Grazie, Graciano

Johanne, Marc Graciano, Le Tripode, 2022

Marc Graciano a écrit une Jeanne d’Arc. Elle s’appelle Johanne et le Tripode la publie. Une Johanne en treize chapitres, de Domrémy à Chinon, de l’enfance à la rencontre avec le Dauphin. Le temps heureux, pourrait-on dire, avant les batailles, avant le bûcher. Le temps de l’élan, des voix et de la marche avec les fidèles compagnons, encadrant et soutenant la pucelle. 

Les moutons gardés, les voix entendues, plus sûres que n’importe quel commandement terrestre, la mission à accomplir, la chevauchée en armure d’homme et cheveux courts : que fait Marc Graciano de toute cette imagerie d’Épinal ? C’est dit dans son nom. Une prose pleine de grâce. L’écriture court, sourde et déliée, tenue et tenant le rythme de la marche d’une jeune fille, presqu’encore une enfant, émouvante et décidée.

L’enfance est peuplée de saints et d’animaux. Les deux fascinent la fillette. Elle écoute les histoires de saints et aime les bêtes à plumes ou à poils. On est dans une ferme, une crèche. On est sous le ciel, un firmament d’encre comme vrillé de milliards de trous étincelants, comme si le vaste drap de l’univers était vermoulu de lumière.  

Johanne est faite de tableaux. Les scènes sont d’horreur (la découverte en chemin d’un massacre) ou de grâce (la mise au monde par Johanne d’un agneau). Graciano raconte une Johanne tendre comme l’aubier, secouée par des rencontres. Celle avec un lépreux par exemple, au sortir d’une forêt, sa lanterne pour éclairer le monde, sa robe taillée dans un sac, et son propos philosophe que j’aimerais citer entier mais m’en tiendrai à quelques lignes

… il regarda de nouveau Johanne et lui dit qu’il pourrait tenter de la dissuader de poursuivre sa vaine aventure, mais qu’il ne le voulait idée, et que même, en vérité, il ne le devait mot, et qu’il ne s’était pied placé ici durant trois longues nuits pour arrêter sa marche, ni même ,au fond, pour la guider, ni même encore pour la commenter, ni même encore pour dessiller Johanne sur le sens de son projet trompeur, qui n’était que gloriole, mais annonça le ladre, qu’il avait été placé ici, puisqu’en vérité ce n’était lui qui l’avait véritablement choisi, à cause qu’il était mû par une force inconnue de lui, mais qu’il savait pourtant n’être de Dieu, comme l’on aurait facilement pu le croire, mais de provenance intérieure, pour la prévenir d’en trouver le vrai motif, qui, bien sûr, affirma le ladre, n’avait rien à voir avec le royaume de France, ni avec son dauphin, ni avec le royaume de Dieu, mais qui tenait d’un plus obscur fond et que, lui, le ladre ignorait autant qu’elle, et à elle seule de découvrir le motif foncier, le moteur qui l’avait fait se lever et marcher, et qu’aucune voix, dit le ladre, fût-elle de Dieu lui-même ou de ses saints, n’aurait pu l’ébranler et l’émouvoir…

Et autour, la nature, toujours là, en manteau pour Johanne, sous ses yeux, sous les sabots de son cheval, partout. … l’horizon faonna peu à peu un immense disque jaune, comme une grosse et chaleureuse tourte de miel, qui se plaça posément et solidement sur lui, et un peuple de merles se prit à cancaner anxieusement dans les haies blanches pour saluer la venue du soleil noël…

Graciano mêle cette nature à l’épreuve humaine, et le tout est pris dans l’ancien des mots. Il étire la langue, la déploie, elle est comme fondue dans une même coulée laiteuse. Les treize chapitres sont treize phrases où chaque virgule compte. Je pourrais fredonner mon petit couplet sur l’irrésistible de la citation, le texte qui court trop brillant, dont on ne peut se résoudre à n’extraire que quelques pierreries, et qu’on voudrait redonner tout, mais cela n’aurait pas de sens, alors juste souffler au lecteur que Johanne peut être absorbée à grandes goulées, mais en savourant bien chaque bouchée. Car chaque geste, chaque regard, chaque crapaud, chaque pipistrelle, chaque bout de glaise compte.

J’avais bien vu des Jeanne d’Arc au cinéma, jouées par Ingrid Bergman, Sandrine Bonnaire, Clémence Poésy, mais j’avais oublié cette figure. Chaque 1er mai, celle qui resurgissait, était célébrée par une extrême-droite française attroupée autour de sa statue d’or, place des Pyramides à Paris. Une figure clinquante au nationalisme tout étriqué. Maintenant, dans la grande galerie des Jeanne, il y a cette Johanne, fragile et tendue. Une femme qui marche. Une onctuosité médiévale et intemporelle. Grazie mille, Graciano.

Auteur notamment de Liberté dans les montagnes (2013), Une profonde forêt bleue (2015) ou Le Sacret (2018) parus chez José Corti, Marc Graciano vit dans la nature, en nomade, dans un camion. La Johanne de la couverture a été peinte par Georges Peignard, auteur de Varlamov (2019) et de La fin du cuivre (2020), des histoires magnétiques et silencieuses, parues au Tripode.

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