Archives par mot-clé : portrait

Les galeries de Sebald

Les Émigrants, W. G. Sebald, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, Actes Sud, 1999

Dans Le Terrier, Kafka fait parler un animal vivant dans les boyaux qu’il a creusés, spéculant sur l’intrusion d’ennemis extérieurs ou intérieurs, travaillant l’architecture de son ouvrage souterrain, et y goûtant une paix. Figuration de l’être humain dans sa nudité extrême, de l’écrivain et son œuvre, les lectures se superposent sans s’exclure. Les Émigrants sont un terrier avec galeries, ramifications, endroits fouillés, histoires enchâssées. Quatre récits titrés d’un nom d’homme, Dr Henry SelwynPaul BereyterAmbros AdelwarthMax Ferber. Chacun, d’origine allemande ou lituanienne, a émigré au Royaume-Uni, en France ou aux États-Unis au début du XXe siècle. Exils pour plusieurs d’entre eux liés au fait d’être Juifs. Le mot récit dans ce qu’il suppose de très conduit, n’est peut-être pas le bon. Plutôt l’impression d’avoir parcouru des galeries ombreuses, échappant au narrateur lui-même, magnifiques de douceur et de gravité.

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Les livres de Martin de Halleux

Les premiers titres parus (IdéeLa ville, deux romans sans parole du graveur belge Frans Masereel, L’empreinte du monde, son impressionnante monographie de 664 pages) m’ont vite donné envie de rencontrer Martin de Halleux pour lui proposer de figurer dans ma galerie îlienne. Pas de chance, dans l’entretien, l’éditeur m’annonce qu’il n’aime pas parler de ce qu’il fait, il préfère faire, laisser parler les livres, ses livres, il insiste. Moi aussi. Je questionne mais je récolte des Je fais mon métier, je travailleJe ne suis pas un éditeur singulier, Ce que j’aime c’est faire des livresCe qui compte, c’est les livres ou encore Les livres viennent ou ne viennent pas. Rugosités, rideaux tirés, petites impasses dans lesquelles notre conversation semble s’évanouir. Et je pense au très beau film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu. Héloise doit peindre le portrait de Marianne à son insu, sans séance de pose, l’observer puis tracer seule dans l’atelier. Le modèle qui se refuse. Ce ne fut pas à ce point. J’eus ma séance de pose, mais je sentais le modèle se dérober.

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P comme portrait

Je, tu, il ou elle

De l’origine (le protraho latin), l’idée de tirer sur le devant, amener dans la lumière. Le peintre et le photographe connaissent le mouvement. Un être s’avance, saisi par un regard d’artiste. Je me demande souvent devant certains portraits, un regard, une allure, une expression, ce qui attire tant. Qu’est-ce qui se renouvelle, donne envie de s’arrêter, regarder longtemps ? Et dans un roman, un film, qu’est-ce qui fascine dans un personnage, un être, rester dans son sillon, quel qu’il soit ? Enquête avec pour périmètre un P comme PORTRAIT.

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Sophie Benech, entre ici et Russie

Je connais depuis peu les éditions Interférences. Hasard d’une découverte en librairie, l’album illustré, La vie songeuse de Leonora de la Cruz, puis lecture du texte de Varlam Chalamov, Mes bibliothèques. J’ai cherché ce qui reliait les ouvrages de cet éditeur, si beaux. Toute l’image de couverture, gravure au noir, enveloppe le bloc des cahiers intérieurs et un immuable cartouche vertical regroupe auteur, titre et traducteur. Les auteurs sont souvent russes, mais pas toujours, souvent morts, mais pas toujours. Un couple, père et fille, Alain et Sophie Benech, est à l’origine de la maison. J’ai rencontré la fille, traductrice, amoureuse du russe, de la Russie et de la littérature. Portrait d’une éditrice qui défriche à pas comptés (2 titres par an) mais dont le catalogue, déployé sur une table, fait merveille.

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David Meulemans veut déchirer le réel

Un nouvel éditeur-Robinson sur l’île… Rappel du jeu pour les distraits ou les fraîchement débarqués, je rencontre un éditeur, créateur de sa maison, explorateur-découvreur à sa façon de la terre littéraire, je lui soumets quelques questions plus ou moins métaphoriques, et tire son portrait en images et en mots. Deuxième étage au 212 de la rue Saint-Martin. Je traverse d’abord une belle salle blanche, lumineuse. Aux murs, l’intégrale de la revue Esprit fondée en 1932 par Emmanuel Mounier, au centre, une longue table rectangulaire autour de laquelle s’installe régulièrement la rédaction. Après un petit couloir et quelques marches, j’accède à l’antre de David Meulemans. Né en 1978, normalien, il a abandonné l’enseignement de la philosophie pour créer en 2010, les éditions Aux forges de Vulcain. Portrait d’un artisan humble et ambitieux.

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Qui est Frédéric Martin ?

Il y a quelque chose qui cloche chez Frédéric Martin. La quarantaine, barbu, l’œil bleu-vert brillant, une pointe d’accent marseillais, à l’origine de la singulière aventure du Tripode, maison d’édition créée en 2012, issue de la scission d’une autre, Attila. Le Tripode a pour étendard plusieurs maximes, celle de Jean-Jacques Pauvert, Ouvrir un lieu d’asile aux esprits singuliers, celle de Francis Ponge, Créer des bombes à retardement plutôt que des mitraillettes. On pourrait ajouter celle de Charlotte Salomon, J’appris à suivre tous les chemins et j’en devins un moi-même. Oui, mais alors qu’est-ce qui cloche chez Frédéric Martin ? Justement, ce nom, incroyablement banal, utilisé pour tous les fac-similés de papiers d’identité ou de cartes de fidélité… Un nom qui ne va pas du tout à un éditeur accueillant la singularité avec autant de générosité. Je me suis même demandé s’il n’avait pas choisi un pseudo pour passer incognito, s’effacer le plus possible derrière sa mission d’éditeur… Enquête, portrait avec pour principal matériau, un entretien dans un café tout proche de la maison d’édition, au cœur du Marais, rue Charlemagne.

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Anne Lima ou Madame Chandeigne

Direction Luxembourg, la station de RER, le jardin, le 11 rue de Médicis. Lieu historique, librairie et éditions José Corti s’y installent en 1938, la librairie des éditeurs associés y est désormais sise. Lieu de mon rendez-vous avec Anne Lima, directrice des éditions Chandeigne, créées voici 25 ans avec Michel Chandeigne. Portrait d’une éditrice discrète, résolue et audacieuse.

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Jacques Damade, militant dilettante

Rendez-vous est pris avec le premier éditeur-Robinson de ma série. L’été est là, la rue de presque midi est un four, les volets clos de l’appartement font de piètres remparts contre l’épuisante chaleur. Jacques Damade a créé les éditions La Bibliothèque voici 25 ans. Il est fier de ce nom, qui a la force de sa simplicité. LA bibliothèque c’est la sienne, les autres ont besoin pour exister d’un qualificatif (nationale, très grande) ou d’un nom propre, la célébrité de ce dernier disant la dépendance du lieu à son égard. Les éditions de la Bibliothèque se suffisent à elles-mêmes. Portrait d’un éditeur qui cultive le singulier.

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