Archives de catégorie : Romans, nouvelles, etc.

Apnée

Mort aux girafes, Pierre Demarty, Le Tripode, 2021

Il y a des livres qui me font, d’emblée, quelque chose de physique ; les sensations varient, là, c’est une compression de la poitrine, la respiration coupée, et ce n’est pas parce que le texte commence par un suicide par pendaison que j’écris ça (pour ceux qui me reprochent de parler de la fin ou du milieu, je ne dévoile rien et je considère d’ailleurs que cela n’a pas vraiment d’importance, je déteste ce mot de spoiler qui se répand en trainée de poudre dès qu’on tente d’entrer dans la profondeur d’un livre ou d’un film), non, dans Mort aux girafes, c’est le rythme de la phrase qui crée cette sensation car il n’y en a qu’une qui court sur 194 pages et j’avais déjà eu cette apnée de lecture, phénomène pour le coup peu spoilé, voire pas du tout commenté, avec un autre livre signé Lydie Salvayre, La Conférence de Cintegabelle, dans lequel un homme monologue sur les joies et beautés de la conversation, un texte qui a d’ailleurs un autre point commun avec celui de Pierre Demarty, la drôlerie, lisant Mort aux girafes, j’ai parfois ri au point d’incommoder mon entourage, de soudaines embardées rieuses me sortaient de la gorge, à la fois gênantes car rompant brutalement le silence utile à l’acte de lire, et rassurantes car prouvant qu’au fond ma respiration ne s’était pas, comme je l’imaginais au début, brusquement interrompue, et à l’issue de cet examen littéraro-pulmonaire, les choses me paraissent désormais claires, il y a double contagion, du livre à la lectrice et de celle-ci à l’exploratrice qui de temps à autre, écrit des lignes, fini les gestes barrières, on se laisse faire par ce qu’on lit et on arrête de ratiociner, on prend la phrase unique en pleine figure, on la sent passer dans sa gorge, son estomac, elle circule en grand serpent tout coloré, mais on se demande quand même à un moment donné : Mais qu’est-ce que je suis en train de lire ? et puis aussi : Mais pourquoi j’écris moi aussi par monophrase, alors que je les aime les phrases, les longues certes, mais aussi les très courtes, dépouillées et sans verbe, et tout ce fatras de phrases avec des rythmes, des scintillements différents, c’est justement ça qui fait scintiller un texte, non ?

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Quand l’enfant était enfant

Dans la limite des corps disponibles, Grégoire Louis, Verticales, 2005

Ron Mueck, Boy, 2001, détail d’une sculpture de 5 mètres de haut

Grégoire Louis a 28 ans quand paraît chez Verticales Dans la limite des corps disponibles son premier et seul roman à ce jour. C’est une déambulation, celle d’Andréa entre l’enfance et le début de l’âge adulte. J’ignore de qui je suis la maladie, l’Andréa. Je rends l’assiette propre d’un festin qui pue, celui d’un corps explosé, respiration d’un volcan. Andréa l’innocence fardée, je lèche sa grimace de parasite, Andréa est une anamorphose et nous formons un couple de siamois immonde. Je suis l’adulte perché sur les épaules de l’enfant, et cet enfant, c’est moi.

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La cuisine inventive de l’amour

Paula ou personne, Patrick Lapeyre, POL, 2020

Fanny Ardant et Gérard Depardieu dans La Femme d’à côté, François Truffaut, 1981

Récemment, Finkielkraut en a fait son sujet, L’amour toujoursSa petite excitation à en parler, à questionner Patrick Lapeyre m’a vite donné envie de lire le roman au joli titre. Toute pleine de mon appétit, j’ai couru à la librairie la plus proche de chez moi. J’ai même tenté de faire sourire ou faire jaillir quelque chose, n’importe quoi, de cette libraire désormais masquée plexiglacée mais ça ne change pas grand-chose pour elle, et dont je ne connais que trois phrases (C’est à quel nom ? Par carte ? Vous avez besoin d’un sac ?). Je lui dis que j’avais couru, imaginant qu’il n’y aurait plus d’exemplaire après la diffusion de l’émission radiophonique. Elle n’a pas moufté. J’avais encore perdu. Tu te crois toujours au temps d’Apostrophes ? ai-je pensé qu’elle pensait. Sans contact, pas de sac, merci. Sur le chemin du retour, j’ai couru encore avec ce petit bloc qui me brûle quand je la vois Mais-pourquoi-vous-faites-ce-métier? Ou peut-être qu’un jour, brutalement, d’elle-même elle s’ouvrira, s’éclairera parlant des livres qu’elle aime, peut-être même en conseillera-t-elle quelques-uns. Rentrée, j’ai lu Paula ou personne d’une traite.

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Notes orphelines ou la langue du dessous

L’interdit, Gérard Wajcman, Nous, 2016

Carré blanc sur fond blanc, Kasimir Malevich, 1918

C’est un carré de 16 cm de côté[1], la couverture aqueuse est faite de deux bandes blanches, l’une très blanche, l’autre à peine grisée. On ouvre et on découvre que le texte ne court que sur des notes de bas de page. Il y en a 207 ou 208 si on compte la dernière, non numérotée. Le tout sur 264 pages portant chacune le titre courant, centré en haut, L’interdit, laissant voir un blanc entre ce mot et le début de la note. Le texte courant a été remplacé par un blanc courant. Une postface de l’auteur éclaire la singulière entreprise. En 1986, Denoël avait publié pour la première fois ce roman. Vingt ans plus tard, l’éditeur Nous s’y attelle à nouveau. Lecture fragmentée et saisissante, qui m’a laissée à plusieurs reprises, bienheureux principe de contagion, interdite. 

Encore…

La doctrine Munro

Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout, Alice Munro, traduit de l’anglais (Canada) par Agnès Desarthe, L’Olivier, 2019

Edward Hopper, Automat, huile sur toile, 1927

C’est le deuxième recueil de nouvelles d’Alice Munro que je lis, chronique. Je ne sais pas si c’est la littérature que je préfère. Mais la formulation, trop ramassée, a-t-elle un sens ? Mon attrait pour les textes ressemble à une nuée d’étourneaux immense et mouvante, prenant un cap, en changeant pour un autre, se déformant, restant nuée. Qu’est-ce qui fait goût, laisse une empreinte ? Lisant, je chemine avec cette question par en dessous. Et les éclats à la lecture sont des réponses, micas donnant au sable fin ses parcelles d’or. Alors, comment elles brillent les nouvelles de Munro ?

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L’art de se passer d’être connu

Le précepteur, 1942 et Le parjure, 1964, Henri Thomas, Gallimard

L’artiste devant le bord de mer, Gustave Courbet, 1854, Musée Fabre, Montpellier

J’ai découvert Henri Thomas par l’amie d’une amie. Je me souviens de l’écart entre ce qu’elle disait, passionnée, et mon creux, mon ornière qu’avec ses mots elle comblait. Je ne faisais qu’écouter sans avoir lu mais quelque chose se déposait déjà, une couche, un nid se fabriquait pour les mots qui allaient venir, ceux d’Henri Thomas. L’œuvre est large, une cinquantaine de titres parus (Gallimard, Fata Morgana, Le temps qu’il fait…), romans, poésie, essais, correspondance, carnets. L’université ne s’est intéressée à lui qu’en 2003, dix ans après sa mort. Un premier colloque international s’ouvrit sur ce constat. Pour des dizaines de thèses sur Duras, une seule alors sur Thomas. Et ses lecteurs ne sont pas légions. A 31 ans, il écrivait à Jean Paulhan, Je crois que le véritable écrivain est un homme qui fait effort pour se passer d’être connu. Et le faux écrivain, etc.

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Total Mexico

Jeu nouveau, Raphaël Meltz, Le Tripode, 2018

Raphaël Meltz m’intrigue, je l’ai déjà dit. Je mets de côté le personnage public qui a co-créé et fait vivre un temps la revue de papier Le Tigre et avant, celle virtuelle de R de réel, celui qui a été en 2011 candidat à la direction du Monde ou celui qui a occupé récemment les fonctions d’attaché culturel à l’ambassade de France du Mexique. Non, ce qui m’intrigue, depuis Urbs, c’est son rapport avec l’écriture, cette façon de s’y montrer dedans et dehors, de désosser tout en donnant chair, de nous plonger dans une narration tout en paraissant rester observateur de lui-même (mais quel lui-même ? quel je ?). Je me suis donc embarquée avec une grande curiosité dans ce Jeu nouveau, 382 pages dont 130 de questions, doutes, sources, analyses, commentaires qui font cortège au roman.

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Hitchcock en Amérique, à coups de griffes

Harold, Louis-Stéphane Ulysse, La Bibliothèque, 2018

Si sur une île je devais n’emporter qu’une seule filmographie ce serait celle d’Hitchcock. Éclatant du visible tranchant sur le sombre du secret, chaque film comme une succession de couches à détacher une à une sans être jamais sûr du noyau auquel on parvient. Des films vus et revus sans épuisement. Un peu comme les peintures de Hopper, deux esthétiques classiques et l’obsession de la construction impeccable. Sous la clarté des films de l’un et des peintures de l’autre, l’effroi, l’impureté, le désordre, le manque. De la fin des années 1950 aux années 1980, le roman de Louis-Stéphane Ulysse explore l’ombre d’Hitchcock et celle de l’Amérique. Il le fait à coups de griffes, à l’image de son personnage principal, un corbeau nommé Harold. Lumineuse peinture d’un monde en noir.

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L’imaginaire au pouvoir

Les pas perdus, Étienne Verhasselt, Le Tripode, 2018

Il y en a 41. 41 nouvelles courtes, très courtes, un peu plus longues, comme l’annonce le sous-titre de la page de titre. Je lis, je déguste chaque texte comme un petit mets délicieusement absurde. Je sais vite que j’ai envie de leur faire une place sur l’île. Je cherche laquelle. Qu’est-ce qui relie tous ces textes drôles, graves, inventifs, portés par un imaginaire aussi fertile ? Je tente plusieurs fils conducteurs, mais rien ne marche, tout traîne, se suspend vite. Trois débuts de chronique se retrouvent dans mon petit cimetière des textes impossibles à finir. Je continue quand même à dire autour de moi que j’ai lu un recueil de nouvelles super (le goût de la précision me lâche parfois). Et puis, récemment, un ami me dit Mais pourquoi tu ne parles pas d’une seule de ces nouvelles ? Si simple, si lumineux conseil, merci.

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(Ex)pulsions

De la famille, Valério Romão, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, Chandeigne, 2018

Dans l’élégante bibliothèque Gulbekian, il y avait cette semaine une lecture-conférence sur De la famille, recueil de nouvelles de Valério Romão, fraîchement édité par Chandeigne. Invités à lire et s’exprimer, l’auteur et la traductrice. Lectures alternées d’extraits en portugais et en français puis questions. Valério Romão répond avec un aplomb doux, séduisante pensée, tranchante et sereine. Elisabeth Monteiro Rodrigues parle avec retenue, parfois résistance, de son travail de traductrice, particulièrement difficile sur le texte, la langue de V. Romão, phrases longues dont il faut saisir et garder le rythme, images frappantes à transposer. Onze nouvelles, une écriture qui fouille, se déploie et circule dans les méandres surréalistes de la famille. Un enchantement.

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