O comme oubli

 Que reste-t-il de nos lectures ?

Alphabet fantaisie, XVIe siècle

Vertige. Alors que chaque jour je lis, je crois, quand je ne lis pas, avoir tout oublié de mes lectures. Notamment quand j’entends un lecteur parler des siennes. Ce qui occupe alors mon espace sonore, semble absorber tout ce que j’ai pu lire moi-même. Une bataille se livre. Ses lectures contre les miennes. Heureusement, j’ai ma revanche, il suffit que je prenne la parole et ma mémoire revient. Littérature, lecture et parole, trinité profane avec laquelle s’amuse un démon nommé oubli. Tour d’un puits pas forcément très régulier, en forme d’O comme OUBLI.

Souvent l’impression d’être coincée entre des faits indiscutables (tout ce temps passé à lire, la vue de tous ces livres qui m’entourent, me happent, m’obsèdent) et une perception qui ne l’est pas moins (je ne me sens  pas capable de dire ce qu’il me reste des livres lus, impression d’avoir oublié la plupart). O comme origine de ce blog. Garder une trace de mes lectures, serrer les doigts pour retenir un peu du sable brillant. De quoi est fait l’oubli des livres lus ? Comment relier ces heures à rester silencieux, si absorbés, avec ce que nous en sentons, ce que nous pouvons en dire, après ? Bien sûr, il n’y a pas de place pour tout le monde dans la caboche, et seul le disque dur prétend avoir une mémoire vive. La nôtre est capricieuse, fait ses petits tris à notre insu. Parfois surgissent du lointain des impressions précises, parfois c’est le trou noir sur des lectures récentes. A-t-on vraiment lu ce livre rangé là ? Quelques traits au crayon dans la marge, un coin corné, un ticket de métro ou de cinéma glissé entre deux pages, semblent en attester. Fragiles preuves quand l’esprit ne livre rien de ce souvenir. Où est fourré ce qui a bien dû nous tenir le temps de la lecture ?

Proust et sa Recherche. J’avais un peu plus de 20 ans. Je me revois un été, allongée sur le lit une place de la chambre que j’occupais quand j’allais chez mes parents, lisant les volumes les uns après les autres. Du dernier, Le Temps retrouvé, je garde la sensation d’un éblouissement, merveilleux parachèvement, dont l’intensité était à la fois intrinsèque et liée à tout ce qui avait été déposé avant, énorme chemin fait de centaines de pages ensemencé de cailloux blancs qui soudain scintillaient dans Le Temps retrouvé. Souvenir d’un embrasement. Et dans un roman que j’aime, le temps retrouvé est devenu pour moi son explosif aboutissement.

Je ne me suis jamais replongée dans le dernier volume de La Recherche. J’y pense souvent mais n’y suis pas retournée. Est-ce que je préfère ne garder de cette lecture que (et c’est déjà beaucoup) le très vague du très merveilleux ? Est-ce que cette sensation diffuse mais sûre d’extrême beauté est, pour moi, l’essentiel ? Satisfaction-plénitude d’un cela a été plus que quête d’un comment et pourquoi cela a été ?

The Rocking Chair, Photogramme extrait de la vidéo de David Claerbout (2002-2003), présentée dans l’exposition « Le temps retrouvé » (Cy Twombly, photographe et artistes invités, Actes Sud, 2011)

Oubli et lecture, comme les panneaux d’un diptyque ? Sûrement plus compliqué. Alors que je suis en train de lire, je commence à oublier ce que j’ai lu et ce processus est inéluctable. (…). De ce processus d’oubli, aucun lecteur ne peut se dire protégé, y compris parmi les plus grands. Et Pierre Bayard (Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?) d’évoquer Montaigne dont le défaut de mémoire traverse Les Essais. Ce qu’il appelle oubli ressemble plus à une absorption. C’est parce qu’il a fait sien ce qu’il a lu que Montaigne s’empresse de l’oublier, comme si le livre n’était que le support transitoire d’une sagesse impersonnelle et n’avait plus, sa charge accomplie, qu’à disparaître après avoir délivré son message. Ouf ! On n’oublie pas, on engloutit. Lectures devenues parts de nous-mêmes. Livres ingérés comme les hosties venues d’un corps écrivain nourrissant un corps lecteur ? En quelque sorte.

Toute émerveillée par cette eucharistie littéraire, l’exploratrice veille… Quid des conditions de la lecture ? Est-ce qu’elles n’y sont pas pour quelque chose ? Cas extrême.  La lecture en prison a ses particularités : là-bas on ne retient rien. Toute l’attention, toute la force de l’esprit sont concentrées sur les interrogatoires, sur l’instruction de « l’affaire », sur l’adaptation psychologique à la prison, à son mode de vie, à ses habitudes et à ses maîtres. (…) Tout ce qu’on avait lu dans la prison des Boutyrki, on l’oubliait aussitôt, dès le départ du convoi. Dans Mes bibliothèques, Varlam Chamalov, interné plus de 20 ans, raconte ses relations avec les livres et l’oubli qui alla, dans l’exil des mines de la Kolyma, jusqu’à l’oubli de la faculté de lire. Retrouvant son premier livre cinq ans après la prison de Boutyrki, il raconte. Ce jour-là, je regardais les lignes et je ne comprenais rien. Il faisait encore jour, et je me suis mis à murmurer, à prononcer chaque mot l’un après l’autre, mais je n’ai retiré aucun plaisir de cette lecture. Les livres avaient cessé d’être mes amis.

V. Chamalov vit encore plusieurs années dans un rapport froid avec les livres. Après la Kolyma, il est admis dans un hôpital pour êtres humains. Un jour, la médecin-chef émet une double prescription : différer sa sortie et lui donner un livre (La jeunesse du roi Henry IV de Thomas Mann). Je lus ce livre avec attention, et je retrouvai le plaisir de lire, d’être captivé par un livre, de pénétrer sans un regard en arrière dans le monde d’un auteur.

Chaque lecteur pourrait faire le conte de son rapport intermittent avec les livres, lumineux élans, déceptions, émerveillements, troublantes découvertes, rejets, indifférences… Figés dans leur apparence d’objet, ils s’animent dans le rapport que nous nous inventons avec eux. Pluralité infinie qui les jours de soleil, m’enivre, me comble, mais devient angoisse dans des jours plus sombres. Et peut-être que l’oubli trouve ici sa place, sa raison et son bonheur d’être. Lire non pour garder absolument une trace fossile mais pour maintenir vivant, avec tous les mouvements que cela suppose, notre lien avec les mondes, celui que nous couvons à intérieur, et ceux qui tournent autour de nous.

Par ordre d’apparition : À la recherche du temps perdu (Marcel Proust, Quarto Gallimard, 1999), Comment parler des livres que l’on n’a pas lus (Pierre Bayard, Minuit, 2007), Mes bibliothèques (Varlam Chamalov, trad. du russe par Sophie Benech, Interférences, 1992)

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