrase, alors que je les aime les phrases, les longues certes, mais aussi les très courtes, dépouillées et sans verbe, et tout ce fatras de phrases avec des rythmes, des scintillements différents, c’est justement ça qui fait scintiller un texte, non ?

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Libraires africains

Précis d’errance floue, Le Caire-Dakar, Anne & Laurent Champs-Massart, dessins de Grégoire Louis, La Bibliothèque, 2021

Ils voyagent et écrivent à deux. Je les aime sans les connaître, je les aime pour ce que je sens de leurs récits, j’aime leur prose poétique, leur drôlerie dans les coins, leurs yeux qui furètent. Voici le deuxième opus d’Anne & Laurent Champs-Massart, partis treize ans voir le monde, revenus avec des mots encrés dans des carnets puis des livres. Après Libraires envolés, Bangkok-Damas, voici Précis d’errance floue, Le Caire-Dakar. Après l’Asie, nos libraires qui n’avaient du mot que le goût et un petit stock de livres vite abandonné à Bangkok, redessinent l’Afrique.

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Quand l’enfant était enfant

Dans la limite des corps disponibles, Grégoire Louis, Verticales, 2005

Ron Mueck, Boy, 2001, détail d’une sculpture de 5 mètres de haut

Grégoire Louis a 28 ans quand paraît chez Verticales Dans la limite des corps disponibles son premier et seul roman à ce jour. C’est une déambulation, celle d’Andréa entre l’enfance et le début de l’âge adulte. J’ignore de qui je suis la maladie, l’Andréa. Je rends l’assiette propre d’un festin qui pue, celui d’un corps explosé, respiration d’un volcan. Andréa l’innocence fardée, je lèche sa grimace de parasite, Andréa est une anamorphose et nous formons un couple de siamois immonde. Je suis l’adulte perché sur les épaules de l’enfant, et cet enfant, c’est moi.

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La cuisine inventive de l’amour

Paula ou personne, Patrick Lapeyre, POL, 2020

Fanny Ardant et Gérard Depardieu dans La Femme d’à côté, François Truffaut, 1981

Récemment, Finkielkraut en a fait son sujet, L’amour toujoursSa petite excitation à en parler, à questionner Patrick Lapeyre m’a vite donné envie de lire le roman au joli titre. Toute pleine de mon appétit, j’ai couru à la librairie la plus proche de chez moi. J’ai même tenté de faire sourire ou faire jaillir quelque chose, n’importe quoi, de cette libraire désormais masquée plexiglacée mais ça ne change pas grand-chose pour elle, et dont je ne connais que trois phrases (C’est à quel nom ? Par carte ? Vous avez besoin d’un sac ?). Je lui dis que j’avais couru, imaginant qu’il n’y aurait plus d’exemplaire après la diffusion de l’émission radiophonique. Elle n’a pas moufté. J’avais encore perdu. Tu te crois toujours au temps d’Apostrophes ? ai-je pensé qu’elle pensait. Sans contact, pas de sac, merci. Sur le chemin du retour, j’ai couru encore avec ce petit bloc qui me brûle quand je la vois Mais-pourquoi-vous-faites-ce-métier? Ou peut-être qu’un jour, brutalement, d’elle-même elle s’ouvrira, s’éclairera parlant des livres qu’elle aime, peut-être même en conseillera-t-elle quelques-uns. Rentrée, j’ai lu Paula ou personne d’une traite.

Encore…

par Isabelle Louviot