F comme forêt

Un dedans du dehors

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Existe-t-il un endroit de la littérature aussi prisé des différents genres (conte, récit d’aventure, fantastique, polar…), aussi chargé de tout et son contraire (bien et mal, peur et enchantement, quête et impasse, initiation et mort…), autant traversé par l’épopée (forêt de L’Éneide, Brocéliande des chevaliers de la Table ronde, forêt obscure puis antique de La Divine Comédie ou interdite du cycle Harry Potter…) ? Nouveau défi de ce A à Z, partir du F pour déployer et pénétrer la forêt. Alors, chasse non gardée, braconnage autorisé dans F comme FORÊT.

La forêt est un extérieur intérieur, un dedans du dehors, un dehors qui a un dedans. C’est un paysage, observable, on en admire les arbres hauts, plus ou moins serrés, la diversité des essences, la lumière, forcément résiduelle. C’est aussi un dedans, on y entre, on y est enveloppé. Ce dedans a ses bruits, froissements, craquements, dont l’origine se décèle mal, ses odeurs, résine, écorce, terre, ses matières molles, mousse, terre humide, ou dures, roches, racines. C’est une matrice plus ou moins sombre, humide, absorbante.

Enquête sur cette fascination de la forêt. La mienne, celle des écrivains qui, au-delà du simple décor, en font un univers à part entière. Forêt origine, silva salvatrice, forêt de perdition ou forêt paysage intérieur, difficile d’en isoler les dimensions, tellement elles aiment à se croiser. Je suivrai ici trois pistes.

« La forêt », Max Ernst, huile sur toile, 1927, musée de Grenoble. Œuvre appartenant à une série de 80 tableaux réalisés par « frottage », montrant la forêt comme une palissade infranchissable. Les toiles placées sur des surfaces aux reliefs variés, sont couvertes de pigments étalés au couteau et laissent apparaître, par grattage, les configurations du dessous (grillage, ficelles, bois…).

D’abord, l’idée de l’origine. La forêt était là avant. Y marcher nous fait percevoir l’antériorité de ce paysage. S’il s’agit d’une forêt pluvieuse canadienne avec fougères géantes et canopée vous dominant de son vert halo, c’est flagrant. Les arbres ont mis des années à grandir (les cernes d’un tronc coupé en donnent un compte exact), certains rejoignent le ciel qu’on ne voit d’ailleurs plus, d’autres possèdent un tronc que l’on ne peut embrasser qu’à plusieurs. Nos ancêtres les considéraient comme archaïques, antérieures au monde humain et la mythologie nous apprend que leur sombre étendue sauvage était déjà là, condition préalable ou matrice de la civilisation, ou bien (…) que les forêts étaient là d’abord (Robert Harrison, Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental). Cet espace du dedans, matriciel, inscrit une préexistence dans laquelle promeneurs ou lecteurs, nous nous inscrivons à notre tour.

Dans L’Énéide, Virgile imagine une filiation entre les arbres et les hommes. En ces bois habitaient les faunes et les nymphes indigènes ainsi qu’une race d’hommes née du tronc des chênes durs. Hommes descendus des arbres, précédés et abrités par ces derniers.

Dans Naissance d’un pont, Maylis de Kerangal invente l’ambitieux projet de relier une ville moderne de Californie à la forêt où vivent encore quelques Indiens. Deux paysages de l’extrême, la ville aux tours argentées et la forêt, espace archaïque à domestiquer. Virée de Summer, jeune femme œuvrant à la construction du pont, dans la forêt. Autour d’elle des séquoias comme des pieux gigantesques, des fougères en masses compactes, des mousses fluo qui matelassent des racines, des joncs, larges, acérés, et partout sur le talus, des trous noirs – haut-le-cœur de Summer qui imagine y enfoncer sa main aussitôt happée par une bestiole préhistorique, mélange de sanglier et de loutre aux yeux rouges, un genre ornithorynque, qu’elle aurait réveillée. La forêt abrite nos peurs d’enfant.

Rachel Weisz dans la forêt de « The Lobster » (Y. Lanthimos, 2015). Chacun doit y survivre dans une solitude forcée.

Dans le film dystopique The lobster (Yorgos Lanthimos, 2015), la forêt est le lieu archaïque par excellence. Chacun chasse pour se nourrir, se protège en ne comptant que sur lui-même (l’entraide et l’amour y sont punis). Le danger c’est l’autre, et la seule ressource, soi-même. C’est un espace primitif, dans lequel la peur de l’autre est érigée, insupportable paradoxe, en norme sociale.

Deuxième piste, la forêt comme lieu de passage, transformation, revirement. Nombre de contes comptent une forêt, espace de perdition et d’initiation (du Petit Poucet à Hansel et Gretel en passant par le Petit Chaperon rouge ou Blanche-Neige). Comme le conte lui-même, la forêt est chargée d’une fonction initiatique. Mais la forêt la plus pénétrée en littérature est peut-être celle imaginée par Dante Alighieri, au début de La divine comédie. Nombre de chercheurs se sont penchés sur cette épopée du XIVe siècle. Roland Barthes (cours au Collège de France) donne une interprétation rafraîchissante des premiers vers (Au milieu du chemin de notre vie / je me trouvais dans une selve obscure / et vis perdue la droiturière voie). Arrive un moment de notre vie, où las de la répétition, on souhaite quitter la voie antérieurement suivie et s’engager dans une vie nouvelle. La forêt obscure est cet incertain que l’on tente de pénétrer malgré la peur de quitter la ligne droite de l’habitude. La forêt concentre inquiétude et passage obligé vers le renouveau.

Entre l’état originel, archaïque, pulsionnel, abrité, symbolisé par la forêt et le mouvement-métamorphose de l’être qu’elle permet, une troisième piste, singulière, d’une grande profondeur sensible, est explorée par Julien Gracq dans Un balcon en forêt. Personnage central du récit, l’aspirant Grange est envoyé en mission dans un blockhaus de la forêt des Ardennes entre septembre 1939 et mai 1940. Le récit parfaitement situé dans l’espace et le temps, glisse vers une narration merveilleuse et irréelle. Un peu comme si la drôle de guerre imprégnait désormais tout ce qui l’entoure. Tout se déréalise. Jamais Grange n’avait eu comme ce soir le sentiment d’habiter une forêt perdue : toute l’immensité de l’Ardennes respirait dans cette forêt de fantômes, comme le cœur d’une forêt magique palpite autour de sa fontaine. Échos à la forêt mythique de Brocéliande et à la fontaine de Barenton (à la fois légendaire et réelle, sise en Bretagne).

« Forêt de bouleaux », Gustav Klimt, huile sur toile, 1903, Osterreichische Museum Angewandte Kunst

Grange aime la littérature et son goût pour elle le conduit à en voir des traces dans ses expériences, à la superposer à son propre réel. La forêt des Ardennes prend les couleurs de forêts légendaires, brouillant pour Grange et pour nous lecteurs, la frontière entre imagination et réel. Le récit effectue des allers retours continuels entre réalité trouble (la forêt se tient à l’écart de la guerre tout en étant proche de l’ennemi) et surgissements merveilleux, exotiques. Le blockhaus devient maisonnette de Mère grand perdue au fond de la forêt ou mastaba de la Préhistoire, Mona la jeune amante est la petite sorcière de la forêt. Un balcon en forêt est le récit paysage de l’éblouissement d’un lieu féérique et de la terrible réalité d’une guerre d’épreuves et de défaites (Louis Baladier).

Ce qui me frappe en croisant ces lectures, c’est combien la forêt appelle la forêt. Celle de Dante appelle celle de Virgile, celle de Gracq appelle celles de Brocéliande, de Shakespeare et de nombreux contes, celle de Maylis de Kerangal fait resurgir le vieil antagonisme entre civilisation et forêt. Un peu comme si la forêt, immense pompe aspirante se nourrissait de tous les imaginaires l’ayant traversée, pour les retenir tous. Un gigantesque dedans toujours avide de se remplir et dont nous, lecteurs ou promeneurs, percevons, par associations, remémorations d’expériences et de lectures, la diffuse épaisseur.

Par ordre d’apparition : Forêts, essai sur l’imaginaire occidental (Robert Harrison, Flammarion, 1992) ♦ L’Éneide (Virgile, 29-19 av. J.-C.) ♦ Naissance d’un pont (Maylis de Kerangal, Gallimard, 2010) ♦ La préparation du Roman (Roland Barthes, cours au collège de France, Gallimard, 2015) ♦ La divine comédie (Dante, v.1308-1320) ♦ Un balcon en forêt (Julien Gracq, José Corti, 1958)

4 réflexions sur « F comme forêt »

  1. C’est bien la peine, de se fatiguer, si Zola du haut de son lointain XIXe siècle a déjà tout écrit ! Ceci dit, je repense parfois à ce roman dont il me reste quelques images de jardin au soleil (la faute, Eden, etc.). Et tout récemment, je me disais encore que je replongerais bien dedans à l’occasion d’un « J comme jardin », mais finalement, je ferai un autre J.
  2. Dans « La Faute de l’abbée Mouret », Emile Zola convoque tous ces aspects de la forêt lors de la promenade amoureuse de Serge et Albine, là où les arbres qui « étaient là avant » les dominent. Les deux jeunes gens cherchent « son arbre », errent, se perdent, ont plus peur de l’autre que de la forêt pour finir par se déclarer, Serge dit son amour et Albine lui demande comment m’aimes-tu? Pourquoi m’aimes-tu? Le forçant à parler, à parler et à parler, jusqu’à leur premier baiser. Le lecteur passe ainsi du recensement des essences de la forêt parcourue à la liste des atouts d’Albine. La nature est initiation mais elle a aussi repris ses droits sur Serge, le séminariste.
  3. Merci chère Isabelle pour cette belle randonnée, ces évocations de sous bois moussus, d’espaces sauvages et domestiqués. Promenons-nous encore s’il vous plaît. R

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