Quand l’enfant était enfant

Dans la limite des corps disponibles, Grégoire Louis, Verticales, 2005

Ron Mueck, Boy, 2001, détail d’une sculpture de 5 mètres de haut

Grégoire Louis a 28 ans quand paraît chez Verticales Dans la limite des corps disponibles son premier et seul roman à ce jour. C’est une déambulation, celle d’Andréa entre l’enfance et le début de l’âge adulte. J’ignore de qui je suis la maladie, l’Andréa. Je rends l’assiette propre d’un festin qui pue, celui d’un corps explosé, respiration d’un volcan. Andréa l’innocence fardée, je lèche sa grimace de parasite, Andréa est une anamorphose et nous formons un couple de siamois immonde. Je suis l’adulte perché sur les épaules de l’enfant, et cet enfant, c’est moi.

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La cuisine inventive de l’amour

Paula ou personne, Patrick Lapeyre, POL, 2020

Fanny Ardant et Gérard Depardieu dans La Femme d’à côté, François Truffaut, 1981

Récemment, Finkielkraut en a fait son sujet, L’amour toujoursSa petite excitation à en parler, à questionner Patrick Lapeyre m’a vite donné envie de lire le roman au joli titre. Toute pleine de mon appétit, j’ai couru à la librairie la plus proche de chez moi. J’ai même tenté de faire sourire ou faire jaillir quelque chose, n’importe quoi, de cette libraire désormais masquée plexiglacée mais ça ne change pas grand-chose pour elle, et dont je ne connais que trois phrases (C’est à quel nom ? Par carte ? Vous avez besoin d’un sac ?). Je lui dis que j’avais couru, imaginant qu’il n’y aurait plus d’exemplaire après la diffusion de l’émission radiophonique. Elle n’a pas moufté. J’avais encore perdu. Tu te crois toujours au temps d’Apostrophes ? ai-je pensé qu’elle pensait. Sans contact, pas de sac, merci. Sur le chemin du retour, j’ai couru encore avec ce petit bloc qui me brûle quand je la vois Mais-pourquoi-vous-faites-ce-métier? Ou peut-être qu’un jour, brutalement, d’elle-même elle s’ouvrira, s’éclairera parlant des livres qu’elle aime, peut-être même en conseillera-t-elle quelques-uns. Rentrée, j’ai lu Paula ou personne d’une traite.

Encore…

X comme X

L’étranger

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Lettre signe, lettre mot, lettre nom, lettre nombre, lettre de l’indésignable, de l’inconnu, du sacré, du porno, lettre à part, le X est marqué au fer rouge, c’est un paria, c’est l’étranger, le xénos, l’exclus, il est ce qu’on ne sait pas, ce qu’on ne peut connaître et dont on fait parfois sa quête. Rayon, il nous traverse, et nous découvrons notre intérieur d’os et de chairs dont la lecture des grisés est affaire d’expert. Le X partage avec le O la pureté d’une forme minimale, celle dont usent pour signer ceux qui ne savent pas écrire. Suivons la croix sous sa bannière, soit X comme X.

Encore…

Les galeries de Sebald

Les Émigrants, W. G. Sebald, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, Actes Sud, 1999

Dans Le Terrier, Kafka fait parler un animal vivant dans les boyaux qu’il a creusés, spéculant sur l’intrusion d’ennemis extérieurs ou intérieurs, travaillant l’architecture de son ouvrage souterrain, et y goûtant une paix. Figuration de l’être humain dans sa nudité extrême, de l’écrivain et son œuvre, les lectures se superposent sans s’exclure. Les Émigrants sont un terrier avec galeries, ramifications, endroits fouillés, histoires enchâssées. Quatre récits titrés d’un nom d’homme, Dr Henry SelwynPaul BereyterAmbros AdelwarthMax Ferber. Chacun, d’origine allemande ou lituanienne, a émigré au Royaume-Uni, en France ou aux États-Unis au début du XXe siècle. Exils pour plusieurs d’entre eux liés au fait d’être Juifs. Le mot récit dans ce qu’il suppose de très conduit, n’est peut-être pas le bon. Plutôt l’impression d’avoir parcouru des galeries ombreuses, échappant au narrateur lui-même, magnifiques de douceur et de gravité.

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Promenons-nous dans Paris

Heures de Paris – Les nouvelles minutes parisiennes (1900-2020), tome 1, ouvrage polyphonique[1], La Bibliothèque, 2020

L’entreprise ressemble à l’ouverture d’un tombeau, pour que vivants et morts dansent ensemble. Ou à une greffe pratiquée sur un vieil arbre nommé Paris. Le premier jardinier s’appelle Paul Ollendorff (1851-1920). Éditeur de Guy de Maupassant, Jules Renard, Colette, il lance autour de 1900 les Minutes parisiennes, série d’ouvrages croquant heures et lieux de Paris en textes (Gustave Geffroy, Jean Lorrain, Léon Millot, etc.) et images (Auguste Lepère, Joaquim Sunyer, Eugène Dété, etc.). Les éditions La Bibliothèque inventent le greffon, et proposent à des écrivains, artistes de notre siècle de croquer à leur tour un lieu de la capitale. Entre les deux temps, Paris vibre, résonne.

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W comme who

Hommage aux papous dans la tête

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Ça y est, retour au face à face avec ma bibliothèque. Pas pingre mais lui en manque toujours un, celui que je veux, juste là, maintenant, histoire de courir les librairies. Très enfantin. Je n’ai jamais réussi à fréquenter les bibliothèques, toujours senti quelque chose de faux là où tout le monde baisse la tête, chuchote, semble absorbé. Peu pratiqué l’emprunt de livres. L’avoir sinon rien. Très enfantin. Je repense à ma dernière chronique et mon goût pour la citation, immodéré à l’écrit, pas à l’oral, truc de pédant. Très enfantin. Et ce W, ça arrive, oui ? No stress, on a du temps. Alors, je me suis dit que je pourrais les enchaîner, sans dire l’origine. Pénélope tisse, Max colle et moi je fais du texte rapiécé sans couture apparente. L’auteur disparaît, comme disait… who déjà ? Très cher W, te voici chargé d’une lourde mission, porter le mystère de l’auteur. Who, moi ? Oui, toi, W comme WHO.

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Notes orphelines ou la langue du dessous

L’interdit, Gérard Wajcman, Nous, 2016

Carré blanc sur fond blanc, Kasimir Malevich, 1918

C’est un carré de 16 cm de côté[1], la couverture aqueuse est faite de deux bandes blanches, l’une très blanche, l’autre à peine grisée. On ouvre et on découvre que le texte ne court que sur des notes de bas de page. Il y en a 207 ou 208 si on compte la dernière, non numérotée. Le tout sur 264 pages portant chacune le titre courant, centré en haut, L’interdit, laissant voir un blanc entre ce mot et le début de la note. Le texte courant a été remplacé par un blanc courant. Une postface de l’auteur éclaire la singulière entreprise. En 1986, Denoël avait publié pour la première fois ce roman. Vingt ans plus tard, l’éditeur Nous s’y attelle à nouveau. Lecture fragmentée et saisissante, qui m’a laissée à plusieurs reprises, bienheureux principe de contagion, interdite. 

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Lire Quignard

Pascal Quignard, L’homme aux trois lettres, Grasset, 2020

Quignard, comme Duras, parle sans intention ni adresse. Il ne veut pas convaincre, il est profondément seul dans ce qu’il dit. Les écritures de Quignard et de Duras sont aussi proches en cela, au-delà des questions de sujet, de forme, de style. Et cette solitude de parole, d’écriture si déployée, rare, fascine. En 1994, Quignard a abandonné toute position sociale (fonctions éditoriales chez Gallimard, direction d’un festival de musique baroque qu’il avait créé) pour se consacrer à la lecture et l’écriture. L’homme aux trois lettres est le tome XI de Dernier royaume, entreprise littéraire dont la publication a commencé en 2002.

Encore…

V comme voix

Pour V

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

J’ai revu La leçon de piano. Une jeune femme, pianiste, muette depuis l’enfance, mariée sans savoir à qui, part avec sa fille de 9 ans et son piano, retrouver l’homme en Nouvelle-Zélande. Elle trouve l’amant, le plaisir sexuel, l’amour avec un autre. Alors qu’il vient de découvrir l’adultère, douloureusement jaloux, le mari demande à l’amant si la jeune femme lui a murmuré quelque chose pendant l’amour. Plus que de voir sa femme et son amant nus sur le lit, c’est l’idée qu’elle puisse faire entendre sa voix à un autre, qui est insupportable au mari. Le plus précieux de soi, V comme VOIX.

Encore…

par Isabelle Louviot