Archives de catégorie : De A à Z

V comme voix

Pour V

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

J’ai revu La leçon de piano. Une jeune femme, pianiste, muette depuis l’enfance, mariée sans savoir à qui, part avec sa fille de 9 ans et son piano, retrouver l’homme en Nouvelle-Zélande. Elle trouve l’amant, le plaisir sexuel, l’amour avec un autre. Alors qu’il vient de découvrir l’adultère, douloureusement jaloux, le mari demande à l’amant si la jeune femme lui a murmuré quelque chose pendant l’amour. Plus que de voir sa femme et son amant nus sur le lit, c’est l’idée qu’elle puisse faire entendre sa voix à un autre, qui est insupportable au mari. Le plus précieux de soi, V comme VOIX.

Encore…

U comme utile

Lu l’été

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Plusieurs semaines que je cherche même si j’en sais l’inutile. Le mot vient quand il veut. Mais qui commencent par u, il y en a beaucoup moins. La distribution capricieuse de la langue. Je me promène dans Palabres, un dictionnaire alimenté par des mots plutôt rares, toujours chics, quoi qu’ils disent (voir caecotrophe ou rudéral). Les phrases exemples sont perlées (J’ignore s’il était nomophone ou infidèle mais j’ai toujours su qu’il y avait un problème). Par goût de l’aléas salvateur, je me dis que pour mon île, je prendrai le premier u qui passe. Mais que tchi, dans Palabres, rien qui s’ouvre par l’u. La tension monte entre mon acharnement à trouver le mot et le monde autour, qui s’affaire, sacralisant l’utile. Le voilà qui vient : U comme UTILE.

Encore…

T comme Tripode

Tropisme

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Tu as déjà tiré le portrait de Frédéric Martin, tu as déjà chroniqué quatorze livres édités par la maison, tu t’es même inquiétée parfois qu’on puisse te penser en service commandé, alors que sur cette île tu fais tout comme tu veux. Tu mentionnes rarement cette maison sans l’orner de fioritures. Tu vas jusqu’à t’excuser auprès de tes proches de la citer encore, n’assumant pas complètement ton tropisme. Son catalogue qui vient de paraître (illustration de couverture bleu nuit signée Brecht Evens, 24 pages dans un format de gazette) te fait une place (p. 16-17) et un grand plaisir. L’heure du T sonne. Sans crainte d’épuiser quoi que ce soit, sans même vraiment savoir ce que tu vas en dire, tu te lances tête baissée dans le tourbillon d’un T comme Tripode.

Encore…

S comme silence

Le blanc de la parole

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Marie-Léone s’est tue. Elle n’était déjà pas bavarde. Elle était abonnée à l’île et c’était la mère d’une amie. Je ne l’ai vue qu’une fois, dans une église où sa fille chantait. Un cancer l’a vite emportée au début du mois de mars. Je savais par sa fille que ce blog comptait beaucoup pour elle, et elle était presque toujours la première à ouvrir les niouzeletters annonçant une publication. Je ne la connaissais pas. Dans l’église, elle m’avait lancé « Ah c’est vous ! », et j’avais senti dans les quelques mots qui avaient suivi, tout petits, ni compliments, ni politesses, dans sa façon de parler, quelque chose comme un laser. Elle parlait en perçant quelque chose. Chronique à trous. S comme silence.

Encore…

R comme rue

ou comme restaurants, rires, riens

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

J’ai emmenagé depuis quelques mois dans une rue piétonne du 19e. Une rue avec restaurants, cafés, tailleur, bazars, fleuriste, coiffeurs, cordonnier, caviste, fromager, boucherie, primeurs, boulangeries, pharmacie. Elle porte le nom d’un charcutier mort en 1913 qui présida l’Union philanthropique culinaire et de l’alimentation. La quasi-totalité des immeubles date de 1912. Un seul architecte, C. H. François, œuvra. Alignement presque parfait des balcons de pierre et de fer aux deuxième et cinquième étages, pan presque continu d’ardoise au sixième, alternance de la brique blonde et de la brique rouge. Les murs des halls d’entrée sont tous carrelés de motifs floraux. Dans le mien, des iris bleus, jaunes, des nénuphars blancs, et des libellules. J’ai maintenant tout le temps de la détailler. R comme rue.

Encore…

Q comme (le)queu

Jean-Jacques Lequeu, bâtisseur de fantasmes, Petit Palais, BNF, Éditions Norma, 2018

« Le grand bailleur », détail

Comme beaucoup, je ne le connaissais pas. Devant ses dessins exposés dans le sous-sol du Petit Palais, me venait pour en faire le portrait : drôle, secret, fou, obsessionnel, sensuel, aimant mêmement mot et dessin, frustré, plein d’élans, froid, fantasque, opportuniste, idéaliste, encyclopédiste, rêveur. Qui était Jean-Jacques Lequeu (1757 – 1826) ? Il se disait architecte-dessinateur. S’il n’a presque rien construit, quasiment aucun de ses projets n’a été retenu, il a dessiné une œuvre abondante, précieuse, faite de vues de palais, pavillons, jardins, théâtres, dômes, portes, temples, belvédères mais aussi des portraits, des corps, des sexes masculins atteints de difformité, des sexes féminins annonçant celui de Courbet.

Encore…

P comme portrait

Je, tu, il ou elle

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

De l’origine (le protraho latin), l’idée de tirer sur le devant, amener dans la lumière. Le peintre et le photographe connaissent le mouvement. Un être s’avance, saisi par un regard d’artiste. Je me demande souvent devant certains portraits, un regard, une allure, une expression, ce qui attire tant. Qu’est-ce qui se renouvelle, donne envie de s’arrêter, regarder longtemps ? Et dans un roman, un film, qu’est-ce qui fascine dans un personnage, un être, rester dans son sillon, quel qu’il soit ? Enquête avec pour périmètre un P comme PORTRAIT.

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O comme oubli

 Que reste-t-il de nos lectures ?

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Vertige. Alors que chaque jour je lis, je crois, quand je ne lis pas, avoir tout oublié de mes lectures. Notamment quand j’entends un lecteur parler des siennes. Ce qui occupe alors mon espace sonore, semble absorber tout ce que j’ai pu lire moi-même. Une bataille se livre. Ses lectures contre les miennes. Heureusement, j’ai ma revanche, il suffit que je prenne la parole et ma mémoire revient. Littérature, lecture et parole, trinité profane avec laquelle s’amuse un démon nommé oubli. Tour d’un puits pas forcément très régulier, en forme d’O comme OUBLI.

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N comme nom

Passeport de fiction

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Onomastique. Un drôle de mot dans lequel j’entends la contraction sonore d’onanisme et de plastique. Mastiquer des noms propres, en faire l’étude, leur forme, leur choix. Dans un roman, les noms propres sont comme de petites giclées de vie, d’évocations, d’émotions. Passeport vers la fiction, le nom propre ouvre un voyage au lecteur. Du côté de Guermantes au rivage des Syrtes, on galope avec Emma Bovary, on part en quête de Moby Dick. Et pour celui qui prend pseudonyme, le nom est passeport vers l’écriture. Les exemples abondent, du besoin de distinguer deux identités (Marguerite de Crayencour devenue Yourcenar par la grâce de l’anagramme) à celui de cacher, jouer avec elles (Gary/Ajar, faces d’une même pièce, la ribambelle d’hétéronymes d’Antoine Volodine). De quoi le nom est-il le nom ? Virée en terre onomastique avec N comme NOM.

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M comme mélancolie

Le mot et la chose

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Presqu’un nom de fleur. L’attaque en douceur du m, l’allitération en l avec, intercalée, la petite dureté du c. Mot-mélodie dont j’ai toujours senti l’accord entre son et sens. Léo Ferré me l’a beaucoup chantée. Retour aux sources : addition grecque de mélas (noir) et khôle (bile), bile noire, l’une des quatre humeurs, celle qui cause la tristesse, détectée par Hippocrate à l’aube de la médecine. Marée ancienne, la mélancolie s’est largement déployée dans les champs de la psychologie et de la littérature. Des écrivains en sont affligés, ils se consolent avec l’inspiration qu’elle délivre. Onde parfois fertile. Petit bain dans une eau ténébreuse avec M comme MÉLANCOLIE.

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