Le collectionneur

Vies multiples, Être soi, et un autre… et plusieurs, Michéa Jacobi, Éditions La Bibliothèque, 2019

L’entreprise est démesurée, gourmande, sensuelle, érudite, amusée, monomaniaque, plurielle. Michéa Jacobi collectionne les textes et les images, colle, associe, écrit, dessine, range tout ça dans l’ordre alphabétique, a la manie de cet ordre immotivéeuphoriquequi fait la gloire du langage (Barthes). Et comme d’autres les timbres ou les papillons, il collectionne les vies qu’un éditeur épingle dans des livres, regroupées. Le critère de classement est un trait, une activité humaine. Après les marcheurs (Walking class heroes, réédité par le Tripode ce mois-ci), ceux qui aiment (Xénophiles), renoncent (Renonçants), rêvent (Songe à ceux qui songèrent), jouissent (Jouir), voici ceux qui eurent plusieurs vies. Six livres sont nés, vingt titres sont à paraître, puisque chacun est aussi lié à une lettre de l’alphabet (W comme walking…, X comme xénophiles… bon, vous avez compris). Et chaque titre est la galerie de 26 portraits, ce qui nous fera, la publication achevée, un total de 676 vies. Voilà pour le dispositif d’édition nommé Humanitatis elementi. Je n’ai fait qu’évoquer certains titres,  ou , et puis Vies multiples, par la délicieuse mise en abyme qu’il ouvre, m’a donné envie de cerner un peu plus le collectionneur Jacobi.

À chaque portrait, il opère une reconstitution, délimite une scène de crime nommée vie d’un autre. Il l’a lu ou a lu sur lui, imagine des liens, il faut bien pour que le tricot tienne. C’est le charme de ces courts portraits, inspirés de lectures qui sont ensuite comblées, comme l’espace entre les carreaux d’une mosaïque. Alors le carreleur Jacobi s’infiltre, y va de sa considération sur l’être et se dessine aussi dans ces interstices.

L’écriture possède une fermeté, un élan, un allant. On y va. On fait un tour du bonhomme (assez peu de femmes dans les galeries), on en inspecte une facette. Alors celle-ci, quelle est-elle ? Vivre plusieurs vies. N’est-ce pas, pourrait-on objecter, le lot de chacun ? Sauf si on réduit la vie à deux dates gravées sur une tombe, imprimées dans un dictionnaire ou une encyclopédie, on a forcément plusieurs vies. Nos histoires se succèdent, courent en parallèle et si tout ça fait la vie, on peut facilement en (a)voir plusieurs. Mais au-delà des récits de vies mouvementées se dégage une réflexion sur la pluralité… plurielle. Le  plusieurs vies n’a pas toujours le même sens.

Celui d’Hokusai vient de la succession des noms qu’on lui attribua ou qu’il s’attribua lui-même (On prétend qu’il lui arriva de signer ses dessins : À-travers-Le-FeuillageEn-baissant-L’horizonDans-un-geste et Dans un geste seulementPar-La-Science et Par-La-Science-Et-Le-Sentiment. On sait aussi qu’il prit le nom de ses maîtres…). Celui de Clément Ader tient dans celle de ses inventions facilitant notre mobilité terrestre (objets liés au rail, la bicyclette, l’automobile) ou aérienne, Ader invente chose et mot, puisqu’il est à l’origine du mot avion. Jacobi lit du multiple partout dans l’autobiographie (Mémoires) que Giacomo Casanova acheva en 1792. C’est un récit factuel et une comédie verbeuse, un amas d’éloges que l’auteur se décerne à lui-même et un exercice d’autodénigrement presque aussi systématique. Ça tient de l’étude de mœurs, du manuel de conversation, de l’encyclopédie sexuelle et du Who’s who. La plasticité, l’aptitude à la jouissance de Casanova décuple ses appétits et ses aventures, et pas seulement sexuelles. C’est que dans la vie ou la littérature, il veut tout être sauf contemplatif.

Et puis, il y a aussi Judas démultiplié par le regard des autres et la variété des interprétations données à son acte. Judas était-il un donneur ordinaire ou l’apôtre désigné par les cieux pour que la parole divine s’accomplisse ? Un nationaliste égaré dans un groupe mystique ou un matérialiste borné n’espérant du Royaume promis par son maître que des bénéfices personnels ?

Le 26e portrait de Vies multiples est celui de Stefan Zweig qui passa une grande partie de sa vie à écrire sur celle des autres. La liste de ses biographies brille d’un éclectisme débridé (Fouché, Verhaeren, Desbordes-Valmore, Rolland, Stendhal, Casanova, Tolstoï, Freud, Marie-Antoinette, Magellan, Verlaine, Érasme). Il s’efforça de rencontrer, au fil de son itinéraire, les grands hommes qu’il admirait et bien qu’il se trouvât assez souvent minable et frileux à côté d’eux, il eut l’audace de leur demander cette connaissance entière de la vie et du monde à laquelle il douta toujours d’accéder par lui-même.

Lisant, je me demande où est M. Jacobi quand il écrit sur les autres. S’il en admire certains, il semble souvent s’extraire, joue au sage, au biographe distancié. Lisant, je me demande ce qu’écrire sur les autres veut dire. Un évitement de soi alors que l’écriture est par nature forage intime ? Un détour nécessaire quand s’attaquer ouvertement à soi n’ouvre que sur le plat du déjà su ? Aller boire à la source d’un autre, se désaltérer à son eau… Tiens, le contraire d’altérer. On n’irait pas vers les autres pour modifier sa nature ? On ne peut vraiment y aller que si l’on n’est plus un autre à soi-même ? 

Gabriel Renard (1878 – 1959), modèle insaisissable de Pierre-Auguste Renoir, une des trois femmes de la galerie Vies multiples, dessin de Michéa Jacobi

Les portraits de Jacobi sont des fenêtres, on voit la mer, le ciel, les bateaux dansent, des goélands s’agitent. Un cadre posé sur du vivant que le collectionneur patient et insatiable assemble pour nos beaux yeux. C’est vif, serti.  l’éditeur disait qu’il aimait que ses livres soient passages, ouvrent l’appétit. Jacobi fait le job, no doubt. On a envie de goûter aux livres qui ont porté ces portraits et à ceux que les portraiturés ont écrits. Le collectionneur nous transmet son virus et on aime cette multitude humaine grouillante. Mais mieux vaut ne pas lire trop de portraits à la suite, ils s’écraseraient. En lire un ou deux, laisser infuser, contempler les dessins aux généreux aplats de noir. Laisser chaque vie se déployer en soi, devenir un autre, y croire, le temps d’une lecture.

Né en 1955, Michéa Jacobi a notamment écrit Notre Yiddish, abécédaire illustré de linogravures, L‘abécédaire des Marseillais, L’abécédaire des Arlésiens, un roman, Trésor (Climats, 2000), ABC des amours (Parenthèses, 2017) et depuis 2012 parus aux Éditions La Bibliothèque, les six titres cités plus haut.

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