Le collectionneur

Vies multiples, Être soi, et un autre… et plusieurs, Michéa Jacobi, Éditions La Bibliothèque, 2019

L’entreprise est démesurée, gourmande, sensuelle, érudite, amusée, monomaniaque, plurielle. Michéa Jacobi collectionne les textes et les images, colle, associe, écrit, dessine, range tout ça dans l’ordre alphabétique, a la manie de cet ordre immotivéeuphoriquequi fait la gloire du langage (Barthes). Et comme d’autres les timbres ou les papillons, il collectionne les vies qu’un éditeur épingle dans des livres, regroupées. Le critère de classement est un trait, une activité humaine. Après les marcheurs (Walking class heroes, réédité par le Tripode ce mois-ci), ceux qui aiment (Xénophiles), renoncent (Renonçants), rêvent (Songe à ceux qui songèrent), jouissent (Jouir), voici ceux qui eurent plusieurs vies. Six livres sont nés, vingt titres sont à paraître, puisque chacun est aussi lié à une lettre de l’alphabet (W comme walking…, X comme xénophiles… bon, vous avez compris). Et chaque titre est la galerie de 26 portraits, ce qui nous fera, la publication achevée, un total de 676 vies. Voilà pour le dispositif d’édition nommé Humanitatis elementi. Je n’ai fait qu’évoquer certains titres,  ou , et puis Vies multiples, par la délicieuse mise en abyme qu’il ouvre, m’a donné envie de cerner un peu plus le collectionneur Jacobi.

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Lecteurs et livres peints

Le livre dans le tableauUne image picturale de la lecture, Jamie Camplin et Maria Ranauro, Thames & Hudson, 2018.

Ilya Repin, portrait de V. M. Garshin (1884)

Le titre en français sonne comme celui de la nouvelle d’Henry James. Le livre, motif du tableau. Son ambition est d’explorer l’histoire protéiforme et incroyablement longue des livres, des différentes façons dont les artistes les ont interprétés et les raisons qui les ont poussés à le faire. L’éditeur britannique a assuré lui-même l’édition française. Choix typographique, mise en page, qualité de reproduction des œuvres, papier à peine ivoire, grammage parfait, forme impeccable et belle. Le carton de couverture est très, trop épais pour nos mains habituées à plus de souplesse mais voilà, d’autres cultures de fabrication existent outre Manche, on ne se formalise pas pour si peu. On s’empare du livre, on en caresse les surfaces, et nos yeux se promènent parmi tous ces lecteurs et ces livres peints. Un livre pour des fous de livres et de lecture, un livre miroir, un livre Narcisse, pour se chercher dans les eaux des 165 œuvres reproduites.

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Leçons d’un philosophe garou

Les Diplomates, Baptiste Morizot, Éditions Wildproject, 2016

Charles Le Brun, Tête physiognomonique inspirée par un loup, vers 1670. musée du Louvre.

Philosophe, Baptiste Morizot piste les loups. Les diplomates est un essai-enquête, un projet d’éthologie politique. Comprendre. Pourquoi les loups sont revenus ? Qui sont-ils ? Comment vivre avec eux ? Baptiste Morizot est audacieux, franchit les barrières disciplinaires avec aisance, ose les hypothèses, ne perd pas l’essentiel. Quelle place l’humain doit-il s’accorder sur une terre qui, malgré bien des tentatives et des croyances, ne lui appartient pas ? Comment le vivant dans sa pluralité humaine, animale, végétale, peut-il coexister harmonieusement ? L’adverbe est simplet, mais je vais affiner, pister le pisteur, ses chemins de pensée, séduisants et précieux. Continuer la lecture de Leçons d’un philosophe garou

Q comme (le)queu

Jean-Jacques Lequeu, bâtisseur de fantasmes, Petit Palais, BNF, Éditions Norma, 2018

« Le grand bailleur », détail

Comme beaucoup, je ne le connaissais pas. Devant ses dessins exposés dans le sous-sol du Petit Palais, me venait pour en faire le portrait : drôle, secret, fou, obsessionnel, sensuel, aimant mêmement mot et dessin, frustré, plein d’élans, froid, fantasque, opportuniste, idéaliste, encyclopédiste, rêveur. Qui était Jean-Jacques Lequeu (1757 – 1826) ? Il se disait architecte-dessinateur. S’il n’a presque rien construit, quasiment aucun de ses projets n’a été retenu, il a dessiné une œuvre abondante, précieuse, faite de vues de palais, pavillons, jardins, théâtres, dômes, portes, temples, belvédères mais aussi des portraits, des corps, des sexes masculins atteints de difformité, des sexes féminins annonçant celui de Courbet.

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La funambule Dufourmantelle

La femme et le sacrifice, D’Antigone à la femme d’à côté, Anne Dufourmantelle, Denoël, 2018 (nouvelle édition).

La Mort d’Ophélie, John Everett Millais, 1852, Tate Gallery, Londres

Partie sauver les enfants d’une amie, Anne Dufourmantelle est morte noyée durant l’été 2017. Dix ans auparavant, elle avait écrit cet essai puisant dans la littérature, son travail de psychanalyste et sa culture philosophique, sur les relations entre femme et sacrifice. Un texte et un acte liés, l’un semblant annoncer l’autre. Et dans le dernier chapitre, elle souligne cette intrication pour une autre noyée. Tous les romans de Virginia Woolf sont crépusculaires, ils portent l’évidence d’une mort annoncée comme condition de la vie, de l’intensité d’une vie dont chaque instant présent se détache sur fond de disparition imminente. Le sacrifice se situe sur une frontière, entre vie et mort, entre ce que l’on croit devoir et ce que l’on donne, entre un être et une collectivité, entre le réel et ce qui le transcende. C’est un fil fin, souvent invisible, que l’essayiste suit en funambule éclairée. Continuer la lecture de La funambule Dufourmantelle

La littérature au burin

Idée, Frans Masereel, Les éditions Martin de Halleux, 2018

C’est quoi une idée ? Un impalpable, une abstraction ? Pourtant son origine grecque (eidon, voir, eidolon, l’image) relie le mot au visible. Illustrateur, graveur, peintre, Frans Masereel (1889-1972) fait la même chose. Il l’incarne, la montre en femme nue dans un roman de 83 images taillées au burin dans le bois d’un poirier, encrées puis passées dans une presse. Paru en 1920 aux éditions Ollendorff, tiré à 853 exemplaires, ce roman sans paroles ne fait pas grand bruit. Nouvelle tentative en Allemagne dans les années 1926-27, avec préface d’Hermann Hesse et puis le feu d’un autodafé en 1933. Bonheur, étonnement de cette nouvelle édition. Ni ride, ni poussière, du noir et blanc radical, féroce et lumineux.

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P comme portrait

Je, tu, il ou elle

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

De l’origine (le protraho latin), l’idée de tirer sur le devant, amener dans la lumière. Le peintre et le photographe connaissent le mouvement. Un être s’avance, saisi par un regard d’artiste. Je me demande souvent devant certains portraits, un regard, une allure, une expression, ce qui attire tant. Qu’est-ce qui se renouvelle, donne envie de s’arrêter, regarder longtemps ? Et dans un roman, un film, qu’est-ce qui fascine dans un personnage, un être, rester dans son sillon, quel qu’il soit ? Enquête avec pour périmètre un P comme PORTRAIT.

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Total Mexico

Jeu nouveau, Raphaël Meltz, Le Tripode, 2018

Raphaël Meltz m’intrigue, je l’ai déjà dit. Je mets de côté le personnage public qui a co-créé et fait vivre un temps la revue de papier Le Tigre et avant, celle virtuelle de R de réel, celui qui a été en 2011 candidat à la direction du Monde ou celui qui a occupé récemment les fonctions d’attaché culturel à l’ambassade de France du Mexique. Non, ce qui m’intrigue, depuis Urbs, c’est son rapport avec l’écriture, cette façon de s’y montrer dedans et dehors, de désosser tout en donnant chair, de nous plonger dans une narration tout en paraissant rester observateur de lui-même (mais quel lui-même ? quel je ?). Je me suis donc embarquée avec une grande curiosité dans ce Jeu nouveau, 382 pages dont 130 de questions, doutes, sources, analyses, commentaires qui font cortège au roman.

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Ô faits divers !

Le coup du lapin et autres histoires extravagantes, Didier Paquignon  Le Tripode, 2018

Quel est le point commun entre un coup du lapin et un fait divers ? On est pris par surprise. On peut mourir de l’un, surtout le lapin, et de l’autre, plutôt de rire, à sa lecture. Peintre, Didier Paquignon, est aussi collectionneur de faits divers. Dans Le coup du lapin, il illustre d’un magnifique monotoype près d’une centaine de faits divers glanés dans la presse française et étrangère. Histoires vraies, brèves, noires, drôles, bouleversantes. Un employé de la manufacture de tabacs de Palerme, muet de naissance, a été condamné à une amende de 400 000 lires pour avoir harcelé sa fiancé au téléphone à plusieurs reprises entre 1995 et 1996 (Corriere della Sera, 3 juin 1999).

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par Isabelle Louviot