N comme nom

Passeport de fiction

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Onomastique. Un drôle de mot dans lequel j’entends la contraction sonore d’onanisme et de plastique. Mastiquer des noms propres, en faire l’étude, leur forme, leur choix. Dans un roman, les noms propres sont comme de petites giclées de vie, d’évocations, d’émotions. Passeport vers la fiction, le nom propre ouvre un voyage au lecteur. Du côté de Guermantes au rivage des Syrtes, on galope avec Emma Bovary, on part en quête de Moby Dick. Et pour celui qui prend pseudonyme, le nom est passeport vers l’écriture. Les exemples abondent, du besoin de distinguer deux identités (Marguerite de Crayencour devenue Yourcenar par la grâce de l’anagramme) à celui de cacher, jouer avec elles (Gary/Ajar, faces d’une même pièce, la ribambelle d’hétéronymes d’Antoine Volodine). De quoi le nom est-il le nom ? Virée en terre onomastique avec N comme NOM.

Le nom propre est point de passage entre deux pays, le réel et le fictionnel. Vraisemblable, il puise dans le monde que chacun peut connaître. Avant de devenir stars, Frédéric Moreau, Julien Sorel, Anna Karénine ou David Copperfield sont de simples ensembles prénom-nom issus de leur temps. Presque rien à en dire. Personnages, ils s’étoffent, se charpentent, prennent le lecteur sur leur dos, l’emportent vers la fiction tout en étant fictions eux-mêmes. Invention codée, fruit d’un imaginaire, d’un jeu avec les lettres, les sons, la proximité de sens avec des noms communs. Dans Emma Bovary, il y a aima et l’évocation des bovins paissant dans la campagne normande. Dans Le Vice-consul, Marguerite Duras a nommé la ville natale de la mendiante indienne enceinte, chassée par sa mère et qui veut se perdre, Battambang. Le nom donne le la de la chute. Dans La vie devant soi, Mohamed, un des enfants gardés par Madame Rosa, délaissé par son père, est surnommé Momo, créant la (con)fusion avec un autre enfant, Moïse, ce qui tue littéralement le père, Madame Rosa lui ayant fait croire qu’elle avait pris l’un pour l’autre, et élevé Mohamed dans une pure tradition juive. Dans l’infini des noms, le baptême n’est pas fils du hasard.

Roland Barthes creuse l’affaire onomastique chez Marcel Proust. Comme signe, le Nom propre s’offre à une exploration, à un déchiffrement : il est à la fois un « milieu » (au sens biologique du terme), dans lequel il faut se plonger, baignant indéfiniment dans toutes les rêveries qu’il porte et un objet précieux, embaumé, qu’il faut ouvrir comme une fleur. Le nom proustien devient feuilleté. Guermantes est à la fois donjon sans épaisseur qui n’était qu’une bande de lumière orangée et du haut duquel le seigneur et sa dame décidaient de la vie et de la mort de leurs vassaux, mais aussi une tour jaunissante et fleuronnée qui traverse les âges, et encore, l’hôtel parisien des Guermantes, limpide comme son nom. Il en va de même de Balbec. Les noms, ici de lieux, deviennent spectres d’évocations dont le lecteur fait varier, avec sa sensibilité, son histoire, son imaginaire, sa culture, sa fantaisie, l’ampleur et le lien avec le réel. Après la fin de ma lecture de La Recherche, je me souviens n’être allée en Normandie que pour sentir encore Proust, demeurer avec lui, le retrouver…

Le lien entre nom propre et réel peut être objectivé. Emma engendre le bovarisme, une maladie comme une autre. Les enfants maltraités s’appellent Cosette. Robinson devient chef de file des robinsonnades… Et on n’en finit pas de disserter sur ces allers-retours entre réel et fiction. Paré de noms, le réel n’est que fiction. Hériter du nom de son père, c’est hériter d’une histoire. Être baptisé, aussi. Dans L’espèce fabulatrice, Nancy Huston détaille ce processus. Toute nomination est un acte magique.

Cela marche même si la nomination est partielle. Marguerite Duras est experte. Robert L. dans La Douleur, Emily L., Le ravissement de Lol V. Stein qui contient lui-même des noms de lieux amputés, S. Tahla, T. Beach). M.D. (titre du roman que Yann Andrea lui adressa en 1983) aime le court, le mystère de l’initiale. Vrais noms qui se cachent ou noms inventés dont on veut faire croire qu’ils sont vrais. On s’y perd un peu, mais la poésie de l’allusion est là. Elle ouvre l’imaginaire. La frustration attise le désir de savoir, tout en forçant le lecteur à se contenter d’une lettre, radeau minuscule, qui suffit à désigner et embarquer pour ailleurs.

Romain Gary, photographie extraite de « Lectures de Romain Gary », Gallimard, 2011

Parfois pour l’écrivain, tout commence par le choix d’un autre nom. Écriture et (ré)invention de soi marchent ensemble.

Née Donnadieu, Marguerite prend pour nom d’écriture celui du village paternel, Duras. Substitution du toponyme au patronyme, la terre plutôt qu’un père peu connu, dont elle déteste le nom. Attachement au territoire, à la géographie plutôt qu’à la famille et à Dieu… À 22 ans, à Tahiti, Julien Viaud devient dans un rituel choisi de fleurs et de vahinés, Pierre Loti. À 25 ans, Frédéric Sauser, signe après avoir usé de Frédéric Sausey, Jack Lee ou Diogène, son poème Les Pâques, du nom de Blaise Cendrars, fusion de braises et de cendres d’où renaît le phœnix.

Les jeux entre identités et écriture sont vertigineux. L’idée même de devenir autre fait apparaître une œuvre d’écrivain comme une aventure au sens plein du terme, orientée vers un avenir et un devenir incertains, comme un itinéraire qui se construit et se déroule au fur et à mesure de l’histoire d’une existence et de ses événements, comme une séquence ininterrompue, toujours aléatoire, de choix, de bifurcations, de dérivations possibles. (Éloge de l’apostat, Jean-Pierre Martin).

Pour Romain Gary, le roman devient recherche de la vie multiple. Se séparer de soi le temps d’un ou plusieurs livres. Changer de peau. Au sens littéral. R. Gary ne supporte pas son visage. Il ne coïncide pas avec ce que je suis dedans. Ou J’ai des problèmes avec ma peau, car ce n’est pas la mienne. R. Gary a poussé très loin la question du nom, refusant la notoriété qui fige, la fidélité à soi-même qui enferme. Il invente Ajar, lui donne un corps (son petit cousin, Paul Pavlowitch incarne publiquement l’écrivain Ajar). Retranché, R. Gary n’est que plume d’une œuvre que personne ne lui attribue. Ambition délirante du sortir de soi, revendication d’une aliénation. Par la plasticité et l’infini qu’elle fait miroiter, l’écriture apparaît comme la grande sauveuse. R. Gary en usa jusqu’à l’épuisement. Réinvention de soi poussée jusqu’à la suppression (il se suicide le 2 décembre 1980). N comme non. Au-delà de cette limite, votre passeport n’est plus valable.

Par ordre d’apparition : Le vice-consul (Marguerite Duras, Gallimard, 1965)  La vie devant soi (Émile Ajar, Mercure de France, 1975)  Le degré zéro de l’écriture (Roland Barthes, Seuil, 1972) ♦ L’espèce fabulatrice (Nancy Huston, Actes Sud, 2008)  Éloge de l’apostat ou la réinvention de soi (Jean-Pierre Martin, Seuil, 2010).

 

 

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