H comme haïku

Les pouvoirs du peu

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Dans La préparation du roman, Roland Barthes consacre plusieurs séances au haïku. C’est avec cette lecture que je me suis vraiment plongée dans la forme poétique nippone. Je ne dirais pas qu’elle me soit devenue familière, mais elle est entrée dans mon paysage littéraire. Cette façon dont le très court se déploie m’intrigue. Tension entre l’économie extrême de mots et l’infini des sens. Comme un pied de nez à l’écriture-même. Humons-voir avec ce H comme HAÏKU.

Le haïku comporte une forme canonique de trois vers, le premier de cinq syllabes, le deuxième de sept et le troisième de cinq à nouveau, qui fait référence à une saison et comporte un mot-césure. Exemple : La rivière d’été / passée à gué quel bonheur / Savates à la main (Yosa Buson, 1716-1783). Il y a toute une histoire du haïku. Le mot ne s’impose qu’au XIXe siècle, le terme préexistant est haïkaï signifiant comique, cocasse, burlesque. Son origine se situe au Moyen-Age, s’y pratiquaient des jeux collectifs de création poétique. Une personne adressait un vers (renga) à une autre qui y répliquait par un autre renga, le groupe fabriquant ainsi un cadavre exquis oral. Même si de nombreuses règles ont balisé ensuite la création de haïkus, cette forme n’est devenue ni pure, ni classique. Les journaux de voyage de Bashô (1644-1694) en sont truffés. Surgissant de sa prose, tout en s’en détachant, comme évaporés d’elle, les assemblages de trois vers, disent l’éphémère, une suspension. Parcourant l’archipel, le poète japonais voyage dans la langue et le beau. De ce que nous voyons, il n’est rien qui ne soit fleur, de ce que nous sentons, rien qui ne soit lune. Qui dans les formes ne voit la fleur est pareil aux Barbares. Qui en son cœur ne ressent la fleur s’apparente aux bêtes brutes.

L’essayiste japonais Torahiko Terada (1878-1935) explique dans L’esprit du haïku qu’en Occident, l’homme, qu’il observe, détruise ou chérisse la nature, se tient avec elle dans un face-à-face. Au Japon, homme et nature se vivent dans un même tout. Cette différence dans la manière de concevoir la nature a conduit d’une part au développement des sciences et de l’autre à cette forme poétique absolument unique qu’est le haïku.

Visuel réalisé pour l’exposition « Haïku 2 », Centre d’art contemporain de Royan, 2014 (Agence Captures)

Concentré de nature, d’impermanence, le haïku dit une conception du temps (au Japon, une succession d’instants, un éternel présent) et du beau. L’arbre qui fleurit un instant et que blanchit la clarté provisoire de la lune pleine pour un soir, la fleur qui se fane à peine dans son vase, la pierre qui se couvre de mousse et de rouille verte et rousse (…) toutes ces choses disent le paysage imperceptible du temps qui ravage, efface et oublie. L’Europe tient pour beau ce qui se tient majestueusement dans l’espace et le temps, ce que la raison érige pour durer et inscrire son signe dans le néant. Mais au Japon, on trouve beau ce qui se soumet à la loi du vide de l’être et qui se défait délicieusement afin d’offrir au cœur de l’homme un moment pur de jouissance triste (Philippe Forest, Sarinagara).

En japonais, les mots qui disent les saisons, condensent à l’extrême d’innombrables phénomènes qui s’étendent à l’infini dans l’espace et le temps, et aussi bien toutes sortes de strates de l’activité humaine, physique ou spirituelle qui sont liées à ces phénomènes (T. Terada). Des mots comme des gouttes d’huile essentielle, dont la senteur tout à coup libérée, se répand largement alentour. Dans le haïku de Bashô, Sous la mer houleuse / vers l’île de Sado s’étire / le fleuve céleste, la mer houleuse n’est pas seulement l’expression d’une mer agitée. C’est aussi un rouleau de peinture sans commencement ni fin qui porte en lui la mémoire des joies innombrables et des malheurs innombrables que la mer a fait connaître au peuple de l’archipel nippon depuis des milliers d’années.  Par le haïku transite une mémoire humaine qui se diffuse, continuant de baigner le peuple japonais dans des vapeurs anciennes, généreusement exhalées.

Photogramme extrait du film « Les délices de Tokyo » réalisé par Naomi Kawase, 2016

R. Barthes parle d’une raréfaction presque enivrante du haïku, qui pacifie, une raréfaction de l’Idéologique. L’écriture de ce peu, prélevant des instants en pleine nature, nous dépose dans un havre de paix, débarrassé d’intentions, de volonté humaine. Le haïku crée un assentiment au monde, à ce qui est. Dans le haïku, je ne veux rien saisir, mais cependant, il y a comme une sorte de pli sensuel, l’assentiment heureux à des éclats de réel.

Je retourne à Philippe Forest, auteur d’essais sur l’art et la littérature du Japon. Sarinagara, déjà cité plus haut, réunit trois histoires, trois vies d’artistes japonais, dont celle de Kobayashi Issa, grand maître du haïku (1763-1828). Pourquoi Issa écrit-il ? se demande P. Forest. Si Issa se résout à écrire, peut-être est-ce avec la certitude que cette décision ne l’engage à rien, que toute histoire est finie, qu’il n’y a rien à ajouter du tout à ce que d’autres ont dit, qu’il est juste question de s’effacer, de fatiguer sa vie dans l’insignifiance paisible d’un temps qui, de toute façon, s’enfuit. Et de conclure, remontant disant cela bien des courants contemporains, Il faut beaucoup de subtilité et d’indifférence à l’égard des préjugés savants pour oser penser que l’art – sans rien renier ni de sa complexité ni de son ambition – conduise vers l’extrême simplicité d’une expérience tendre et insoucieuse de la pensée.

Je me suis lancée dans ce H comme haïku en étrangère curieuse, innocente. Je relie des lectures, des bouts qui souvent, disent ce qui sépare Orient et Occident. Je finis un très beau texte du romancier Junichirô Tanizaki (1896-1965), Éloge de l’ombre, essai sur la conception japonaise du beau. Difficile de ne pas le relier, encore, au haïku, tellement la petite forme imprègne, fait corps avec l’archipel. Nous autres, Orientaux nous créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants. (…) c’est parce que nous autres Orientaux, nous cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées que nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente (…). Les Occidentaux par contre, toujours à l’affût du progrès, s’agitent sans cesse à la poursuite d’un état meilleur que le présent.

Bashô encore : Pour un court instant / faisons retraite sous la cascade / en ce début d’été

Par ordre d’apparition : La préparation du roman, cours au collège de France1978-1980 (R. Barthes, Le Seuil, 2015), Journaux de voyage (Bashô, Verdier, 2016), L’esprit du haïku (T. Terada, Picquier, 2016), Sarinagara (P. Forest, Gallimard, 2004), Éloge de l’ombre (J. Tanizaki, Verdier, 2011)

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