Lire Quignard

Pascal Quignard, L’homme aux trois lettres, Grasset, 2020

Quignard, comme Duras, parle sans intention ni adresse. Il ne veut pas convaincre, il est profondément seul dans ce qu’il dit. Les écritures de Quignard et de Duras sont aussi proches en cela, au-delà des questions de sujet, de forme, de style. Et cette solitude de parole, d’écriture si déployée, rare, fascine. En 1994, Quignard a abandonné toute position sociale (fonctions éditoriales chez Gallimard, direction d’un festival de musique baroque qu’il avait créé) pour se consacrer à la lecture et l’écriture. L’homme aux trois lettres est le tome XI de Dernier royaume, entreprise littéraire dont la publication a commencé en 2002.

Dernier royaume est une encyclopédie construite sur l’association libre et tremblante. Il faut du fragmentaire épars hasardeux si on veut passer d’une idée à une autre dans le vide et risquer le sens toute honte bue. Un opposé de l’encyclopédie des Lumières. Quignard ne clarifie pas, ne met pas à plat, mais dénude, évide, dévoile, déterre. Dans ce vaste ensemble érudit et syncopé, où Quignard vit désormais, défilent le verbe, le geste, le silence, le sexe, le sang, le plaisir, les ténèbres, ce qui fait l’être, l’animal. Quignard carde une histoire longue par impulsions, dans la discontinuité, sans crainte de l’entêtement. Poisson d’argent, il remonte le courant des mots, des vies d’artistes, des écrits, des histoires, cherche l’origine, seule quête digne de ce nom. 

Chacun des tomes explore une terre, non délimitée. Tout est poreux, attenant, chez Quignard. Les désarçonnés (tome VII) explore celle de la liberté, si difficile à désirer, ce qui renverse, s’interrompt pour renaître. L’homme doit regagner l’imprévisible comme sa patrie. L’imprévisible, rien d’autre. L’imprévisible, cela veut dire le temps, l’obscurité, la giclée de sperme, le site originaire, la terre, la lumière solaire, la beauté imprédictible de la nature, le fond du ciel qui explose. Le Sans-essai. Et de convoquer Michaux : Se défamiliariser. Se dénationaliser. Se déconditionner. Se déshumaniser. Prendre l’air partout où c’est possible. Sauve qui peut. 

L’enfant d’Ingolstadt explore la terre de la peinture, l’œil, l’image, le vrai, le faux. Je consacre ce Xe tome à « l’attrait » de tout ce qui est faux dans l’art et dans le rêve. Et plus loin, La raison est tellement plus aveugle que ce que voit involontairement le rêve quand la nuit se fait. Au début de ce tome X, Quignard dit son amitié et certains moments avec le peintre Jean Rustin, mort en 2013. Ensemble, dans l’atelier, ils faisaient de la musique, l’un jouait du violoncelle, l’autre du violon. La langue exhume l’ami, sa façon de vivre, le silence, la musique et les toiles autour d’eux. Nous jouions pour ces corps nus, pour les visages emplis de peur, extasiés d’être, abasourdis de ne pas mourir, angoissés de désirer encore, qui nous fixaient.

L’homme aux trois lettres explore la terre du livre, la lecture et l’écriture. C’est une ode à la solitude et au retrait. Le lecteur est sans époque, sans âge, sans temps. Lire n’est pas rêver mais lire est comme rêver en ceci qu’il perd le temps. Ce tome s’ouvre sur une déclaration d’amour. J’aime les livres. J’aime leur monde. J’aime être dans la nuée que chacun d’eux forme, qui s’élève, qui s’étire. J’aime à en poursuivre la lecture. J’éprouve de l’excitation à en retrouver le poids léger et le volume dans l’intérieur de la paume. J’aime vieillir dans leur silence, dans la longue phrase qui passe sous les yeux. C’est une rive bouleversante, à l’écart du monde, qui donne sur le monde, mais qui n’y intervient en aucune façon.

L’acte de lire est parcouru en tous sens, choyé, comparé. L’anéantissement de l’identité lors de la pratique sexuelle est extrêmement proche de la perte de la conscience personnelle lors de la lecture. 

Avec Quignard, on est dans le salon d’une maison ancienne. Du dehors, on entend la rivière, le vent dans les saules, la nuit, une chouette. Quignard parle, la lumière du feu fait varier les traits de son visage. On l’écoute, et on est perpétuel mouvement, on chevauche le temps. Il pourrait parler ou se taire à l’infini. Dernier royaume est la transcription échevelée, précieuse, de tout ce qu’il sait, dit, a lu, a transformé par l’entêtement libre de l’écriture. Si parler c’est entrer dans la langue par la porte au terme de l’enfance, vieillir, écrire, escaladent le mur

Les mots de Quignard créent des vibrations longues, qui interfèrent entre elles, font naître un spectre de rives. Le lire, c’est se tenir dans un inépuisement, une fécondité intarissable et vertigineuse.

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