Plus qu’à 37 points de l’appareil à raclette !

Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro, 6 pieds sous terre Éditions, 2016

080_006Tout commence à la caisse du supermarché. Un client a oublié l’indispensable carte du magasin. Il sera pour cela poursuivi par toutes-les-polices-du-pays. Auteur et héros d’un road movie déglingué, Fabcaro livre avec Zaï zaï zaï zaï, une critique puissante et hilarante de notre société. Traversant plusieurs univers (le commerce, la police et la gendarmerie, la politique, les médias, l’école, sans oublier… le petit monde de la BD), Fabcaro questionne à coups de vignettes drôles et (car ?) déconcertantes un sujet majeur, l’identité et la singularité. A quoi s’attaque-t-il ?

Le début de l’histoire se situe dans un haut lieu de la consommation de masse et de la standardisation du travail. Pas de carte du magasin, pas de consommation, pas de liberté. Le simple oubli de la carte, sésame unique et obligé, est une infraction. Et tout le monde le sait bien. Dis-donc, ce type qui se ballade sans sa carte de fidélité… on voit de tout… soupire ainsi un des personnages découvrant dans la presse les mésaventures du héros. Il enchaîne A ce propos, chérie, j’ai une nouvelle à t’annoncer… On pense à tout, le pire, le meilleur, la tension monte, la chérie a peur, elle aussi, et puis Je suis allé faire les courses, j’ai utilisé ma carte et… nous ne sommes plus qu’à 37 points de l’appareil à raclette ! Au bord de l’orgasme, la chérie lâche un Ooooh Stéphane ! Et l’affaire est dans le sac (à provisions) ! Reliant société de consommation et intimité amoureuse, Fabcaro nous dit qu’elle est omniprésente, s’infiltre partout à notre corps consentant !

Nous les entendons chaque jour. Elles continuent de m’étonner chaque jour. Comment ces expressions figées peuvent-elles durer encore et encore ? Charriées par des journalistes, des hommes politiques, des gens, elles tournent dans un circuit qui usent les mots, devenant blocs indissociables, indiscutables de prêts-à-dire. Petite sélection de Fabcaro : Le fugitif activement recherché, le ministre assure mettre tout en œuvre, ne pas céder à une psychose qui n’a pas lieu d’être, l’opposition quant à elle fustige, les attentes des Français, Moi je dis que ça devait arriver… Ecoutez soyons sérieux deux minutes

Mais Fabcaro ne se contente pas de prélever cette matière brute ou plutôt largement polie par les usages répétés, il la détourne, y introduit de petits grains de sable qui font mouche, faisant éclater la belle expression (et nous de rire), lui donnant une nouvelle saveur ! Fais pas le con, lâche le poireau, Il semblerait que nous soyons en présence d’un représentant de la branche dite « humour », Je crois qu’il est temps d’apaiser les esprits et de laisser travailler nos vigiles en toute sérénité, C’est facile de chanter ça quand on habite dans le 16ème et qu’on a aucun auteur de BD dans le quartier…

Écrivant ce texte, je me demande si je vais résister à la tentation de la citation exhaustive (Et les droits de repro t’as pensé à les demander à 6 pieds sous terre ? Euh, non, tu crois pas qu’ils seront contents d’avoir une critique hyper élogieuse dans un blog absolument inconnu ? Ché pas…). Reprenons…

Et puis, il y a les petites particularités de langage des journalistes (fausses questions avec les Ne craignez-vous pas que… ou réponses induites avec les Diriez-vous que…) qui placent les interviewés sur des rails dont ils ne peuvent plus sortir, confortant le déjà dit, le déjà entendu.

Le langage non verbal est aussi passé au tamis du dessinateur. Dans un débat télévisé, un homme politique lance en guise d’argument Vous joignez peut-être votre pouce et votre index mais moi je colle tous les doigts de mes deux mains… Le vide des attitudes stéréotypées prend la parole pour ne rien dire !

Par un étonnant tour de force, Fabcaro utilise pour la critiquer, les tics de communication produits par notre société. Il détourne, renverse et du même coup, pose la question formulée par le héros faisant une pause dans sa cavale, adossé au pied d’un arbre, face à des animaux qui s’approchent paisiblement : Comment en est-on arrivé là ? Le premier degré ne tient pas longtemps, tant l’ironie de l’auteur est irrésistible, mais la question reste posée…

Je suis auteur de BD, annonce le héros à une amie de collège retrouvée par hasard. Blanc, vignette sans texte. Alors là s’il y a bien des gens que ça ne dérange pas, c’est bien nous. Et le mari de l’ex-amie de confirmer Oui, chacun a le droit de vivre sa vie comme il l’entend. Et elle, de déraper un peu plus : La fonction n’a aucune espèce d’importance à nos yeux, tandis que le mari (dont le nom du métier occupe une bulle de cinq lignes qu’exceptionnellement je ne reprendrai pas intégralement) glisse courageusement : On a même une amie qui fait des bijoux orientaux, dis-lui et le héros-auteur de conclure la petite conversation interrompue par l’arrivée de la gendarmerie Je crois qu’on se complique trop la vie… Tout ça est une grande farce tragique. En fait rien n’est sérieux… Oui, c’est peut-être la seule chose sérieuse à laquelle tient Fabcaro, incapable de rester dans ce registre plus de deux cases… Il détourne sans peur, pour mieux montrer les blessures du temps : l’antisémitisme et la paranoïa qui lui est si facilement associée, le suicide à l’adolescence ou la pédophilie (Ah, la 27ème planche de l’album !).

Autodérision et ironie sont à l’honneur. Fabcaro fait feu de tout bois pour s’attaquer aux représentations figées, aux tics de langage. Je crois que ce qui me touche le plus dans ce superbe Zaï zaï zaï zaï, c’est que l’auteur le fait l’air de rien, jamais emphatique, toujours sautillant, un pas de côté et c’est la surprise. Il nous fait nous bidonner de plus belle tout en mettant le doigt sur quelque chose de sensible, important, sérieux ! Merci, merci et surtout, faites passer !

PS : Pour les quelques personnes qui n’auraient pas compris le titre, relisez l’album intégralement et si vraiment, non, aucune lueur ne vient, réécoutez tout Joe Dassin ! Bonne écoute !

Né en 1973, Fabcaro est auteur ou co-auteur de plus d’une quinzaine d’albums de BD dont le (très très drôle) Carnet du Pérou, la route de Cuzco (2013). Il a aussi écrit un roman, Figurec (Gallimard, 2006).

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