Galilée, terre de paroles

Une femme fuyant l’annonce, David Grossman, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Seuil, 2011

Le roman s’ouvre dans l’obscurité d’un hôpital de Jérusalem. Nous sommes en 1967. Avram et Ora, 17 ans, fiévreux, mis en quarantaine, s’y rencontrent et s’y parlent la nuit. Une troisième ombre apparaît, Ilan. Dialogues hallucinés, corps qui se touchent. Un triangle se forme, une femme, deux hommes qui deviennent ses amants, deux hommes qui deviennent amis.

Continuer la lecture de Galilée, terre de paroles

Mangé qui croyait manger

La Demande d’emploi, Michel Vinaver, L’Arche, 1973 (réédité en 2015)

emploi-seniors-marketing

La pièce date de 1973. Son auteur, Michel Vinaver avait alors écrit et publié mais était surtout patron de la société Gillette. Il connait l’entreprise. Le texte reste d’une étonnante actualité. Il est même plus actuel encore que lors de sa parution, rattrapé par le réel. Très limités dans les années 1970, les licenciements individuels de cadres se sont multipliés. Un mode de management parmi d’autres. Le texte de Michel Vinaver dit le monde du travail chahuté par les choix des grandes entreprises, il dit ce qu’il exige, il dit la mise à l’écart des plus âgés, autour de 50 ans, il dit le tourment de ceux qui en sortent et qui peinent à y retourner.

Continuer la lecture de Mangé qui croyait manger

Intarissable Flaubert

Bovary, Tiago Rodrigues, traduit du portugais par Thomas Resendes, Les Solitaires intempestifs, 2016

Alma Palacios dans le rôle d'Emma (Théâtre de la Bastille, mai 2016)
Alma Palacios dans le rôle d’Emma (Théâtre de la Bastille, mai 2016)

Gustave Flaubert a écrit quatre romans. C’est peu au regard de la prolixité de ses contemporains Honoré de Balzac, Émile Zola ou Victor Hugo. Il a entretenu une généreuse correspondance (rassemblée en cinq tomes dans La Pléiade sans compter le volume de 496 pages de la même collection, consacré à la simple indexation des noms de personnes, personnages, œuvres, lieux recensés dans ladite correspondance). Il inspire très régulièrement et depuis des dizaines d’années, la recherche universitaire, des essais, des pièces de théâtre, des romans et nouvelles. Gustave Flaubert n’en finit pas de parler, de faire parler et de faire écrire.

Continuer la lecture de Intarissable Flaubert

Un traître à aimer

Retour à Killybegs, Sorj Chalandon, Grasset, 2011

Included Sunday bloody sunday (1983)
Included Sunday bloody sunday (1983)

2016, cent ans après l’insurrection de Dublin réprimée par l’armée britannique. L’Irlande se souvient. La Pâques sanglante de 1916 porte en germe la République proclamée en 1921 avec la signature du traité de Londres. La terre irlandaise est alors partagée. La République indépendante au Sud, le dominion britannique sur une partie (la plus prospère) de l’Ulster, au Nord. Le réalisateur Emmanuel Hamon a fait de cette longue histoire sanglante un documentaire diffusé en mai sur Arte Irlande(s), l’aube d’un pays, scindé en deux (Les années de guerre et Les défis de la paix). Complet sur la période, émouvant, il est riche des témoignages recueillis dans les différents camps, indépendantiste ou  loyaliste, catholique ou protestant. Sorj Chalandon en a fait un roman magnifique, Retour à Killybegs.

Continuer la lecture de Un traître à aimer

Saisir la vie, le temps, comprendre et jouir

Mémoire de fille, Annie Ernaux, Gallimard, 2016

annie-ernaux-raconte-ses-18-ans-dans-son-dernier-livre_5577343

C’était une pièce manquante. Le nouveau livre d’Annie Ernaux vient compléter le puzzle qu’elle construit depuis près de quarante ans. De sa vie ordinaire, elle a fait littérature. L’extraordinaire a été de transformer par l’écriture le quotidien en paysage social et intime, celui d’une génération de femmes françaises nées pendant la guerre.

Encore…

Delphine de Vigan, démiurge d’elle-même

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan, Lattès, 2015

E. Hopper, Chop-suey, 1929, Collection of Barney A. Ebsworth
E. Hopper, Chop-suey, 1929, Collection of Barney A. Ebsworth

J’ai lu ce livre comme on mange trop vite, sans prendre le temps de respirer, de savourer. Il me semble qu’il appelle ce type de lecture. Quelque chose de frénétique, d’excitant. C’est après cette lecture éclair que j’ai eu envie de faire ma première chronique littéraire*. A l’intensité de ma lecture répondait l’intensité d’une envie d’écrire. Le sujet n’y était sans doute pas pour rien. Avec D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan, nous fait entrer dans sa cuisine d’auteur, son intérieur, celui d’un écrivain qui peine à écrire. Le roman met en scène la rencontre de deux femmes. Delphine et L. s’aiment, se détestent, se cherchent, se fuient, s’engueulent, s’intéressent profondément l’une à l’autre.

Encore…

Petite histoire d’un retournement

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Pierre Bayard, Minuit, 2007

bayard
W. Allen et R. Schneider dans Quoi de neuf Pussy cat ? (Clive Donner, 1965)

J’ai lu ce livre à reculons. J’en pressentais le discours universitaire froid, provocateur, une forme de dandysme. Je ne voyais pas vraiment l’intérêt d’écrire sur le sujet. De son titre, je percevais la suprématie d’une parole-imposture sur l’expérience profonde, singulière, intime de la lecture. J’avais jusque-là résisté à Marc qui me parlait régulièrement de ce livre. Je n’aime pas sentir une trop forte prescription même si je suis tout à fait capable de la faire subir à d’autres.

Encore…

Derniers feux du fleuve-Barthes

La préparation du roman, Roland Barthes, cours au Collège de France (1978-1980), Le Seuil, 2015

barthes

Je n’ai compris que récemment ce qui me plaisait tant chez Roland Barthes. Il expose avec une belle clarté (sans peur des mots rares, et la sémiologie en compte quelques-uns) et s’expose d’un même jet. Il énonce une pensée érudite, argumentée, fine et n’oublie pas qu’il est le sujet de son énonciation, un être sensible qui s’explore aussi en parlant. Je l’ai compris avec La préparation du roman, retranscription des cours qu’il donna au Collège de France entre 1978 et 1980, année de sa mort. Regret de ne pas avoir été dans l’amphithéâtre.

Encore…

Ti-Zibié, ton stylo te fera mourir couillon !

Solibo Magnifique, Patrick Chamoiseau, Gallimard, 1988

P. Gauguin, Palmiers de Martinique, 1887
P. Gauguin, Palmiers de Martinique, 1887

Quand j’ai lu pour la première fois Patrick Chamoiseau (Texaco, Gallimard, 1992), j’ai eu l’impression simultanée de découvrir et de comprendre une nouvelle langue. Pas seulement une nouvelle langue d’écriture, non, une nouvelle langue pour communiquer. Une langue étrangère, comme on dit pour faire la distinction avec sa langue maternelle. Je la comprenais par la lecture. Continuer la lecture de Ti-Zibié, ton stylo te fera mourir couillon !

Écrire la femme

La femme gelée, Annie Ernaux, Gallimard, 1981

femme années 50

En littérature, Annie Ernaux a inventé le je sociologique (je crois que c’est Emmanuel Carrère qui utilise cette formule). Elle fabrique de la sociologie avec sa propre matière, singulière. Dans La femme gelée,  son je est un elles. Son je est celui une femme, hyper consciente de sa génération, la dévoilant à travers elle-même.

Encore…

par Isabelle Louviot