Bovary à Empant-sur-Nive

La condition pavillonnaire, Sophie Divry, Éditions Noir sur blanc, 2014

Chose annoncée, chose faite, j’ai lu La condition pavillonnaire, roman de Sophie Divry. Le titre sonne comme un essai. Je pense à La condition pénitentiaire, écrit par deux philosophes, Toni Ferry et Dragan Brkic (2013), sur les traitements corporels de la délinquance. Dans le roman aussi, il est question d’enfermement.  Celui de M.A. dans sa condition de femme. Durant plusieurs pages, j’ai pensé à La femme gelée d’Annie Ernaux. J’avais même l’impression gênante que le texte d’A. Ernaux faisait de l’ombre à celui de S. Divry, qu’il le dominait. Et puis La condition pavillonnaire a pris le large, créant son propre sillon… et elle a rejoint l’île.

Trois bouts de vie sont racontés pour en faire une entière : enfance et adolescence, âge adulte avec travail, mari, enfants, amant de passage, et vieux jours. Cela court des années 1950 à nos jours, et se passe du côté de l’Isère (le pavillon familial est acquis dans la commune d’Empant-sur-Nive). Le roman est un grand flash-back. M.A., vieille, dans sa cuisine, regarde un emballage de compote de pomme posé sur la toile cirée, et se souvient. S. Divry raconte une vie en s’adressant à M.A, la tutoyant. Observation froide d’une narratrice scrutant une femme derrière une paroi de verre.

Il y a quelque chose de bizarre dans le tutoiement dont use un narrateur à l’égard de son personnage (Les cosmonautes ne font que passer d’E. Gueorguieva ou Un homme qui dort de G. Perec), quelque chose de lourd, de répétitif. Le tu semble se voir plus que le je, être plus insistant. C’est le poids d’un être sur un autre quand le je, lui, se promène tranquille. Même torturé et inquiet, le je a l’air libre. Le tu de La condition pavillonnaire signe tout ce qui pèse sur M.A., les rêves qui ne se réalisent pas, l’ennui, les obligations, les espoirs vite déçus. Une Bovary dont la vie est contée de façon caustique. L’adolescente que tu étais ne possédait ni une âme d’artiste ni une vocation pour aider les autres, avait conclu la conseillère d’orientation du lycée de Valvoisin-sur-Isère. Elle t’avait proposé des études d’économie dans une faculté de Lyon, en général, ça ne déplaisait pas dans ce genre de famille avait pensé la conseillère.

La maison moderne de « Mon oncle », film de jacques Tati, 1958

S. Divry s’applique à décrire le détail des objets, des produits, électro-ménager, voiture (Nous lui trouvons des surnoms et finissons par nous y attacher comme à un membre de notre famille), la place qu’ils prennent, comblant tous les vides. Acheter un caméscope, un grille-pain triple chaleur et un robot-mixeur, changer de garde-robe, dans ta chambre installer le lit maxi du catalogue Habitat, des rideaux galonnés, un escalier en marbre pour orner votre séjour agrandi d’une large baie vitrée à ouverture télécommandée. Le film de Jacques Tati, Mon oncle ou le texte de Boris Vian, La complainte du progrès,  surgissent à la lecture. Raillant une société guidée par le plaisir matérialiste, la romancière joue avec les images vues dans des publicités, les phrases clichés (Investir dans la pierre, il n’y a que ça !), et colle, tout en s’en moquant, à une société qui passe son temps à consommer.

Je pense aussi au film de Chantal Akermann, Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles. Une cinquantaine d’heures de la vie d’une femme y sont traquées. Épluchages, cuisine, ménage. La réalisatrice belge a expliqué Comment, avec une femme qui fait la vaisselle, elle est presque arrivée à parler de l’humanité. C’est quelqu’un qui fait un geste après l’autre de manière à ne pas laisser surgir l’angoisse (Nouvel Observateur, septembre 1989). La romancière colle aussi de très près au réel et aux souvenirs de M.A. Tu demeurais souvent dans la cuisine à regarder ta mère. Tu te rappelles la manière dont elle préparait le veau pané : elle nettoyait la toile cirée et sortait trois assiettes creuses du placard. Dans la première, elle mettait une poignée de farine, dans la deuxième (…).

Gif réalisé à partir d’un extrait de « Jeanne Dielman, 23 rue du Commerce 1080 Bruxelles », film de Chantal Akerman, avec Delphine Seyrig (1975)

Et puis entre mari, enfants, courses, boulot, la brèche : un amant ! Dans Madame Bovary, G. Flaubert écrit Elle se répétait : « j’ai un amant ! un amant ! » se délectant à cette idée comme à celle d’une puberté qui lui serait revenue. Dans La condition pavillonnaire, c’est la même ironie : Donc ; tu avais une liaison. La pensée que tu faisais quelque chose de mal s’était évanouie. Tu l’expliquais radieuse à ton amie, il t’attirait tant, « c’est si bon d’être avec lui ».

S. Divry réussit, en frottant la banalité des mots, des attitudes, des choix de vie, à en faire sortir le terrible. Celui d’une femme enfermée, dont la vie s’égrène, guidée par l’extérieur, le reste, les autres. Le dîner-du-samedi-forcément-une-bonne-soirée en est un des temps forts. Ces repas n’ont rien d’obligatoire, personne ne les impose dans le groupe, même pas ton mari, qui ne fait que suggérer (« Cela fait longtemps, dit-il, qu’on n’a pas eu Laurent et Brigitte »). S’en suivent les préparatifs angoissés dont se charge M.A. Parfois, la dramatisation pour le plaisir d’imaginer le pire. Et si tu te suicidais ? (…) mais tu n’es pas désespérée, tu es juste humiliée tout le temps, comme une victime cherchant réparation d’une justice innommée.

Jusqu’au bout, le regard reste posé sur les choses matérielles, les gestes accomplis, l’extérieur, indices d’une soumission intérieure. Une vie dont tous les élans sont coupés.

Née en 1979, journaliste pendant plusieurs années, Sophie Divry se consacre désormais à la littérature. Elle a écrit trois autres romans, La cote 400 (Les Allusifs, 2010), Le journal d’un recommencement (2013), Quand le diable sortit de la salle de bain (2015) et un essai, Rouvrir le roman (2016). Ces trois derniers titres sont parus aux éditions Noir sur blanc.

 

3 réflexions au sujet de « Bovary à Empant-sur-Nive »

  1. Drôle, j’ouvre ton blog pour voir à quoi il ressemble et je tombe sur Sophie Divry, une de mes rares auteurs vivants, mais surtout avec, si je lis bien, les mêmes réactions que toi , dans le même ordre : un peu d’agacement contre le poids des références Flaubert-Ernaux-Bourdieu-Butor, puis un vrai enchantement.
    C’est décidé, je m’abonne.
    bises

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