Dans l’impossible du souvenir

De la poussière sur vos cils, Julien Bosc, La tête à l’envers, 2015

shoah souvenir
A. Kiefer, Paysage d’hiver, 1970, MET, New York

De la poésie, j’en lis peu. Pourtant, dans certains romans, elle m’appelle. Certaines phrases m’attirent, phrases elliptiques, dans lesquelles des mots viennent s’entrechoquer, étonnés d’être soudain accolés. Un ami poète, Julien Bosc, m’a offert De la poussière sur vos cils, son dernier recueil paru. Je l’ai lu plusieurs fois. Il me semble que la poésie nécessite ces traversées successives.

Deux textes y sont réunis. Dans chacun, une femme, un homme et un mur. Dans chacun, le souvenir de la Shoah. Elle et il dialoguent sur ce souvenir, sur le mur, qui à la fois sépare et garde la trace, sur lequel s’inscrivent les mots, le passé. Comment pourrions-nous oublier, où trouverions-nous le droit d’oublier ce que nous ne pouvons raconter ? questionnent-ils. Elle et il dialoguent à coup de courtes questions qui sondent le passé, les lieux derrière les barbelés, les bruits, les corps. Par sa prose ciselée, faite d’insistances, de silences et du peu de mots nécessaires pour faire remonter l’horrible, De la poussière sur vos cils m’a fait entrer dans l’impossible du souvenir.

Le premier texte contient un rêve, celui de l’homme qui le raconte. Deux chiens roux l’ont attaqué. Ils lui ont sauté à la figure le privant de visage et de nom. Rêve-récit contracté de ce qui est peut-être vraiment arrivé. Je ne veux plus m’en souvenir… je dois m’en souvenir… je ne sais pas – mais j’ai eu le visage dévoré dit l’homme. Le rêve comme forme narrative pour dire l’insaisissable, les images qui fuient et obsèdent, pour dire ce qui a été enlevé, laissant une existence évidée.

Le deuxième texte raconte une folie, celle d’une femme rescapée, qui n’a jamais pu parler, qui tenta de se suicider et séjourna quatre ans dans une clinique. L’homme se fait scribe de ses paroles. Un cahier d’écolier rassemble les mots qui sortent enfin d’elle.

Fulgurants et volatiles, ces deux textes sont faits de la matière même du souvenir, douloureux, incertain mais toujours là. Parler, rêver, écrire, autant de façons de donner une forme à ce qui a été, pour continuer à vivre, en trouvant le passage qui s’accorde à la voix de l’indéfectible passé.

Fulgurant et volatile, comme le très beau titre du recueil. De la poussière sur vos cils. Fusion entre la terrible trace qui s’éparpille, celle de la cendre, et le cil fragile, mais protecteur de l’œil qui a vu l’impossible.

Né en 1964, Julien Bosc a écrit plusieurs recueils de poèmes dont deux à paraître en 2016, Le corps de la langue (Quidam) et La coupée (Éditions Potentille). Il a par ailleurs créé une maison d’édition le phare du Cousseix dédiée à la poésie contemporaine.

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