Alors, on fait comment avec les animaux ?

Abattoirs de Chicago, Le monde humain, Jacques Damade, collection L’Ombre animale, La Bibliothèque, 2016

Les gens, ils ont oublié que pour manger de la viande, il fallait tuer un animal. Le directeur d’un abattoir, filmé pour un reportage d’Envoyé spécial diffusé le 16 février 2017, s’agace. C’est vrai, tout a été fait pour qu’on oublie ce point de départ. En anglais, il y a des mots différents pour dire l’animal vivant dans le pré ou la bauge (a calf, a sheep, a pig) et le mort dans l’assiette (veal, mutton, pork). En français et en anglais, on dira vache (cow) pour le mammifère ruminant et bœuf (beef) pour le tartare ou la pièce que l’on demandera saignante ou à point. Citadins pour la plupart, nous ne voyons bien souvent de l’animal que le domestique ou, par le biais d’une échappée campagnarde, les vaches tachetées ou les moutons à laine grasse et aux drôles de pupilles. Jacques Damade situe le point d’origine de notre rapport clivé avec l’animal à Chicago, au début du XIXe siècle. 

En neuf chapitres, de Chicago, village indien au Monde humain, le tout précédé d’une introduction sensible et philosophique sur le réel, l’auteur, pose sa caméra d’essayiste lettré en plein Middle West. D’abord la course des antilopes, les innombrables bisons piétinant un territoire sans fin, puis les myriades de sabots, de cornes, les milliers de vaches entourées de rares cow-boys passant le gué d’une rivière, tous naissent du paysage américain. (…) La plaine du Middle West n’a pas de cadre, elle s’étend, elle a pour horizon les troupeaux qui la font frissonner comme une peau et la parcourent en tous les sens.

Le mécano de la « General », film de Clyde Bruckman et Buster Keaton (1926), avec Buster Keaton, lancé à vive allure sur une locomotive devenue personnage.

Avec un sens aigu de l’image et du symbole, l’auteur raconte l’éclosion de la ville champignon bordant la plaine. Exit tribus indiennes et troupeaux de bisons parcourant l’infini. Place au chemin de fer, aux wagons, entrepôts réfrigérés et chaînes d’abattage à l’efficacité redoutable. Ford s’en inspirera pour la production automobile. La transformation d’un espace, d’une économie, d’un rapport avec l’animal est représentée dans cet essai nourri de références littéraires, politiques, philosophiques, comportant quelques je humbles et sensibles.

Le texte met à nu deux singularités américaines.

Tout d’abord la capacité du mythe fondateur à écarter, pour s’édifier, les zones d’ombre. L’histoire américaine ne retint que Ford comme symbole de sa propre industrie. On le comprend assez bien. Le déni déjà observé avec le western se poursuit. La Ford T est une héroïne de l’épopée industrielle plus présentable que l’abattoir. Pour entretenir la symbolique de la conquête territoriale, l’automobile est préférée au bison mis en boîte.

Ensuite, la mise en place d’une organisation à la fois sauvage et hyper rationalisée de mise à mort animale aux mains des trusts de la viande. Là où en France, au milieu du XIXe siècle, La Villette se dresse à partir d’un plan haussmannien (une belle ossature de verre et de fer à la manière de Baltard, la superbe Fontaine aux lions de Nubie de Girard), les abattoirs de Chicago s’étendent sans plan, sans dessein, semblables à quelques chaos laborieux. Écart des cadences, des quantités de bêtes tuées. En 1900, 80% de la viande consommée aux États-Unis provient des abattoirs de Chicago.

« Les temps modernes », film de Charlie Chaplin (1936), avec Charlie Chaplin dans le rôle de l’homme dépassé par l’Homme

Depuis, les législateurs sont intervenus pour améliorer les conditions de travail des hommes et limiter la souffrance animale. Et La Jungle, roman de Upton Sainclair (1906) dénonçant l’atrocité de la condition ouvrière dans les abattoirs de Chicago joua un rôle dans les réformes engagées. Il n’empêche qu’une réalité demeure. À l’intérieur, on tue des bêtes avec la plus grande efficacité possible. J. Damade cite l’historien de l’art Siegfried Giedion (La mécanisation au pouvoir, 1948) qui a inspiré son projet. Ce qui frappe dans cette mise à mort en série, c’est sa parfaite neutralité. On n’éprouve rien, on ne ressent rien. Dans Intermédialité (printemps 2008), Johanne Lamoureux creuse la question du statut de l’abattoir. Moins préoccupée par la performance sacrificielle que par une scénographie machinique qui détermine, à des registres certes différents, une découpe de l’homme comme de l’animal, cette production installe l’abattoir comme site infernal de la modernité industrielle du capitalisme. (…) Giedion démontre on ne peut plus clairement comment les chaînes de montage (assembly line) de Denver trouvent leur origine dans les chaînes de démontage (disassembly line) de Chicago et comment la mécanisation de la production commence moins dans l’assemblage que dans le démembrement.

Lieu par nature en tension, l’abattoir nous renvoie à d’insupportables paradoxes. D’un côté, une technologie mise au service de l’efficacité industrielle et d’une finalité, manger, de l’autre, plus diffuses, l’émotion, la conscience de ce qui se joue, le passage mécanisé et démultiplié de la vie à la mort animale. Dans le reportage d’Envoyé spécial, une psychologue évoque, pour les hommes qui travaillent sur les chaînes d’abattage, qui tuent et voient mourir chaque jour des centaines de bêtes, la nécessaire chosification des animaux, indispensable condition pour parvenir à faire leur travail.

Et si, selon J. Damade, la question animale surgit ces temps-ci avec cette vitalité, c’est que la terre abîmée, surexploitée, encore belle malgré tout, reste la terre, c’est-à-dire ce qui nous porte et non un objet quelconque, et que l’animal, lui, qui nous est tout proche, on le perd peu à peu (…). On pourra se demander si l’homme est l’homme à partir du moment où il est tout seul. Je repense au roman de Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal. L’industrialisation d’un élevage porcin menée sur un siècle dans une ferme du Sud-Ouest y explose à la fin. Le verrat s’échappe, gagne les champs, les fourrés, symbole du divorce consommé entre l’homme et l’animal.

Par la forme de l’essai sensible et érudit, J. Damade met en garde contre le monde humain, domination organisée de l’homme pour son seul bien propre et rêve d’une destinée qui ne serait pas uniquement technologique.

Enseignant de français, chroniqueur, éditeur, Jacques Damade a aussi écrit Les îles disparues de Paris (2011), paru aux Éditions de la Bibliothèque, maison qu’il a créée en 1992.

2 réflexions au sujet de « Alors, on fait comment avec les animaux ? »

  1. La « ferme des 1000 vaches » n’a pas besoin d’agriculteurs, elle a besoin d’ouvriers qui répètent chaque jour les mêmes gestes et travaillent sur les animaux comme sur une chaine de « démontage ». En effet, l’animal est « chosifié »
    En revanche, l’éleveur ou l’agriculteur travaillent « avec l’animal », dirait Jocelyne Porcher.
    Dans « Le Nom des gens » (de Michel Leclerc, 2010), Arthur Martin (Jacques Gamblin) quitte en courant un vaste hangar de volatiles condamnés à l’abattage pour cause de grippe aviaire, principe de précaution oblige. Il se rend ainsi compte que, dans la « chosification » de l’animal, le dégât risque d’être d’abord humain avant d’être animal.
  2. Utile référence à La Jungle, formidable roman d’Upton Sainclair qui au-delà du rapport homme-animal met en scène ses conséquences politiques et syndicales.

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