Quand l’enfant était enfant

Dans la limite des corps disponibles, Grégoire Louis, Verticales, 2005

Ron Mueck, Boy, 2001, détail d’une sculpture de 5 mètres de haut

Grégoire Louis a 28 ans quand paraît chez Verticales Dans la limite des corps disponibles son premier et seul roman à ce jour. C’est une déambulation, celle d’Andréa entre l’enfance et le début de l’âge adulte. J’ignore de qui je suis la maladie, l’Andréa. Je rends l’assiette propre d’un festin qui pue, celui d’un corps explosé, respiration d’un volcan. Andréa l’innocence fardée, je lèche sa grimace de parasite, Andréa est une anamorphose et nous formons un couple de siamois immonde. Je suis l’adulte perché sur les épaules de l’enfant, et cet enfant, c’est moi.

Grégoire Louis aime presser les mots, en extraire sa langue à lui, c’est direct, accidenté, tendre et dur.  Les phrases ont une fraîcheur rêche. Jamais l’air d’avoir été ruminées, elles jaillissent comme d’un corps. Elles racontent le point où l’enfance vient juste d’être dépassée, quand elle n’est pas encore prise, comme une gelée, dans une vie ou un discours d’adulte. Grégoire Louis sait la cueillir. Il sait écoper, saisir les souvenirs, on va dire que ce sont les siens. Dans la limite des corps disponibles est une autobiographie déglinguée, exposition du petit chaos familial. L’enfant qui a grandi lutte avec celui qui n’est plus. Comme un petit frère toujours sage, trop parfait qui m’efface et que je dois trahir, dont je veux en permanence démontrer la noirceur, la faute, Andréa m’est insupportable, et je sens dans les regards de ma mère qu’elle m’en veut pour ça, qu’elle se dit que c’est moi qui lui ai pris son chérubin, qui l’ai tué, qui l’ai définitivement fait disparaître sous un masque d’alcool, de fard et de graisse, moi qui l’ai étouffé entre les cuisses de filles puis de femmes, alors que son ange impeccable détournait les yeux, dégoûté lorsqu’un couple s’embrassait dans la télé.

Enfant, Andréa joue dans des pièces de théâtre. Il est aussi photographié faisant le poirier pour une publicité de céréales (On l’appelle Banania à la gym). Ses horaires à l’école sont aménagés et de drôles d’élèves peuplent sa classe. Quinze chignons de danseuses, cinq front bombés bombardés de boutons de patineuses, trois paires de lunettes à double foyer de jeunes violonistes prodiges, et, minorités disséminées ça et là, un bandonéon-acrobate obèse, un footballeur accro total de Michael Jackson et Suprême NTM (I’m bad ! po ! po ! po ! po !)… Andréa dessine. On lui répète qu’il a tous les talents. Mais tout ça a l’air de glisser, de se flétrir tranquillement

Le texte collectionne, tresse souvenirs et notations. La vie est égrenée avec l’acceptation précoce de ses ombres et de ses miroitements. Tout ça coule, sans trop s’appesantir, sans trop expliquer, juste saisir, sans glorifier, ni mépriser. Une écriture de funambule aimanté à son fil. On se promène avec lui dans le cru, dans l’âpre, la drôlerie, dans une moiteur mélancolique aussi.

En exergue du roman, un extrait du poème de Peter Handke qui traverse en voix off le film de Wim Wenders, Les Ailes du désir (Als das Kind Kind war… / Quand l’enfant était enfant…). Quand quelqu’un autour de moi dit qu’il n’aime pas l’allemand, je lui dis d’écouter ces mots, ces sons. Je les brandis comme l’infaillible argument de la beauté de cette langue, je les brandis pour dire qu’il se trompe sur elle, je veux clouer le bec de l’autre ou non, juste lui dire d’écouter ce sucre râpeux qui coule dans l’oreille et que j’entends aussi dans le beau texte de Grégoire Louis.


Né en 1977, Grégoire Louis a coécrit avec Arnaud Cathrine un album jeunesse Un amour à la gomme (Le Baron perché, 2007), préfacé Dommages de guerre de Jean-Marie de Busscher (La Bibliothèque, 2019) et fait quelques dessins dans Précis d’errance floue d’Anne et Laurent Champs-Massart (La Bibliothèque, 2021), suite africaine de Libraires envolés.

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