Archives par mot-clé : maternité

Dessine-moi un fantôme

Le guetteur, Christophe Boltanski, Stock, 2018

Photographie de famille chinée à Arles, été 2018, auteur et guetteur inconnus

Faire le portrait d’une mère morte à laquelle on n’a finalement prêté que peu d’intérêt, surtout à la fin. Culpabilité, plaisir de donner naissance par ses propres mots à celle qui nous a donné naissance, curiosité née de découvertes posthumes, envie de prolonger une entreprise d’écriture maternelle avortée… Christophe Boltanski a sûrement été guidé par un peu tout ça. Et puis, il y a un truc dans cette famille, c’est la famille justement. Plusieurs membres sont connus, le père, Luc, sociologue adepte un temps de Bourdieu, l’oncle, Christian, plasticien. Et la famille qui est un thème de création pour Christian, travaillant sur la mémoire, l’autobiographie, pour Christophe, auteur de La cache, histoire de cette famille Bolt, son caveau d’encre et de papier. L’inépuisable de la famille.

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Ode à la mère oublieuse

Souvenirs de la marée basse, Chantal Thomas, Seuil, 2017

Cap-Ferret, plage du « Petit train », carte postale, 1959

Chantal Thomas a choisi le fil de l’eau pour faire le portrait de sa mère. Passionnée, obsessionnelle de nage, la mère de Chantal paraît à son égard, indifférente, lointaine, mais par le goût de cet exercice du corps, elle lui a transmis l’essentiel : l’énergie d’un sillage qui s’inscrit dans l’instant, la beauté d’un chemin d’oubli. Célébration du présent, temps de la vie, réelle, pleine. Cherchant le chemin de son récit (abusivement nommé roman par l’éditeur), elle ajoute que si elle avait quelque chose à célébrer à son sujet, quelque chose à tenter de retracer, c’était paradoxalement, la figure d’une mère oublieuse. Partant du réel incontournable de la mère (celle en laquelle chacun a baigné, d’où chacun est sorti), C. Thomas parcourt par l’écriture, les rives près desquelles sa mère a nagé. Continuer la lecture de Ode à la mère oublieuse

Histoire d’un décollement

Une chance folle, Anne Godard, Minuit, 2017

L. Fontana, « Concetto speziale, Attesa », 1965. La toile lacérée ouvre une troisième dimension.

Certaines écritures accumulent, édifient, représentent le monde, d’autres dénudent, déplient, déblaient. Les unes ajoutent, les autres soustraient. Celle d’Anne Godard est de celles-ci. Elle se glisse dans les interstices, les gratte, les révèle. L’écriture est investie d’une mission, accoucher d’une langue unique (Pour pouvoir respirer et que ma langue soit la mienne seulement, et non cette viande fibreuse que j’aurais remâchée sans jamais l’avaler). Une chance folle est un récit d’enfance et d’adolescence. Magda, la narratrice part de la trace (le début n’est pas au commencement, ça commence toujours par la fin, c’est-à-dire par la trace de ce qui s’est passé longtemps avant), et remonte dans les anfractuosités de l’être, de la famille. Gravement brûlée toute petite fille, Magda explore, à partir de cette cicatrice-origine. Continuer la lecture de Histoire d’un décollement

Galilée, terre de paroles

Une femme fuyant l’annonce, David Grossman, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Seuil, 2011

femmefuyantannoncexLe roman s’ouvre dans l’obscurité d’un hôpital de Jérusalem. Nous sommes en 1967. Avram et Ora, 17 ans, fiévreux, mis en quarantaine, s’y rencontrent et s’y parlent la nuit. Une troisième ombre apparaît, Ilan. Dialogues hallucinés, corps qui se touchent. Un triangle se forme, une femme, deux hommes qui deviennent ses amants, deux hommes qui deviennent amis. Continuer la lecture de Galilée, terre de paroles

Écrire la femme

La femme gelée, Annie Ernaux, Gallimard, 1981

femme années 50En littérature, Annie Ernaux a inventé le je sociologique (je crois que c’est Emmanuel Carrère qui utilise cette belle et juste formule). Elle fabrique de la sociologie avec sa propre matière, singulière. Dans La femme gelée,  son je est un elles. Son je est celui d’une femme, hyper consciente de sa génération, la dévoilant à travers elle-même. Continuer la lecture de Écrire la femme